Nammour – Césaire, amour sincère

In Interviews by Théo LebouvierLeave a Comment

Rappeur, poète, militant, Marc Nammour n’est pas de ceux qui rentrent dans une case. La voix du groupe La Canaille nous éclaire sur ses influences et la relation intrinsèque qu’entretient le rap avec la poésie.
La première chose que l’on remarque lorsque l’on regarde ta discographie c’est que tu multiplies les projets. Tu peux me détailler tout ça ?

Ouais, alors tout d’abord il y a La Canaille, ma formation centrale, mon activité artistique qui est un projet hip-hop par excellence. Après j’ai un projet qui s’appelle Debout dans les cordages où je reprends Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire avec le son du groupe Zone libre [Groupe composé de Serge Teyssot-Gay et Cyril Bilbeaud  N.D.L.R.]. En troisième projet il y a une création que j’ai menée qui s’appelle 99 et qui traite de l’identité. Cette fois je suis entouré de Lorenzo Bianchi-Hoesch, un musicien de l’IRCAM  et qui a composé toute la pièce. Amir El Saffar, un trompettiste de jazz qui joue également du santur, un joueur de flûte bansouri qui s’appelle Rishab Prasana et finalement Jérôme Boivin, le bassiste de La Canaille qui gère les basses fréquences. Ça fait un bon merdier, un mélange de culture et prétexte à revendiquer une identité complexe et multiple. J’ai un autre projet qui s’appelle Interzone trio où je suis avec Serge Teyssot-Gay à la guitare et Khaled Aljaramani, un joueur de oud. J’y parle pour la première fois de mon  rapport à la guerre et au Liban, j’y fais un long poème en prose qui mélange arabe et français. Il y a le duo Zone libre Polyurbaine que je forme avec le rappeur américain Mike Ladd, c’est une espèce de mélange entre afrobeat, rock, rap et free jazz un joyeux bordel ! Et pour finir mon dernier projet qui s’appelle Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse que je viens de finir en septembre avec des musiciens des groupes Tinariwen et Imarhan où on mélange le blues touareg, le free jazz et le rap.

« Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse », c’est encore une citation de Césaire non?

Oui, issue de Cahier d’un retour au pays natal. L’œuvre de Césaire a particulièrement influencé ma façon d’écrire, ma façon de me positionner en tant qu’artiste. Pour moi c’est une parole verticale, une référence. Quand je dis verticale c’est que c’est une œuvre debout et digne, qui est ancrée dans le réel et en même temps avec une méchante volonté de s’émanciper.

Tu le reprends comme un hommage ou plus simplement parce que c’est une œuvre qui te tient à cœur ?

Les deux, je fais hommage en tout cas. Moi et Zone libre on a la chance de tourner pas mal avec le projet Debout dans les cordages, l’idée c’est de remettre cette parole au goût du jour parce qu’elle est d’une grande acuité politique. Ma filiation avec le Cahier d’un retour au pays natal est très large donc j’ai décidé d’y refaire référence dans mon dernier projet. Cette ligne, « Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse » tout est résumé dedans. Le placement artistique pour moi il est dans cette phrase.

« Aujourd’hui,  les rapports de classe sont de plus en plus violents, de plus en plus clairs »

Qu’est-ce qui fait que cette parole est d’une grande acuité politique ?

Parce que Cahier d’un retour au pays natal est un pamphlet qui s’adresse aux oppressés, c’est la langue des opprimés. Et à partir du moment où tu définis un oppressé il y a un oppresseur. Et celui-ci est clairement désigné par Césaire : cette pensée blanche, bourgeoise qui a mis le monde à feu et à sang. Du coup, le but de sa parole est de partir du constat que l’oppressé est complètement acculé mais qu’il va progressivement se relever, briser ses chaînes et s’autodéterminer. Césaire offre un constat du rapport de force entre les puissants et le reste du monde. Cette infime poignée de décideurs qui détient les richesses se retrouve face à la population qui subit toutes ses décisions et ses décrets. À un moment donné on est nombreux, on est puissant et c’est libre à nous de ne pas subir, d’arrêter d’accepter. Au final l’histoire n’a pas changé depuis que ce texte existe, c’est toujours les mêmes au gouvernement et toujours les mêmes qui subissent. On est en plein dedans. Pour moi aujourd’hui les rapports de classe sont de plus en plus violents, de plus en plus clairs.

Qu’est-ce qui t’a le plus touché dans l’œuvre de Césaire ?

Pour moi, c’est vraiment cette idée de verticalité. Moi issu des quartiers populaires j’ai toujours cherché des moyens de m’élever, de ne pas me limiter à ce que la société me renvoyait : appuyer sur des boutons, finir à l’usine, au chantier ou alors en prison. La culture pour moi  était vraiment un rempart. Je m’en suis servi  pour y trouver des armes, des clés de lecture sur le monde, des façons de me positionner et de me nourrir intellectuellement. Le Cahier d’un retour au pays natal pour cette raison c’est vraiment quelque chose qui m’a profondément bouleversé car c’est un texte qui s’adresse avant tout à tous les opprimés et peu importe la couleur de leur peau. Césaire avait cette grandeur là de dépasser tout ça. Il parle d’une faim et d’une soif universelles à tous les oppressés. Donc moi issu de la partie de la population la moins aisée c’est une parole qui m’a beaucoup touché. Tu commences dans les bas fonds des Antilles, des favelas et après tu finis debout et libre. Et donc ce processus, ce cheminement il est hyper important, humainement et artistiquement. Il faut casser le processus de réduction au quotidien : qu’on arrête de nous mépriser, on est debout, on est chargé de notre vécu, chargé de notre condition, on est là pour prendre de la place et on n’a pas à raser les murs. C’est ce que je pense et c’est ce que nous dit Césaire.

« Un titre peut aider à transmettre des valeurs. Il peut faire du bien et apaiser. Ou tout simplement faire comprendre à l’auditeur qu’il n’est pas tout seul.
Je pense que ça suffit pour une joie. »

La lutte des classes est un sujet que tu abordes beaucoup avec La Canaille. Pour toi, la musique, c’est plus un outil de revendication que de divertissement ?

Non mais c’est lié. Moi je ne suis pas un militant politique. Par contre je suis quelqu’un qui se sent concerné. Je suis un artiste qui propose une œuvre concernée, qui ne peut pas être décontextualisée. Une œuvre ancrée dans le réel. Forcement l’actualité va avoir une incidence directe sur mes choix et les thématiques que je vais aborder. J’aime les artistes qui sont dans l’air du temps, pas à la mode mais dont l’évolution du monde a une incidence directe sur leur musique, leurs mots et leur œuvre en général. Apres oui, je suis contre le divertissement avilissant, le divertissement creux j’en ai strictement rien à foutre. Mais en même temps je suis conscient que la musique ne changera pas la face du monde. Mais un titre peut aider à diffuser et transmettre des valeurs, il peut faire du bien et apaiser. Ou tout simplement faire comprendre à l’auditeur qu’il n’est pas tout seul, que quelqu’un d’autre partage aussi son point de vue. Je pense que ca suffit pour une joie.

Cette année  il y a eu deux grosses reprises de textes classiques par des rappeurs français. Il y a eu toi avec le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, mais il y a aussi eu Vîrus avec Les Soliloques  du pauvre, de Jehan Rictus. Qu’est-ce qui pousse un rappeur, en 2017, à revenir sur de tels textes ?

Pour Vîrus je pense que c’est hyper personnel. C’est son rapport à l’œuvre et leurs œuvres respectives collent parfaitement ensemble. Je pense qu’on peut dire la même chose de moi et Césaire. C’est un peu le rôle de l’artiste de transmettre et de remettre au goût du jour une parole qui est ancienne. Avec Rictus fin XIXe ou Aimé Césaire en 1939, ce sont des paroles un peu lointaines mais en même temps terriblement actuelles. Même si ces œuvres ont été écrites il y a un siècle, elles n’en restent pas moins d’actualité et c’est en partie pour montrer ça qu’on les reprend. S’ajoute aussi une volonté de les faire découvrir à nos pairs, transmettre aux gens qui ne connaissent pas forcément.

Tu penses que le monde de la musique devrait plus puiser chez ce genre d’auteurs ? Que c’est une voie à suivre ?

Non, je pense que le rapport à la lecture doit rester personnel. Je pense qu’au lieu de dire qu’il faut lire de la poésie, tel ou tel poète, il faut que les rappeurs comme tous les artistes restent curieux et s’inspirent de tout ce qu’ils peuvent. Un artiste c’est comme une éponge, ca se nourrit de tout ce qui l’environne et je pense qu’il ne faut pas le perdre de vue. Parce que à partir du moment où tu arrêtes de te nourrir de l’extérieur, tu te retrouves en vase clos dans ton propre univers et tu deviens consanguin, et la consanguinité c’est la fin de l’espèce [rire]. Je pense qu’il faut toujours attiser cette flamme de la curiosité. Que ce soit dans un livre, dans le cinéma, la danse ou le théâtre peu importe, mais il faut toujours se nourrir. Personnellement, je suis convaincu que ça a une incidence sur la qualité de ton travail.

« Ce sont des écrits comme ça qui vont le plus me toucher car ils appuient là où ça gratte, là où ça dérange. »

Mis à part Césaire, il y a d’autres auteurs qui t’ont marqué ?

Oui bien sûr, Nâzim Hikmet déjà. C’est un poète turc et une grosse référence pour moi. C’est un opposant politique qui a passé une grande partie de sa vie en prison. Un grand humaniste, un homme en colère mais qui véhicule en même temps plein d’espoir, de l’espoir dans la lutte. Il fait partie des plumes qui m’ont vraiment influencé. Il y en a un autre qui est marocain, Abdellatif Laabi. Il a le même profil que Nazim. C’est également un opposant politique qui a passé beaucoup d’années en prison parce que trop dérangeant. Je crois que c’est pour ça que ça me touche aussi. Et c’est une plume tout simplement. Après il y en a plein qui ne sont pas forcément des hommes en colères, des mecs un peu chtarbés comme Antonin Artaud, moi j’adore tu vois. Il a fait Van Gogh le suicidé de la société qui est pour moi un pur recueil poético-poétique : c’est vraiment cette réflexion de savoir qui est fou et je trouve ça assez dérangeant. Ce sont des écrits comme ça qui vont le plus me toucher car ils appuient là où ça gratte, là où ça dérange. Des écrits qui n’ont pas une écriture policée ou consensuelle, des écrits qui prennent position qui tapent, qui infirment.

Tu dis dans le morceau « Deux yeux de trop » que la poésie est un sport de combat, le rap est dans la même discipline ?

C’est pareil, la poésie n’est pas forcément du rap mais le rap c’est de la poésie. On ne peut pas lui enlever ça : c’est un effort d’écriture. Il y a un travail sur les rimes, un travail sur le traitement d’une thématique, la même chose qu’en poésie quoi. C’est de la poésie urbaine contemporaine. Et je l’envisage comme un sport de combat parce que c’est une écriture exigeante, avec plein de contraintes. Elle a des contraintes rythmiques, elle a des contraintes de rimes, elle a des contraintes de flow, de formes… Et donc pour exprimer ta pensée, tu as beau avoir ta trame dans la tête, la traduire en rap reste complexe. Je trouve que c’est l’écriture la plus exigeante qui soit. Quand tu es en prose tu n’as pas toutes ces contraintes rythmiques. C’est une esthétique particulière. Si tu ne veux pas tomber dans la facilité au niveau de la qualité de ton écriture ou de tes rimes c’est hyper exigeant. C’est même parfois douloureux d’écrire un texte. Parfois ma pièce pour écrire devient une chambre de torture. Je pense que le combat réside avant tout vis-à-vis de soi-même, à partir du moment où tu es exigeant, il va falloir l’être avant tout pour soi, pour ne pas tomber dans la facilité ou les dénominateurs communs à la con, les clichés d’une mode ou d’une esthétique. Il peut aussi être vis-à-vis des autres, du monde extérieur, qui voudrait peut être des fois te faire entrer dans une case. Et il y a une résistance, je pense, par rapport à ça, le revendiquer et dire que non, ma parole reste libre et j’ai envie de rapper ce qui me représente, ce qui me touche et avec qui je le souhaite. C’est moi qui décide tout, et c’est ça qui est important. Le reste n’est qu’accessoire. Au final, l’écriture, c’est un double combat vis-à-vis de toi-même et vis-à-vis de l’extérieur, pour résister et maintenir une direction artistique cohérente.

L’année dernière Les Inrocks ont sorti un dossier sur la relation entre rap et poésie et ont avancé que le rap a d’une certaine manière dépassé la poésie classique. Tu en penses quoi ?

C’est délicat de faire des hiérarchies, difficile de dire si l’écriture poétique rap va être plus fine que celle sur papier avec tous les recueils de poètes contemporains. Sans parler des sempiternelles vieilles têtes de proue comme Hugo, Verlaine, toutes ces conneries… Je ne sais pas, mais en tout cas, là où je partage l’avis des Inrocks, c’est qu’effectivement le rap est une expression poétique majeure en ce moment. Est-ce que c’est la plus majeure ? Je ne sais pas. Mais il est sur que dans l’effort de la langue française, dans la réflexion, dans les prises de position et dans la poésie de cette expression, le rap n’a pas à avoir honte, loin de là !

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