Asocial Club – 1Artiste… 10Morceaux

In Dossiers by Vlad Comments

1 Artiste…10 Morceaux propose aux rédacteurs de ReapHit.com de revenir sur la carrière d’un rappeur à travers dix de ses titres. Le but ? Nous faire découvrir en toute subjectivité son parcours musical, ses découvertes, ses dix titres emblématiques.

Cette semaine, nous trichons légèrement et tentons de mettre en avant non pas un rappeur, mais un collectif entier : Asocial Club.
Un rappeur a bien souvent plein de choses à dire. Alors quand il s’agit d’Asocial Club, à savoir ProdigeCaseyALVîrus et Rocé, rudement accompagnés sur scène par DJ Kozi, cela fait cinq fois plus d’occasions d’entendre de vrais couplets engagés et vindicatifs. Rappelons, pour ceux qui aiment quand tout est clair, que la formation initiale ne comprend pas Rocé, qui a cependant sa pleine place au sein du collectif – on a vu et entendu Rocé lors des lives et sur des interviews. Asocial Club, un nom qui en dit beaucoup ; un Club « qui montre une incapacité à s’adapter à la vie sociale », d’après la définition stricte. Un Club en marge, alors ? Certes, mais dont les membres ont profité du recul qu’ils ont choisi de prendre pour nous livrer les travers, défauts et autres imperfections de la communauté. Pour notre plus grand plaisir…enfin, un plaisir amer lorsque l’on se sent dans le viseur de ces snipers du contrat social. Reaphit tente de vous présenter plusieurs facettes de cette asociabilité.

VÎRUS, HORS DE LUI-MEME

La fêtes arrivent, et sonneront bientôt partout les notes enfantines entendues au début de « Sale Défaite », vite balayées par le bruit d’une porte qui claque. La fin d’année, ce moment de fraternité, où l’on se réunit pour fêter… pour fêter quoi déjà ? Le fait d’être « manipulés toute l’année » peut-être, ou encore « le fait de s’rapprocher de la morgue ». Vous l’aurez compris, inutile de chercher un peu de réconfort après du « misanthrope misant trop peu sur lui-même », qui nous rappelle que les bonnes résolutions sont vaines quand le vice nous guette le reste de l’année.

« Diagnostiqué sociopathe, ils avaient peut-être raison,
c’est bien en liberté que j’me sens le plus en prison »

Faire-part, le dernier projet du rappeur, c’est la vérité crue, sans ironie ni causticité. Vîrus n’a jamais franchement fait dans l’humour, mais ses premiers projets étaient marqués du sourire de celui que la vérité n’enchante pas, mais qui la fait exploser aux visages des ignorants. « Des fins », qui conclue l’EP, c’est l’ultime étape ; « Dites (lui) si vous avez besoin de quelque chose pendant qu’ (il est) debout », avant de s’allonger sans rechigner dans sa propre tombe. Mais, sur une prod qui appelle des images de champ de bataille après la guerre, le morceau résonne comme le chant d’un homme qui nous dit : « La mort n’a pas voulu de moi ».

« J’me penche d’un balcon, réflexe moteur,
j’me demande si on survivrait de cette hauteur ?
J’tiens à la vie comme ceux qui se tailladent les veines sur la largeur »

CASEY, LE REFUS DE L’EXCLUSION

Difficile de tous les avoir en tête, mais deux des meilleurs couplets de Casey se trouvent peut-être sur ce morceau. L’écriture est minutieuse (« (…) et je rappelle que je manipule ma plume comme un scalpel (…)) sans que l’on sente une quelconque tentative de « faire du style ». Tout ce que l’on perçoit, c’est la souplesse du flow de la rappeuse qui se déverse sur de longues phases dont les allitérations sont assénées comme des coups rageurs.

« Et j’ai fait le calcul, et oui on nous encule
avec protocoles pour cols blancs à particules »

Une sorte de réponse aux constats du titre précédent.

« Je sais ça t’échappe, mon monde et mes sapes
Mes ondes, mon équipe et mon handicap
Mes principes, mes mauvais trips, et puis mon rap
Donc ce que je récite, je ne suis pas sûre que tu le captes. »

PRODIGE, LE REFUS DE LA COLLABORATION

Le genre de piste que les médias traditionnels tailleraient en pièces s’ils avaient à en faire la critique (on peut toujours rêver). Prodige survole des thèmes qu’il n’est pas le premier à évoquer : sans en aborder aucun de manière approfondie, il dresse une sorte de liste noire de tout ce dont on parle peu, ou pas, ou mal (racisme, esclavage, causes de la dette africaine, etc.). Le tout, sans misérabilisme ni ethnocentrisme.

« Et ils parlent de victoires, et nous on parle de victimes,
et ils comptent les médailles, et nous on compte les centimes »

Comme sur le morceau du dessus, on trouve la rhétorique du « nous vs. eux », matière très souvent exploité par les amateurs d’égo trip. Sauf que cette fois, le Club est au complet et même plus. Et la violente efficacité du titre s’en trouve quintuplée au rythme des violons rapides qui s’emballent sur l’instru. Vîrus résume d’une phase ce qui semble être un des mantras du Club : un individu se définit par les fréquentations qu’il accepte d’avoir. Dis moi qui tu hantes, je te dirais qui tu es.

« Tenu en joug par ses propres doutes,
sa défaite se mesure au nombre de contacts qu’il ajoute »

AL, LA SOLITUDE

Pour ceux qui se demanderaient ce que peut bien signifier BVSC, ce sont les initiales de Buena Vista Sociopathes Club. Les bases sont posées. Ce morceau a plein de qualités, par exemple son petit sample jazzy ; mais il permet surtout de présenter deux morceaux en un, puisque ce titre n’est que l’extension de « Tout seul », autre version sur laquelle AL pose… tout seul. « Sortir est devenu un supplice, solitude choisie donc j’la vis mieux que ceux qui la subissent » nous dit Virûs avant d’entamer le refrain du titre original et d’admettre « qu’on ne peut pas rester replié sur soi-même du berceau au cercueil ».

« Que je sois à jeûn ou qu’j’ai trop bu, j’kiffe la place que j’m’attribue,
unique spectateur dans les tribunes »

Sept notes de piano obsédantes et étouffantes, à l’image du message délivré par les trois artistes. Voilà le troisième pan de l’inspiration d’Asocial Club : après le constat, amer, et la lutte, brutale, vient la difficulté de ce combat, de cette « révolte tenace », comme dirait l’autre…

« Ma confiance est un taudis,
car celui qui t’applaudit est le même qui te maudit »

ROCE, L’HYBRIDE

Premier couplet, le MC s’adresse à un « vous » au sein duquel se dessinent les ombres de tous ceux qui refusent de reconnaître l’art de Rocé parce qu’il n’est pas « bon élève de (leur) époque, de (leurs) auteurs contemporains » (intro du morceau). Mais le rappeur refuse de se cantonner à une seule source d’inspiration, l’homme est multiple et son rap ne peut que l’être tout autant.

« Vous voulez jouer aux mots, à la finesse et aux strophes,
mais n’aimez pas perdre le pot face au rappeur-philosophe »

Comme nous aurions pu choisir « L’un et le multiple », autre titre de cet album qui varie autour de l’identité, c’est ce morceau au titre et à la référence évidente qui viendra illustrer notre propos. Rocé n’est d’aucune tribu, peuple, patrie, ou communauté, il « glisse entre elles comme un savon ». L’être social par excellence, en somme. Comme ses acolytes du Club, Rocé rejette un certain type de sociabilité, sans la rejeter en soi. On s’en doutait un peu.

« Quand je ne peux séparer les cultures qui m’ont fait un,
en retirer une partie c’est ôter tout l’être humain »


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