Wudu Montana : rencontre avec le parrain de la trap chinoise

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Dix-neuf octobre, j’ai les mains froides. Cela fait quelques jours que la chaleur étouffante de l’été a laissé place à l’automne dans le Sichuan et la chute des températures commence à se faire ressentir. A 21h dans le sous-sol du 339 Building, l’attente commence, elle aussi, à se faire longue. Devant les portes du NOX s’agglutinent depuis de longues minutes jeunes et moins jeunes, garçons et filles, la grande majorité arborant fièrement les signe distinctifs de la street culture : dreadlocks, tatouages, sneakers et casquettes à l’envers. Et pour cause, ce soir à Chengdu, se produit l’un des crew les plus en vogue du hip-hop chinois : GO$H!. A cette occasion, j’en ai profité pour rencontrer Wudu Montana, l’un des piliers de la formation et le baron de la trap chinoise, afin de discuter culture, rap et rap culture

October 19th, my hands are cold. It’s been a couple days since the unbreathing heat of summer has gone and the temperature is cooling down. At 9pm in the underground of the 339 building people have already been waiting for some time. Men and women are gathering in front of the NOX club doors, young and less young, most of them proudly wearing distinctive signs of hip- hop culture: dreadlocks, tattoos, sneakers and caps. And there is a reason. Tonight, in Chengdu, is performing one of the most famous rap crews in China: GO$H! On this occasion I met with Wudu Montana, one of the pillars of the GO$H crew and the godfather of Chinese trap music, to talk about rap, culture and rap culture.

GO$H! : de l’histoire avec un petit h au double-H

GO$H! est une équipe de rappeurs originaires de la ville de Chongqing, à moins de deux heures en bullet-train à l’est de Chengdu. Si l’histoire avec un petit h commence dès 2003, sous le nom de « KEEP REAL », l’histoire avec un double-H débute réellement en 2012 avec le regroupement d’une quinzaine de jeunes au sein d’un collectif qui deviendra par extension leur propre label : GO$H! Music. D’abord peu connu, le crew bénéficie largement de la visibilité offerte par la première saison de l’émission Rap of China en propulsant deux de ses lieutenants à la 9ème place (Bridge) ainsi que sur le podium pour la première place ex-æquo de GAI. Wudu Montana, lui, n’a pas vraiment flambé dans l’émission mais il n’en reste pas moins célèbre. On dit ici que c’est l’un des premiers à avoir rapporté la trap music d’Atlanta pour la développer au sein de l’Empire du milieu. En s’appropriant ce style musical et en l’intégrant à la culture musicale chinoise, Wudu a petit à petit gagné ses galons pour finalement devenir le parrain de la trap chinoise.

L’influence Chongqing, entre traditions et brouillard permanent

Venant d’une ville « peu séduisante » où se déploie « à perte de vue une forêt de tours de bétons » (cf. ce bon vieux Guide du Routard), Wudu Montana et les rappeurs de GO$H! ont décidé de prendre le micro pour raconter leur quotidien, certes rythmé par le brouillard et la pollution, mais également inspiré par une culture millénaire et la magie du fleuve Yang-tsé qui traverse leur ville en son cœur. À la différence des rappeurs de Chengdu, qui cherchent en premier lieu à exporter leur musique, GO$H! veut s’imposer en maître sur son propre territoire, dans la ville-province de Chongqing . Et pour marquer son implantation, le dialecte local est largement mis en avant dans les textes où s’entre-mêlent mandarin, anglais et langue vernaculaire. L’argot a quant à lui été mis de côté, histoire de s’assurer du soutien d’une audience la plus large possible. Pour Wudu le caractère chinois du hip-hop de GO$H! n’est pas à chercher dans la création musicale mais dans l’esprit que le crew cherche à diffuser. Si 99 % de la scène rap était underground avant Rap of China, cela n’a pas empêché les rappeurs de s’auto-alimenter en rap US, en rap anglais ou en rap japonais. C’est logiquement la somme de toutes ces influences, retranscrite au travers d’une plume chinoise, qui donne à la musique de GO$H! son exotisme et en fait sa particularité.

Dans le couloir du 339, on met l’interview sur pause. Quelques jeunes qui sortent de la salle de concert pour rejoindre les toilettes viennent de reconnaître Wudu et demandent quelques selfies. L’ambiance est détendue, ça rigole, ça se checke, toujours le sourire aux lèvres. Quand je demande à Wudu s’il existe une rivalité entre Chongqing et Chengdu, aujourd’hui considérées comme les jumelles du hip-hop chinois, Wudu fait la moue. « It’s a healthy competition ». Les rappeurs de CDC (Chengdu Rap House) et de GO$H! ont grandi ensemble, ils se connaissent et ont tous fréquenté les même lieux à l’époque où faire du rap était une exception. Si les chemins les ont
séparé aujourd’hui, ils ne manquent pas une occasion de se taquiner mais sans plus, comme des marins aux origines différentes mais officiant sur le même bateau.

La famille, le gouvernement et le hip-hop

En Chine, la société a évolué à une vitesse folle et le hip-hop encore plus. Alors qu’une grande partie de la jeunesse s’est appropriée le rap et toute la street culture qui va avec en quelques années, comment peut-on se représenter l’appréhension de toute une frange plus âgée de la population face à ce tsunami culturel ? « When I started rap music in high school, my parents used to not understand » reconnaît Wudu. Dans un pays où la famille est extrêmement importante, il faut imaginer ce que cela peut vouloir dire. D’autant plus lorsqu’une deuxième figure d’autorité, le gouvernement, rappelle à l’ordre les rappeurs quelques semaines après la diffusion de la première saison de Rap of China en censurant certains artistes ayant poussé leur liberté d’expression un peu trop loin. « It wasn’t a real ban, the government just don’t want it to be out of control and we understand that. I can still write what I want in my lyrics » assure Wudu. Évidemment, affirmer le contraire semble compliqué.

Par des sentiers ardus jusqu’aux étoiles

Quoiqu’il en soit, GO$H! poursuit son petit bonhomme de chemin et s’installe tranquillement comme une référence incontournable du rap-jeu chinois. En tant que collectif, de nombreux projets communs voient le jour entre les différents membres. Le dernier en date, l’album 新大陆 (Le Nouveau Monde) de Bridge et K Eleven, vient tout juste de sortir au moment où j’écris ces lignes. Bridge, toujours lui, s’aventure également du côté de la grime et s’affiche récemment sur les réseaux sociaux aux côtés de Lady Leshurr. GAI est certainement devenu l’un des rappeurs les plus influents de Chine. En ce moment il planche sur la promotion de son premier film intitulé « Burst rap » mais que la critique aime à appeler le « Chinese 8-mile ». Pour Wudu Montana, les mois à venir vont être chargés également avec la sortie à venir de son nouvel album « L4WD » prévue pour le 31 décembre. Et pendant ce temps, le collectif est en tournée dans toute la Chine et la reconnaissance que GO$H! a acquis permet aux rappeurs de vivre plus que convenablement de leur musique. Et de se payer un nouveau studio flambant neuf ! Autant dire qu’on n’a pas fini d’entendre parler du rap de Chongqing.

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Georges Popper

Rédacteur chez ReapHit
Du jardin d'enfants à la Sorbonne, de Dld. à Chengdu. Actuellement au milieu de l'Empire du milieu à la recherche de ce que le hip-hop signifie pour la jeunesse chinoise. Peut être une thèse à venir ou une double mix-tape, personne ne sait. No Skype, no Facebook, no Twitter, no Instagram, I use Wechat.