Gérard Baste, l’incouchable Prince de la Vigne

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Impossible de retranscrire convenablement le personnage de Gérard Baste. De le figer sur papier. En quarante trois ans de vie, et près de vingt d’activité,  Matthieu Balanca n’a jamais cessé d’être passionné. En pleine réalisation de son premier album solo, « Le Prince de la Vigne« , cloîtré dans une petite maison du Boulonnais au milieu des champs, entouré de cubis de vin et de presque autant de cadavres de bière, nous avons pu passer quelques heures avec la légende du cradecore.

Des Svinkels à sa matinale de D17,  de sa découverte du Hip-Hop à la naissance de son fils, de l’émulation du groupe à la nécessité de se réinventer : entretien avec le Prince Gégé.

Tu grandis dans le 1er arrondissement parisien, dans une famille de musiciens, en écoutant du Renaud. Tu peux nous parler de ton éducation musicale, à une époque où le rap en France n’existait pas ?

Je ne sais pas si on peut réellement parler d’éducation musicale. Je suis un gamin des années 80, tu sais, à l’époque on écoutait tous NRJ. Il y avait « Imagination » qui tournait en boucle dans les boums et à coté de ça… franchement pas grand chose. En tout et pour tout, trois ou quatre radios pour les jeunes. On avait quand même pas grand chose à se foutre dans les oreilles. Faut se remettre dans le contexte. La musique ne se diffusait presque exclusivement que par les disques. Pour pouvoir écouter des morceaux plus originaux que ceux qui passait en radio, il fallait forcément acheter le disque ou avoir un copain qui l’avait acheté. Un peu plus tard s’est développé le marché parallèle des cassettes copiées.

A la maison, j’écoutais des vinyles de Renaud sur la platine de mes parents. Renaud m’a vraiment fait un déclic. J’aime la revendication, et le jusqu’au-boutisme social du Renaud de l’époque. Mais j’aime surtout ses chansons tristes en fait. J’adorais Renaud. Et j’aime toujours autant. Même si je ne l’écoute plus. Sans être technique, ni spécialement travaillé, c’est intéressant. Dans la construction des morceaux, dans les sonorités, ça reprend pas mal la musique américaine, avec des riffs de guitare cowboy, des trucs un peu country-rock. Renaud, c’est du western de banlieue, les mobylettes à la place des chevaux. On a voulu reproduire « Born to be Wild » mais on avait que des petites cylindrées. Le périph’ en guise de route 66. A coté de ça, à Paris se développait la scène punk. J’observais ça de loin. J’écoutais un peu la Mano Negra, j’ai eu des copains punk, mais je ne suis jamais tombé dedans. Les trucs punk que j’écoutais ressemblaient plus à des délires d’ado sur des morceaux rigolo qu’à une révélation musicale. Mais honnêtement, jusqu’à ce que je découvre le rap, je m’en foutais un peu de la musique. Je m’en battais carrément les couilles même.

J’ai découvert le rap à 14 ans, et ça a été la première fois que je me suis passionné pour une musique. Je ne suis pas arrivé au rap comme un féru de musique, c’est le rap qui m’a fait découvrir d’autres styles. Mais bien après. C’est le rap qui m’a amené à la funk et au disco. Pas l’inverse. Avec le rap, dès le début, aux alentours de 1988, il s’est passé un truc que j’ai vraiment kiffé. Je me suis immédiatement identifié au rap de cette époque là, où tu avais encore justement cette ambiance un peu rock grâce aux productions de Rick Rubin. Les Beasties Boys, pour moi c’était… c’était mes idoles quoi. C’est un groupe qui m’a fasciné. Mais ce son, tu le retrouvais chez beaucoup de groupes de l’époque. A commencer par les artistes Def Jam. Les Beasties Boys sont assez proches de Run DMC, qui sont assez proches de LL Cool J dans les sons. Puis une fois que tu as bien assimilé ces sonorités, tu découvres Public Enemy ou Eric B et Rakim. Ce n’est pas comme aujourd’hui, où le rap est devenue un monstre tentaculaire doté d’une multitude de protubérances, une tonne de ramifications. Tu pouvais vraiment suivre un courant. Comprendre d’où il venait et le voir se développer de mois en mois. En plus, chaque année, une vraie pierre à l’édifice était posée.

En France, c’est l’époque de Ticaret et de Stalingrad, pour reprendre les deux clichés historiques.

Ah non, mais Ticaret et Stalingrad, moi je n’allais pas là bas hein ! Ou si j’y allais, c’était de loin et je regardais avec des jumelles. L’histoire a eu tendance a idéaliser l’époque, mais en réalité c’était un peu chaud. Le peace, love and unity, on l’a pas vu tout de suite dans le terrain vague. La violence était peut être moins extrême que maintenant, mais c’était quand même l’époque des bandes. Le petit babtou d’un mètre soixante que j’étais, qui voulait quand même avoir des belles baskets et un blouson, il fallait qu’il apprenne à se faufiler et courir vite. Plus d’une fois, on s’est fait courser parce qu’on était habillés en zulus. Il fallait savoir porter ces couleurs. Ces lieux, ce milieu, c’est quelque chose que j’adorais, mais que j’idéalisais aussi. Parce que les portes pour moi étaient presque fermées. Je n’étais pas un gars de banlieue, je ne traînais pas dans une bande. Enfin si, dans un crew de tags, mais avec des bons gars pas des grands méchants… Ce milieu me fascinait autant qu’il me faisait peur, honnêtement. Je suis assez vieux pour avoir connu cette époque, mais j’étais trop jeune pour avoir pu prendre part au mouvement. Quand je rencontrais des Solo, des Squat, des Méo, quelques unes des grandes figures de l’époque, en vérité j’étais totalement paniqué. Le même regard qu’une petite devant Justin Bieber. Je trempais ma culotte. J’avais l’age d’être un fanboy et je suis rentré à fond là-dedans.

Et puis d’un coup, tout est allé très vite. Tu sais, ces années entre 15 et 18 ans, celles du lycée, ce ne sont que trois petites années, mais il s’y passent énormément de choses. Quand tu es adolescent, elles sont déterminantes. C’est durant ces quelques années que j’ai été le plus passionné. Je ne connaissais rien et trois ans plus tard, je me retrouvais abonné à The Source, l’intégralité du catalogue Def Jam dans le casque. Si bien qu’à 18 ans, j’étais déjà en train de faire des conneries, prendre de la drogue et hurler dans un micro.

Cette transition de passionné à acteur, elle s’est passée comment ?

Logiquement. Lorsque tu était dans le hip-hop et que tu le revendiquais, tu te devais de toucher un peu à tout. Le dénominateur commun, c’était vraiment le tag. Tout le monde taguait, et tout le monde avait un blaze. On s’est appelé Les Svinkels bien avant d’être un groupe de musique, d’ailleurs. Et à coté de ça, tu devais essayer de convaincre tes potes que tu savais beatboxer ou danser, alors que tu étais tout pourrave. Ridicule. Mais ça m’a permis de toucher un peu à tout, parce que tout le monde le faisait. Quand tu es jeune et passionné, tu t’investis à fond dans ton délire, dans ta passion. Je pense que c’est toujours comme ça que le voient les gamins qui débutent. T’es content de faire des freestyles, t’es motivé pour poser partout, tout le temps, pour passer tes nuits sur ta feuille à tenter de sortir un seize bancal. A l’époque, j’étais trop content d’arriver le matin, de dire « tiens, écoute ça, j’ai écris dans la nuit » et de poser accap devant mes potes. J’adorais ça, j’étais trop fier quoi. Les premiers textes que j’ai écrit, je les ai écrit en anglais, ce qui pour le coup était le summum du ridicule. J’ai quand même mis cinq ou six textes à m’en rendre compte. J’avais un groupe qui s’appelait les Bastards Rappers. C’est l’origine de mon blaze d’ailleurs. Gérard Baste vient de Bastard.

Puis ma rencontre avec Nikus a un peu changé la donne. Tous les deux on avait quelques petits textes de coté. Pas des raps, mais des tous petits textes, des ébauches de rimes. On s’est rendu compte qu’on avait un peu le même délire, autour de la foncedé. Et quelques jours, quelques semaines plus tard, on écrivait ensemble. On a rapidement rencontré Xavier, qui squattait dans le même périmètre que nous. A l’époque, il n’allait déjà plus à l’école et avait déjà eu plusieurs groupes de rap, notamment un groupe de g-funk franchement cool qu’il avait monté avec Worry, un pote à nous. Comme on avait un peu le même délire, on lui a proposé de bosser ensemble. Lui connaissait déjà l’univers des studios, il avait déjà quelques lignes à son CV, traînait pas mal dans les soirées spé et s’était construit un beau réseau. Si bien que quand on est arrivés avec Les Svinkels, on connaissait déjà pas mal de musiciens sur Paris. Du coup, on a tout de suite eu des plans de ouf. On a directement réussi à s’imposer en premières parties sur des scènes du New Morning ou du Trabendo. Ca faisait même pas 6 mois qu’on rappait, qu’on partait déjà pour notre première tournée.

C’est le fait que ce soit un mouvement émergent, que la scène soit naissante qui vous a donné ces possibilités de tournée et la confiance des programmateurs ?

Non non, pas du tout. Le rap était encore super détesté dans le milieu de la musique et du live. Le mouvement avait beau avoir eu le temps en quelques années de se développer, il n’était pas pour autant respecté. Dans certains milieux il ne l’est toujours pas, mais à l’époque c’était vraiment vu comme de la musique de paria. Faites par des cons pour des cons.

Mais au même moment, aux Etats Unis, il y avait une scène qui était en train de se développer et de prendre de l’ampleur, avec des groupes comme Cypress Hill ou House of Pain. Ces groupes arrivaient à s’inclure dans le milieu du rock et à légitimer leur présence dans des festivals comme Appaloosa ou d’autres assemblées de hippies. On se reconnaissait là-dedans, et consciemment ou non, on s’est engouffrés dans la brèche. Entre nos débuts en 1996 et notre premier album en 1999, les choses sont allées assez vite. On a commencé à battre le pavé, à se faire un petit nom et à réaliser nos premiers faits d’armes. On a partagé la scène avec pas mal de groupe de rock ou de funk sur Paris. Pas des groupes très connus aujourd’hui, mais qui à l’époque passaient pour des références. Musicalement, et pour te les situer grossièrement, c’était des groupes qui se plaçait dans la même sphère musicale que FFF (Fédération Française de Funk)

Le premier groupe qui nous ai vraiment mis le pied à l’étrier, c’est Matmatah. Si bien que l’on en a jamais dit du mal, bien qu’on en ai parlé souvent. C’était un peu aberrant, qu’un groupe de rock breton qui aimait bien ce qu’on faisait décide de nous emmener en première partie sur toute leur tournée. On parle d’un groupe qui avait vendu un million de singles. Ça a été une claque. On était encore tout jeunots, on s’est retrouvés a faire des scènes énormes dans des ambiances délirantes. C’était fou. On était un peu sur un nuage. C’était un rêve qui devenait réalité et c’était assez cool. Vraiment, c’était une bonne époque.

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Tu l’évoquais dès les premiers morceaux, les premiers textes, les thèmes et le style et l’écriture, étaient déjà figés. Rétrospectivement, on a l’impression que c’est un des rares groupes de l’époque qui ne se cherchait aucune crédibilité.

Pour nous c’était exactement l’inverse, justement. On ne pouvait être crédibles que si l’on parlait de nos trucs, nos vies, et ça, forcément, ça imposait beaucoup d’auto-dérision. Il était évident qu’on n’allait pas s’inventer une vie de voyous. On avait beau avoir fait des bêtises, on était pas des méchants. Et on a mis un point d’honneur à ne pas se chercher une crédibilité fantasmée. Alors oui, nous on vous dit seulement qu’on boit, qu’on se drogue et qu’on finit carpette certes, mais au moins c’est vrai ! On était dans le délire Keep it Real à fond. Dans les basiques du hip-hop. Donc pour nous l’objectif, c’était de rester vrai et de représenter les mecs comme nous et notre entourage, pas de rentrer dans les clichés stylistiques. Et nous notre vie c’était ça. Faire la fête, boire et fumer des pétards, passer de soirées en soirées et d’apparts en apparts. Aujourd’hui ça n’a plus rien d’original, c’est devenu un sujet banal. mais à l’époque le thème passait pour décalé.

A coté de ça, et c’est ce que j’aimais particulièrement dans le groupe, on ne s’est jamais interdits de proposer autre chose. Sur le premier maxi par exemple, il y a le solo de Nikus « Le Métro ». C’est le seul morceau du projet moins axé sur l’alcool et la foncedé. Nikus est vachement plus branché sur le social et la politique, plus investi, c’est un mec qui a toujours acheté Libé et le Canard Enchaîné, quand moi en matière de lecture j’étais plus Union, High Time et The Source quoi ! (rires) Donc dès le départ, il y a eu cette complémentarité et cette liberté. Nikus aimait bien insérer quelques idées politisées, quand moi je ne préférais ne pas du tout le faire. C’est pas que je ne savais pas quoi dire, c’est plutôt que c’est quelque chose qui ne me poussait pas du tout à écrire. Et puis je pense que tu peux faire passer un message pertinent et engagé, sans pour autant le faire en larmoyant. On a, avec les Svinkels, des morceaux qui sont ouvertement revendicatifs comme « A coups de santiags ». Mais si j’aime autant ce morceau et si je le trouve intéressant, c’est parce que justement il détourne un peu les codes du morceau engagé. Il est plein de jeux de mots, il a un traitement de la thématique sympathique, mais le propos n’en reste pas moins présent. Et finalement, je trouve qu’il y a plus de valeurs et de message dans un morceau comme « Réveille le Punk » ou « Tout Nu yo ! », que dans n’importe quel morceau social à la con qui enfonce des portes ouvertes.

Pourtant sur « Tapis Rouge », on retrouve cette dimension sociale de façon un peu moins dissimulée. C’était une volonté de Delabel pour coller au cliché vendeur du rappeur forcément engagé ?

On parlait tout à l’heure du background du punk et du rock alternatif. C’est pas quelque chose dans lequel on est tombés, mais c’était un univers qui était tout de même lié à la scène de l’époque. La Mano Negra, les Garçons Bouchers ou même Bérurier Noir sont des groupes qui ont énormément compté, et dans leur démarche, ils nous ont forcément influencés. Et puis à un moment, quand on te donne la possibilité d’avoir la parole, de toucher un public plus large, tu n’as pas envie de dire que des conneries. Mais nous finalement, plutôt que d’essayer d’être moraliste ou de rapper des choses que tout le monde sait, on a toujours envisagé nos morceaux plus sociaux comme ayant pour simple but de donner de l’énergie, ou de la visibilité à des mouvements et des luttes déjà établis. Faut pas se leurrer, dans le rap la plupart du temps, tu parles à des convertis. On ne s’était pas donnés pour but sur ces morceaux de faire changer les mentalités, et en réalité, on ne se posait pas toutes ces questions, on se disait « viens, on va mettre une pile au FN », on faisait un morceau antifa et basta. On ne réfléchissait pas vraiment à pourquoi ni comment on le faisait. Ce serait mentir que de se donner plus de réflexion que « Le FN c’est des connards, on va leur dire d’aller se faire enculer dans un texte ». En gros c’était le niveau.

Et puis franchement, les maisons de disque avec qui on a travaillé, les pauvres étaient toujours perdues avec nous. Ils ne savaient pas dans quelle case nous mettre, ils ne savaient pas comment nous bosser, comment nous vendre. On a mis des années à faire accepter que nos skeuds se trouvent dans les bacs rap chez les disquaires. Aujourd’hui on s’en foutrait, les disquaires et la classification musicale n’existe plus vraiment, mais pendant des années ça a été un vrai problème. On considérait faire du rap et on nous classait en chanson française ou world music, des trucs aberrants. Musique du monde, mec ! Tu as écouté l’album ? Je sais pas moi on est pas Fabulous Troubadour, on fait pas du ragga occitan ! Mais les gens, auditeurs comme professionnels de la musique, avaient du mal. Trois babtous parlant de bière, ça pouvait pas être du rap. Donc non, on nous a jamais vraiment dit quoi faire, dans notre direction artistique. Ça a été le seul avantage d’être inclassable.

Cette ambivalence vous a quand même ouvert pas mal de portes. Vous faites la première partie de Korn aux Eurockéennes et bénéficiez d’une visibilité énorme.

C’est à double tranchant, c’est clair. Nous, on a toujours pensé qu’on pouvait faire du rap en assumant un délire et un gimmick rock. Mais je l’ai dit plein de fois, quelque part ce n’était qu’un gimmick. Du rock on en écoute pas vraiment, j’en ai même rien à foutre du rock, je l’ai découvert en tournée. Korn ou Slipknot, je peux pas te citer un seul titre de leurs disques. Après, il est évident que ça nous a ouvert de grandes portes. Le coté rap-fusion était porteur, avec une scène forte en France. Mais on espérait pouvoir garder un équilibre. On a sorti la vidéo de « Réveille le Punk » parce que c’était notre morceau le plus fort, mais on espérait que trois mois plus tard sorte un deuxième clip dans un délire plus funky ou plus hip-hop. Et finalement ce deuxième clip n’est jamais venu, et l’équilibre non plus.

Cet équilibre arrive avec le deuxième album « Bon pour l’asile » et un son hip-hop plus affirmé.

Tu trouves ? Bizarrement, moi je le trouve plus rock, Bon Pour l’Asile. Il y a quand même des titres comme « Hard Amat », « Ca recommence » ou « De la came sous le saphir ». Le coté rock pour moi est encore plus assumé. Le hip-hop est toujours présent, et si tu ressens des influences plus affirmées, c’est que quelque part on était plus fins dans notre approche, plus matures. On a eu le temps de se construire avec un premier projet et pas mal de tournées, de devenir de vrais musiciens avec peut être une direction artistique plus réfléchie et assumée. Dans un premier projet, tu lâches tout sans forcément t’inquiéter de la cohérence ou de homogénéité. Dans le second, tu réfléchis plus posément à la musique que tu souhaites créer. Pour Bon pour l’Asile, on a passé des soirées entières à réécouter le moindre son, les différentes prises, à essayer de trouver des concepts, à faire des dessins, des schémas pour essayer de comprendre ce que l’on cherchait. C’était une façon très différente d’aujourd’hui de travailler. J’en reviens toujours à comparer demain et hier, mais à l’époque faire un album, c’était un projet important. Le projet était pensé, disséqué, la réalisation s’étalait sur deux ans, tout se passait en studio, ça coûtait extrêmement cher. C’était compliqué. Aujourd’hui un gars productif te sors deux, trois projets par an.

Avec les Svinkels, à chaque album, on a voulu amener quelque chose de différent, avec toujours la volonté de rectifier le tir par rapport à nos albums précédents. Toujours chercher à affiner et affirmer notre univers. Que ce soit en terme de production, de visuel ou de textes. Quand est arrivé le moment de produire Dirty Centre, on se retrouvait pas mal dans toute la nouvelle scène rap américaine, avec le retour du crunk, du dirty south et plein d’autres tendances qu’il y avait à cette époque là. Tout le monde se mettait à avoir des tatouages, porter des boucles de ceintures énormes avec des têtes de morts, des crucifix, des clous… On s’est un peu rassurés, finalement on était pas tant à coté de la plaque que ça puisqu’on retrouvait à nouveau dans la tendance un délire vraiment festif, vraiment club. Ces mêmes sonorités, ce même univers que l’on revendiquait depuis longtemps déjà, au coté de groupes comme TTC, devenait la nouvelle norme du hip-hop international. Avec Dirty Centre, on a eu pour une fois l’impression d’être en connexion avec la tendance.

On s’est fixés comme objectif dès le départ de jouer sur le décalage d’être un rappeur français, faire du rap en France, tout en idolâtrant les cainris et le rap américain. Cet album était à la fois un réel hommage aux cainris, et une vraie déclaration d’amour à la France et son coté franchouillard. On a beau aimer ce type de son, on a bien conscience d’où on est, et où on vit. En France, on aura beau s’inventer la vie qu’on veut, le hip-hop pour nous reste exotique, on l’a juste volé, ou emprunté si on veut rester plus sobre. Alors oui aujourd’hui, à force d’espionnage industriel on sait le faire, mais le savoir-faire, c’est pas nous qui l’avons développé, on l’a juste copié. C’est pour ça qu’à une époque j’ai pu nous comparer toutes proportions gardées à des Eddy Mitchell ou Dick Rivers. Eux c’était les faux cowboys de Franche-Comté, nous les faux rappeurs franciliens.

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J’étais au concert d’adieu à l’Olympia, à la Beru. Une sortie par la grande porte qui amène immédiatement la difficile question de la reconversion. A ce moment-là, tu crois encore à ton avenir dans la musique ?

Le concert à l’Olympia n’a jamais été pensé comme étant un concert d’adieu. D’ailleurs, il n’aurait pas du l’être. J’en suis arrivé à cette décision qu’une fois le constat devenu alarmant. Les Svinkels, c’est mon bébé. Je ne dis pas ça par rapport aux autres membres et ne revendique pas une part de création ni une propriété supérieure, mais je m’y suis investi et j’ai vraiment tout mis dedans. Je voulais imposer ma marque dessus, le faire faire grandir et évoluer. Et finalement quand on a arrêté, ça n’a pas été de gaieté de cœur. On a arrêté en plein vol, en pleine tournée d’album, presque au top de notre visibilité. On avait un tour bus, toutes les dates étaient bouclées, tout allait super bien mais on n’arrivait plus à se supporter. Le groupe ne marchait plus.

Mais à ce moment-là, je n’ai pas du tout arrêté d’être Svinkels dans ma tête. Je n’ai pas pensé à une quelconque reconversion. Ça ne marche pas comme ça. J’ai continué de faire ce que j’ai toujours fait. Mais tout seul. Personnellement, je n’ai jamais vu le groupe comme un moyen de faire de l’argent et m’assurer une retraite dorée. Ça nous rapportait juste de quoi vivoter comme intermittent du spectacle, et se payer quelques cuites mémorables. A coté de ça, ça faisait déjà des années que je faisais de la télé, que je travaillais à une autre carrière. Avant même la fin du groupe j’avais déjà fait des projets plus grand public, et plus rémunérateurs comme « Fous ta Cagoule », ou les programmes télé de Game One. Du coup, lorsque l’aventure s’est arrêtée, je n’ai pas eu de période de doute ou d’hésitation. J’avais déjà ma carrière à coté, au pire la fin du groupe me laissait plus de temps pour la développer.

Et puis musicalement, j’ai toujours voulu faire des solo, même aux grandes heures de Svinkels. Mais comme je suis un peu fainéant, et pas super productif, ça ne s’est jamais fait. Par manque de temps sans doute, mais surtout parce qu’on avait une émulation de groupe. On avait toujours envie de faire du Svink, ça fonctionnait bien musicalement, on était heureux de travailler ensemble. Du coup, toutes les idées originales que l’on pouvait avoir pour des éventuels solo, on s’obligeait à les réserver pour le groupe. C’était un projet qui était assez vampirisant. Svinkels nous a pris dix ans de nos vies, de façon intensive. Je me rappelle pas de tout d’ailleurs. C’est flou. (rires) Non mais sans rire, je me rappelle des grandes lignes, mais je me rappelle pas de ma vie. Je me rappelle bien de tous les concerts, tous nos kifs y’a pas de soucis, mais je me rappelle pas de ma vraie vie, ma vie civile. Pour moi pendant dix ans, j’ai vécu à 100% pour les Svinkels. Comme une rock star. La fin des Svinkels m’a permis d’arrêter de fumer des oinjs au restau et d’exiger du sky dans les loges. De retrouver certaines notions de la réalité quoi !

C’est assez révélateur ce que tu dis sur l’émulation du groupe. On a l’impression en observant ta carrière que tu fais toujours les choses par impulsion ou par amitié des gens qui t’entourent. Tu es finalement plus disponible quand quelqu’un a envie de bosser avec toi que pour toi-même…

C’est le moment Psychologie Magazine là, y’en a toujours un petit. Tu peux même me faire le questionnaire Laurent Boyer. Si tu veux tout savoir, je me suis dépucelé relativement tard, à 17 ans au camping de Saint Jean de Monts. (rires) Non c’est vrai ce que tu dis. J’aime bien donner. Quand Welsh Recordz m’appelle pour faire du son, je suis bien plus motivé à me foutre au charbon. Je vais chez eux, on rigole, on taffe ensemble, c’est bien plus agréable que si j’étais seul chez moi dans mon canapé à devoir écrire pour moi. Je suis bien plus content. Et puis c’est surtout beaucoup plus simple.

Je suis comme tous les rappeurs, je suis un peu narcissique et égocentrique mais déjà, je le suis beaucoup moins avec l’age, et j’ai de plus en plus de mal à me mettre en avant, moi, mon personnage et ce que je suis. J’en vois de moins en moins l’intérêt pour être honnête. Attention, je crache pas dans la soupe, je vends mes t-shirts avec mon logo comme tout le monde, je suis pas fou, mais je suis plus dans cette recherche de visibilité. Je me verrais plus débarquer dans une soirée et dire « Hey j’suis Gérard Baste, regardez moi ! Hého ! », je m’en bas les couilles. Mais vraiment. Aujourd’hui je suis là pour faire la fête avec les gens, je m’amuse, j’essaie de faire des sons qui les fassent golri. Se mettre en avant, c’est beaucoup plus simple dans un collectif finalement. Tu te caches derrière l’intérêt commun. Tu te dis que te mettre en avant sert l’intérêt du groupe, et tu t’enfonces là-dedans. Ça te déculpabilise. C’est vachement plus enrichissant et énergisant de se dire que tu cherches à percer pour un collectif, que de s’avouer que tu bosses pour ta gueule. C’est pour ça que la technique de A2H est maline. Son Palace on va pas se mentir, c’est un peu un faire-valoir pour lui. C’est histoire de dire qu’il a un collectif avec lui, mais on sait bien que les projos sont braqués sur sa seule personne.

Donc c’est vrai que j’ai un peu du mal à bosser mes projets solo. Et aujourd’hui, si je fais des disques, si je me suis pris la tête sur Le Prince de la Vigne, c’est avant tout pour le public. Pour enfin lâcher ce projet que j’ai depuis si longtemps en tête et que des gens attendent. Ce n’est pas une question de contenter ses fans ou tout autre délire mégalomane. C’est plus d’avoir la présence d’esprit de se dire qu’il y a un projet qui existe, des gens qui l’attendent, qui nous posent des questions, qui veulent écouter ça, et que dans ces conditions, il est impensable qu’un solo ne sorte pas. De toute façon, je n’ai jamais fait du rap pour moi, ni même parce que je kiffais ça. J’adore la musique, j’adore le rap, mais je ne pensais pas en faire. Je n’ai pas la passion de « faire » du rap, dans son aspect technique, sa confection. Je n’écris jamais un texte pour mon plaisir. J’écris un texte parce que j’ai un thème, que j’ai douze morceaux à faire pour mon putain de skeud, et que je dois remplir progressivement mes cases et mes couplets. Je fais de l’artisanat. Je n’aime pas écrire. Pas du tout. Je n’aime pas trop chanter. Même pas du tout. Par contre je suis super content quand j’ai fais un morceau et qu’il est cool, ou quand j’ai fait un concert et que je l’ai tué.

Moi je suis admiratif quand je vois des projets comme celui que Welsh Recordz ont fait avec Sept (Amoco Cadiz, ndlr). Un mec qui continue à être passionné d’écriture depuis vingt cinq ans qu’il écrit, et qui continue à se faire chier à se prendre la tête sur des paterns de rimes, qui a une vraie direction artistique, une vraie vision d’album. C’est chaud quand même. Moi ça je m’en fous total. Ma technique d’écriture, c’est tout l’inverse. Aujourd’hui pour mes textes, j’écris un premier jet assez simple, et je vois ensuite si je ne peux pas complexifier la structure et les rimes. Remplacer une ligne banale par une punch plus originale. Je suis plus à la recherche d’un groove et d’une énergie que d’une technique masturbatoire. J’aime bien quand le rap m’en met plein la gueule avec des sons couillus, bien bourrins et une écriture tout en crasserie. Si bien que des fois, je me demande si je ne serais pas le dernier à défendre une certaine vision de la virilité. Du coup malgré tout ça, je me suis dit qu’il fallait que je revienne. Honnêtement, je me sentais un petit peu obligé. C’était un devoir pour moi de sortir quelque chose. Je ne suis ni un gardien du temple, ni un puriste, encore moins un donneur de leçons, mais y’a un moment j’ai quand même envie de leur dire à tout ces mecs : « Les gars, arrêtez cinq minutes de faire des trucs de dép »

Tu as une totale aversion pour ce type de nouveaux sons ? Rien dans la trap, le cloud ou l’alternatif ne trouve grâce à tes yeux ?

Si bien sur, il y a de la posture et de l’imposture dans le rap. Il y a un moment où j’essaie de pas tricher mais où j’essaie tout de même d’être le super héros que je rêverais d’être. C’est cool votre nouveau rap, franchement c’est bien. Mais je pense que dans cinq ans, personne ne se souviendra de vos morceaux. C’est trop daté, et surtout c’est pas intéressant. Ça me fait penser à un mec qui ferait de la gravure sur cuir. C’est joli, mais c’est un peu de la merde quand même. Tu vois ce que je veux dire ou pas ? Quand j’écoute Redman, j’ai beau ne pas être totalement anglophone, j’entends punch sur punch. Quand j’écoute une grande majorité de la nouvelle scène, j’entends pas punch sur punch, j’entends des figures de styles, de mecs qui se prennent la tête sur des concepts. Alors oui c’est clair y’a de la multi, mais tu peux mettre toutes les syllabes du monde si ton sujet il est pas intéressant, bah ça sera de la merde en multi. Ils ont beaucoup de talent, j’adore écouter leur musique, mais je l’écoute comme de la musique, sans trop m’attarder sur les paroles. C’est surement une opinion de vieux con, et ça n’empêche absolument pas que j’aime en écouter, mais je n’ai pas l’impression que tous ces gens se donnent réellement. Les mecs se kiffent trop, sont trop dans la posture pour ça. Je ne dis pas qu’il faut qu’il y ait du fond, mais au moins donne moi un truc. Qu’il me fasse rire, ou réfléchir, mais ne me fait pas juste du débit de mots. Ne place pas l’attitude au dessus du lot.

Lorsque PNL a explosé l’an dernier, le délire a fonctionné parce que c’était cool, mais surtout extrêmement bien travaillé. Il y avait un vrai univers, des mélodies folles et des gimmicks assez forts. Mais il y avait surtout un vrai travail de mix et de post prod. Ils ne se sont pas contentés de pitcher quelques sons de synthé. Du coup, même si l’écriture est vraiment sèche, ils arrivent à en sortir tout un univers. Après en France, je suis vraiment hyper fan de SCH. Je trouve que c’est un mec qui a à la fois de bonnes mélodies, des bons sons, des bons ceaumors et en plus je trouve qu’il a une plume de ouf. C’est un mec qui écrit vraiment très bien, même si les gens ne s’en rendent pas forcément compte. On parlait à l’instant de PNL, ici attention, on est pas sur le même niveau d’écriture. Il est super introspectif, il rappe vraiment et me rappelle Le Rat Luciano dans son style de rime. Et au-delà de ça, il y’a un vrai sens du r&b, des impulsions de voix super intéressantes. Un morceau comme « Je la connais » par exemple, m’a fait kiffer parce qu’il m’a rappelé « Hotline Bling » de Drake. Pour moi ça pourrait être un morceau d’André 3000. Ça aurait pu être produit par Outkast, sans déconner. C’est vraiment cool.

Mais c’est marrant, lorsque tu commences à t’intéresser à ce genre de rappeurs, tu fouilles un peu et tu retombes rapidement sur des freestyles d’il y a cinq ou six ans et où les mecs kickent. Ademo rappait avec Guizmo des vrais couplets longs, avec des rimes riches, des paterns et tout. Finalement ça force le respect. Ça prouve que ce que tu fais aujourd’hui n’est pas de la facilité ou manque de culture rap, mais par choix. Les mecs ont assimilé tout une culture, et ont choisi de la dépasser. C’est juste dommage qu’ils se reposent aussi souvent sur des gimmicks récurrents et des punchs déclinées. On a quand même vite tendance à tourner en rond. Alors que moi, tu vois, rapper vingt ans autour du vin et de la bite, ça n’a rien à voir ! (rires)

©MrOgz
C’est compliqué justement de vieillir dans le rap lorsque l’on s’est construit un personnage et un univers comme le tien ? Après tes cinq ans d’absence, ça passe nécessairement par une renaissance ? J’ai l’impression que tu l’as fait avec « Papa au Rhum » ou « Rap de Papa »

C’est compliqué pour moi de te dire que j’ai du me réinventer, ou même évoluer. L’auditeur peut ressentir ça, puisqu’il ne m’accompagne pas tous les jours, ne me suis pas au quotidien. Il ne sait pas que je n’ai jamais arrêté de rapper, que je suis en concert toute l’année. Alors oui, c’est vrai que je n’écris pas beaucoup de morceaux et que je propose assez peu de nouveautés. Mais je n’ai jamais l’impression d’arrêter Si bien qu’aujourd’hui, je n’ai pas la sensation de devoir me réinventer, mais plutôt de continuer sur ma lancée et de faire évoluer le personnage que j’ai créé il y a vingt ans avec les Svink’s. Je ne me suis pas réveillé un jour avec l’envie de faire du Kohndo. Je l’adore, c’est mon pote Kohndo, mais chacun son style. Je ne vais pas tout d’un coup à me mettre à faire du rap conscient sous prétexte que j’ai quarante ans. Lui et moi on fait du rap d’adulte, mais différent. J’essaie de faire un rap d’adulte, qui puisse aussi plaire aux kids. Parce que j’aime bien être frais et que j’ai jamais grandi dans ma tête. Finalement, la seule chose qui a vraiment changé c’est que je n’ai plus envie de scander à quel point je suis fort et impliqué dans le game. Je n’ai plus à prouver tout ça. J’ai un avenir brillant derrière moi. C’est un dur constat, mais j’ai eu une chance folle. Tout ce que je voulais faire dans la vie, je l’ai fait. Pour moi le rap game, c’est tellement loin. Et puis de toute façon je suis gros. Qu’est ce que tu veux que je continue à faire le beau gosse.

Cette idée tu l’exprimes assez bien dans le documentaire Une autre histoire du rap français. Tu es le seul ou presque, avec Grems, à avoir un recul et une lucidité face à ta carrière et tes échecs.

C’est un peu particulier, c’est une expérience en demi-teinte ce documentaire. J’ai mis longtemps a accepter la manière dont il a été fait. Il a eu à la fois le défaut et le mérite de confronter les acteurs du mouvements à leurs erreurs. Ça a été dur pour tout le monde de l’accepter, et tout le monde à fait la gueule quand il est sorti. Alors oui, ça pose un regard sévère face à ce mouvement et à nos carrières. Mais finalement, presque tout ce qui est dit dedans est vrai.

Le vrai truc drôle dans ce mouvement alternatif, en tout cas comme il est décrit dans ce documentaire, c’est qu’on a tous eu la naïveté de croire que l’on faisait de la musique grand public. A l’époque, je croyais dur comme fer qu’on allait passer sur NRJ avec « Le Svink c’est Chic ». Mais dur comme fer j’y croyais. Delabel nous avait même fait enregistrer des jingles pour nos passages radio. On se retrouvait en studio pour enregistrer des pubs. On s’est éclaté à faire des petits sketches qui ne sont jamais passés nulle part. Quand on a sorti « Réveille le Punk », pour nous, on allait tout casser avec ce single. On allait tout péter. On s’était dit qu’on arrivait avec le truc le plus fort à ce moment dans l’univers musical français. Alors oui ça à eu sa force, c’est sur ça a eu son impact. Mais le grand public ne s’est jamais retrouvé dans notre délire. On a jamais explosé. On a grossi tout doucement, puis on s’est essoufflé.

Grems quant à lui, c’est un peu un cas à part. Il est un tout petit peu plus jeune que nous, et lui n’a jamais vraiment arrêté. Il a toujours essayé de progresser et est toujours très très productif, très actif. A un moment dans le documentaire il le dit et il n’a pas tort, « Il ne reste plus que moi ». C’est pas faux, il n’y a plus que lui qui fait et tente des trucs. J’en ai vraiment prit conscience en sortant le clip de « Rap de Papa ». Je n’avais pas du tout prévu qu’un petit clip réalisé en famille ait cet impact. Les gens m’ont tout de suite dit : « Ah putain tu reviens ! ». Ah, parce que j’étais parti ? J’avais pas compris ça, en fait. Pour moi, le fait d’être à la télé, d’être en concert tous les weekends, suffisait à être présent. Mais pour les gens non, j’était aux abonnés absent. Je n’ai vraiment pas compris mon époque sur ce coup là, je n’avais pas compris que ta présence sur Youtube était en vérité ta seule visibilité réelle.

Pour ce qui est du recul et de la lucidité dont tu me parles… tu sais on l’avait déjà avec les Svinkels quand on a commencé, alors si vingt ans plus tard, après les parcours chaotiques des uns et des autres, on était pas capable de relativiser un peu nos carrières… ce serait dommage. Bien sur les gars qu’il ne fallait pas non plus rêver. Arrêtez de chouiner.

Le Prince de la Vigne sort dans quelques jours.

Oui, enfin. C’est naze et ça paraît toujours peu crédible, mais ça fait cinq ans que j’ai commencé à travailler sur ce projet. Je suis ravi qu’il sorte enfin. J’ai commencé l’enregistrement à l’époque où je n’avais pas encore d’enfant. Je m’étais fait une grosse session d’enregistrement avec mes gars du Wizi P, qui s’appellent maintenant les Picards Brothers, et composent dans l’ombre de Diplo. Ensuite, j’ai été happé dans un tunnel de vie familial et télévisuel durant laquelle j’ai presque totalement décroché. Ça a été une période difficile pour moi au niveau de la musique. J’ai eu Mario, et au même moment, je me suis tapé trois ans de matinale sur D17. Je me levais à cinq heures du matin pour aller présenter des clips de Rihanna. Du coup, je me suis retrouvé très au courant de la presse people et des hits musicaux du moment, mais beaucoup moins de l’univers hip-hop et des dernières tueries. J’ai perdu quatre ans de ma vie musicale durant lesquelles j’ai vraiment très peu produit.

Lorsque sorti de ce calvaire tu rattrapes ton retard, les nouveaux sons te font forcément te poser des questions. Est-ce qu’il faut que je m’actualise ? Que je tente de nouveaux trucs ? Faut-il nécessairement faire des tractions en l’air ? Mais je pense qu’à trop vouloir suivre la tendance, ça devient dangereux, et puis j’arrive toujours à dénicher dans le rap actuel des éléments qui me confortent et me poussent à continuer sur ma lancée. Je m’y suis donc remis il y a une petite année. J’ai contacté les gars de Welsh Recordz pour relancer un peu la machine et m’aider à finaliser le truc. C’est des bons gars avec qui j’aime bien travailler. J’ai invité Mr Ogz à la maison. Je lui ai ouvert la chambre d’ami. Il a eu 40 de fièvre et a vomi dans mon lit, mais on a quand même réussi a enregistrer trois-quatre morceaux, à taffer des visuels et des idées. On s’est par la suite enfermés une semaine dans le boulonnais, avec Ogz et Ill Heaven. En totale autarcie. Pour se forcer à travailler et réussir à finir cet album.

Et je pense que c’est une stratégie qui a payé. C’est un projet qui mûrit depuis longtemps mais qui comme le bon vin, s’est bonifié. Je me suis forcé durant ces cinq années à ne pas trop me remettre en question et à aller jusqu’au bout de mes idées. Ce projet arrive dans quelques jours, comme il a été pensé. C’est un véritable aboutissement. Une concrétisation. Je n’ai pas encore suffisamment de recul sur ce projet, mais j’en suis vraiment satisfait. Les références et les sonorités sont classiques, mais c’est justement ce que l’on a souhaité créer : un classique, un monument. J’aimerais que comme pour les Svinkels aujourd’hui, on ressorte Le Prince de la Vigne dans vingt ans et qu’on se dise « Putain, t’avais capté ça à l’époque ? »

Aujourd’hui, je suis beaucoup plus sincère dans ce que je fais, et surtout cent fois plus réaliste quant à mon avenir et mes espoirs de réussite. On fera pas ça encore longtemps, on ne jouera pas aux rock stars pendant encore vingt ans. Aujourd’hui je n’ai plus le temps. Tout ce que je fais, je veux que ce soit légendaire. Je veux que les gens en prennent plein la gueule en écoutant le skeud et en concert. On bosse d’ailleurs avec un nouveau tourneur, on a quelques belles dates avec de grosses salles qui s’annoncent. On a taffé le live pour proposer un show nouveau et mettre la barre un peu plus haut. A l’américaine, on arrive avec la grosse artillerie. Les superstars du catch quoi. Ça arrive avec un vrai spectacle violent et adulte. Est-ce que j’aurais les épaules pour le faire et me remettre à la drogue… je ne sais pas.

Au vu de l’investissement qu’il a nécessité, et de l’aboutissement de qu’il représente. Doit on craindre le Prince de la Vigne comme étant un chant du cygne ? C’est quoi le futur de Gérard ?

Je ne sais pas. Mais un chant du cygne, certainement pas. Par la suite, j’aimerais bien remonter un supergroupe à la Klub Des 7. C’est un projet que j’ai en tête depuis quelques temps. A un moment on voulait appeler ça « L’Agence Tous Risques », mais le film de merde et sa bande-son bien pourrie de Sexion d’Assaut nous a vite refroidi. Le Klub Des 7 reste pour moi une super expérience malgré la façon dont ça s’est terminé, mais je ne retenterais surement pas une association rap. Je ne veux plus avoir à gérer les egos. J’aimerais bien monter un groupe de rock. Avec Svinkels pour la fin de la tournée et le concert de l’Olympia notamment, on avait monté un groupe avec que des potes musiciens. Cette expérience-là reste l’un de mes moments que j’ai préféré de ma carrière, un de ceux où j’ai pris le plus de plaisir à jouer. Travailler avec des musiciens, adapter mes titres, j’aimerais bien reproduire ça. Aujourd’hui, je suis sur scène avec mon poto Wax et sa guitare. Ça nous donne déjà une scénographie rock et des morceaux pêchus. J’aimerais bien continuer dans cette veine et faire un groupe à la Just Blaze. Que des grosse instrus qui te tabassent la gueule.

Et puis il y a un truc que j’ai jamais fait dans ma vie, c’est inviter des rappeurs sur mes projets. Déjà à l’époque des Svinkels on avait énormément de mal à inviter des gens. On se suffisait pas mal à nous mêmes. On était vachement en autarcie. On travaillait toujours en système D et ça nous réussissait bien. Dans le morceau « Le Corbeau » par exemple, j’ai un refrain qui fait imite le cri et fait « Croa, croa, croa ». On voulait demander à Lord Kossity de le faire. On voulait un truc qui sonne vraiment ragga. Et puis finalement, je l’ai posé moi-même pour la piste test. Une fois que c’était là, que ça faisait le taf, on s’est dit qu’on n’allait pas appeler un mec qu’on connaissait pas pour lui demander de venir faire le corbeau au micro… Pareil avec « Le Svink c’est Chic ». J’ai sur ce morceau un phrasé à la Gotainer. « L’ambiance est électrique… » Et à l’origine, c’est lui qu’on voulait sur le morceau. On l’a appelé, on a vu que ça allait être compliqué, le mec commençait à demander 10 000 balles… bon, on a décidé de lui dire d’aller se faire enculer et qu’on allait l’imiter.

Aujourd’hui, ce n’est pas un regret que j’ai d’avoir fonctionné comme ça, mais une envie de travailler avec d’autres rappeurs que je ne connais pas nécessairement mais dont j’apprécie le travail qui se fait plus forte. J’adore Don Choa par exemple, c’est un des mecs les plus sous-estimés de France, c’est en termes d’écriture un des types dont je me sens le plus proche. Il n’y pas longtemps je réécoutais un vieux skeud à lui que j’avais foutu en musique de fond, et il a un titre ou il parle d’arriver en boite, je te retrouverais pas le titre, mais le mec m’a plié, j’ai trop rigolé. C’est exactement ce que je fais. C’est totalement déjanté. Il sort des punchs et des délires auxquels j’ai déjà pensé. Il vient du graffiti, il est originaire de Toulouse, je suis ariégeois, c’est pas bien loin. C’est un peu mon âme sœur secrète, Don Choa.

J’adore Seth Gueko. Je kiffe ce qu’il fait depuis le début. J’espère qu’un de ces quatre, on se croisera en studio. J’avais très envie de bosser avec Lino avant son comeback. Je suis super fan de Vald. Je trouve ça incroyable. Le mec arrive avec un degré d’intensité et de culture d’écriture qui est bien au dessus de la mêlée. J’aime bien son pote Biffty aussi. Là on dégringole en terme d’écriture, mais c’est un mec qui me fait rire. Ce me fait délirer de voir des mecs de 18 piges en mode white trash à fond. Avec des tattoos, des tshirt gothiques. Attends les mecs ont du vernis à ongles quand même. Ils sont chauds. Et ça, je m’identifie à mort.

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Florian ReapHit

Florian ReapHit

Co-Créateur, Co-Rédac Chef chez ReapHit
Tente d'animer tout ça depuis maintenant quatre ans. Master exploitation de rédacteurs. Spécialiste en rhum vieux, vinyles et mauvaise foi.
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