Espiiem passe l’étape du premier album

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Espieem Noblesse oblige

Premier véritable album du rappeur des Grands Boulevards parisiens, Noblesse Oblige sort ce vendredi 6 novembre. Lancé en solo depuis quelques années déjà, Espiiem s’est laissé quelques EP’s (L’Eté à Paris, 2012, Cercle Privé, 2014) et autre mini-album (Haute-Voltige, 2013) pour mûrir son projet et son talent ; et si avec la noblesse viennent des obligations, Espiiem n’avait effectivement pas d’autre choix que d’honorer, au minimum, une obligation de résultat ; en trois ans, le Noble a également eu le temps de susciter au sein de sa fanbase une certaine impatience, avec son lots d’attentes.

Le titre choisi pour l’album (et pour sa première track) confirme l’importance d’une thématique, récurrente au fil des projets : le devoir. Celui de faire de la bonne musique et sortir un bon disque, certes, mais aussi et surtout celui de vivre  en cohérence avec ce qu’il veut être, quitte à sacrifier, canaliser, et même « sombrer » (Sombre et Sobre, Noblesse Oblige, Réfléchis Pourquoi)… et tout un tas d’autres verbes se rapportant  à la restriction, la discipline et la privation. Oui, commencer à écouter du Espiiem, c’est toujours se sentir un moment vicié de l’intérieur, puisque sans le vouloir, le rappeur nous rappelle par petites touches que nous autres auditeurs ne faisons pas grand-chose pour élever nos âmes. Gros sujet. Pas banal.

En réalité, malgré sa voix profonde (parfois amplifiée par un écho, Aux Anges), Espiiem ne tombe pas dans le moralisme, ses textes révélant très souvent des tensions : entre son ambition et ses limites, entre la simplicité et la complexité, entre la mélancolie et l’espoir, entre la solitude et le sens de la fraternité. Espiiem ne se repose jamais sur les lauriers de ses premiers accomplissements et semble toujours « travailler à », si bien que la réussite (qui lui permettrait de distiller ses bons conseils) n’est jamais acquise (« Ma raison de vivre est de parvenir à m’assagir », « En moi c’est un sacré fouillis, à quel saint me vouer pour avouer toutes mes colères enfouies » Sparring Partner; « Que d’ambitions, j’ai, que d’ambitions, mon intuition, c’est que l’on est tous ici-bas comme en mission » Suprématie) ; sans compter que quand il soumet les autres à l’examen, il ne s’y soustrait pas lui-même. Une fois que l’on a compris ça, on peut poursuivre l’écoute de l’album à l’aise avec nos vices (ou presque).

Les prods communiquent cette tension permanente qui traverse les titres : très mélodieuses (Money, Darling, Suprématie, Biarritz), souvent tranchées par des beats soutenus (Langage Codé, 777) et des « couches sonores » entre lesquelles le flow du rappeur vient parfaitement se placer comme pour arranger les désaccords. Et quand on dit parfaitement, on n’en rajoute pas : le débit et la cadence ont toujours été deux points forts d’Espiiem, et ce n’est pas sur ce premier album qu’on l’entendra offbeat. Ce découpage précis du texte lui donne l’avantage de ne pas avoir à chercher une technicité outrancière – dans les rimes ou structures de textes, technicité qui chez d’autres rappeurs a fini par lasser en nuisant au message. Sur Noblesse Oblige, la communication avec l’auditeur se fait sans accroc, ce qui est agréable et permet une écoute continue. La continuité résulte aussi de la grande homogénéité de l’ensemble instrumental, néanmoins ponctué de petites pépites, comme Money et son refrain r&b soigné, ou Sparring Partner et Deuxième Famille : ces deux morceaux défilent en donnant l’impression de ne pas avoir été calibrés pour le texte : le rappeur s’adapte en passant du rap au chant, qui adoucit son grain de voix, qui fait alors penser –toute mesure gardée, à celle de José James.

Probablement dans une logique spirituelle, Espiiem se place toujours dans une temporalité longue. Au choix, il fait des constats généraux (Money, Langage Codé), ou aborde la manière dont il pourrait s’améliorer en utilisant le temps qu’il reste devant lui de manière optimale… à une exception près : les seuls morceaux où l’on s’inscrit dans le présent pour regarder le passé sont ceux qui parlent d’amour. La mélancolie prend alors le dessus sur l’ambition. Les relations aux autres sont un sujet essentiel chez l’ex-membre de Cas de Conscience, qui s’affiche pourtant plutôt comme « un marcheur solitaire ». A l’heure où d’autres ne jurent que par la famille, l’équipe, le crew (…le troupeau, la meute,…), le rappeur rappelle que pour soigner son rapport aux autres, il faut commencer par soigner son rapport à soi. Noblesse Oblige reflète bien ce travail d’équipe ou chacun s’est attardé sur sa pierre à apporter à l’édifice final (voir le reportage de l’Abcdrduson à ce sujet), qui ne s’en trouve que plus harmonieux.

Sur ce premier album, en n’essayant pas de convaincre, en gardant le bon équilibre entre des extrémités opposées, Espiiem nous rallie à sa cause de la meilleure manière, et nous oblige de sa musique

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