The Four Owls, A l’Heure de la Nouvelle Migration

In Interviews by Sam Rick Comments

On se dirige cette semaine vers la scène rap de Brixton, ce petit berceau cosmopolite florissant de Londres, pour atterrir à l’intérieur du nid High Focus Records. Fondé en 2010 par l’un des membres, Fliptrix, le label agit depuis comme quartier général des activités du groupe The Four Owls

Après un indéniable succès en 2011 avec leur premier album Nature’s Greatest Mystery, devenu un classique en matière de rap britannique, voilà que les hiboux masqués migrent vers une série de concerts en Europe à l’occasion de la sortie de leur nouveau projet Natural Order. À l’heure de cette nouvelle migration qui s’amorce, voilà que nous vous présentons notre entretien avec eux lors de leur passage bruxellois dans le cadre du festival Lezarts Urbains. 

Puisque nous nous rencontrons en Belgique, commençons par jouer les touristes. Quel est votre première impression de la Belgique et de Bruxelles ?

Fliptrix : Vraiment cool, c’est notre deuxième passage en Belgique et c’est définitivement l’un des meilleurs endroits hors Angleterre où nous avons performé.

BVA : C’est très beau, avec toute cette verdure. Une architecture avec ses palaces et ses fans qui en font une destination atypique.

De notre côté, nous en savons très peu sur Brixton, excepté Van Gogh, The Clash, David Bowie et peut-être Sharon Osbourne… Qu’en est-il de Brixton et sa culture hip-hop ? Est-ce qu’High Focus est au premier plan de la scène underground hip-hop à Londres ?

Fliptrix : Effectivement, Brixton a eu son lot de célébrités. La scène hip-hop et la scène underground en général est très active à Brixton. Il y a ces dernières années de très bons projets qui se montent, ainsi que plusieurs labels qui se développent. Nous-mêmes sommes un gros collectif, et les choses se passent plutôt bien avec les tournées que nous faisons partout en Europe, mais nous ne pouvons affirmer être le centre de ce qui se passe dans la scène alternative rap de Brixton.

Leaf Dog : Tu vois, à Brixton et à Londres, il y a une tonne de rappeurs qui font des tonnes de choses, et imposent petit à petit une scène hip-hop extrêmement variée, avec différents genres de rap, des styles et des publics bien définis. Cela fait partie de l’actuel vent de changement qui s’effectue sur ce territoire. On retrouve différentes sortes d’activistes hip-hop sur la scène rap d’Angleterre, donc nous ne représentons pas le territoire en entier, mais nous faisons tout de même partie intégrante de ce mouvement.

Vous vous apprêtez à célébrer les 5 ans d’existence d’High Focus Records. Quelles sont les choses les plus importantes que vous retenez de ces 5 années d’expérience en tant qu’artistes signés sur un label indépendant ?

Fliptrix : Seulement croire en ce que tu fais, et t’assurer que le tout soit de grande qualité dans sa présentation. La musique est la chose la plus importante, mais nous avons mis beaucoup d’efforts dans nos clips et dans la façon dont nous les avons présentés. Nous avons également mis beaucoup d’énergie lors de nos dates de concerts. Une autre chose primordiale, c’est d’aller vraiment vers les fans, puisque de toutes façons nous sommes tous amateurs de cette musique, c’est pour ça qu’on est là.

Votre base de fans est impressionnante, il y des gens qui vous suivent de partout à travers le monde, seriez-vous tentés de tester la notoriété des Four Owls aux États-Unis ou au Canada par exemple ? Êtes-vous en attente d’offres, ou travaillez-vous déjà sur cette question pour une éventuelle tournée ?

Leaf Dog : Nous aimerions ça, bien sûr.

The Four Owls : Nous attendons seulement l’offre ! (rires)

Verb-T : Je pense que ça arrivera en temps et en heures. Nous venons tout juste de jouer à Athènes. C’est un concert que nos fans grecs réclamaient depuis des années, depuis la sortie du premier Four Owls ! Ça a juste prit du temps. Tout d’abord pour trouver quelqu’un de motivé et prêt à prendre le risque d’investir dans l’événement, puis le temps d’assurer la promotion du concert…

Mais au final, on l’a fait ! Nous avons joué à guichets fermés dans de grandes salles de concert, les mêmes salles où des artistes comme Mobb Deep performent, remplies sans l’appui du réseau de promotion « classique ». Aujourd’hui, ne pas être diffusé en radio ou sur MTV, peu importe, pourrait faire croire que notre fanbase et notre diffusion sont limités, mais pas du tout ! La fanbase, nous l’avons belle et bien en ligne, grâce à Youtube et au bouche-à-oreilles. C’est comme ça que la musique underground se propage aujourd’hui.

Qu’est ce qui explique, selon vous, la différence de visibilité dont souffre le rap anglais face au géant US ? Ressentez-vous des différences dans le traitement médiatique des projets anglais ? 

Verb-T : La plupart des gens entrent dans le moule hip-hop par l’écoute du rap US. Cela prend donc souvent un peu plus de temps pour réussir à apprécier l’accent anglais, ainsi que les différences culturelles traduites dans la musique. Mais de plus en plus, cela tend à devenir un vrai avantage pour nous, puisque nous incarnons aujourd’hui pour l’auditeur une alternative au rap US. Un son et un point de vue singulier. Le hip-hop anglais a mit du temps à obtenir une reconnaissance internationale, mais je pense qu’aujourd’hui les gens ont une réelle envie d’écouter et d’apprécier le point de vue anglais. Cela dit, le phénomène ne vient pas de naitre, il y avait quand même quelques groupes anglais qui faisaient des tournées hors Europe dans les années 80.

Leaf Dog : Là encore, Internet nous a évidemment aidé à développer High Focus Records, et le hip-hop anglais en général. Aujourd’hui les gens nous écoutent beaucoup plus facilement. Avant, il était beaucoup plus difficile de distribuer des vinyles partout à travers le monde. Dorénavant les choses sont simplifiées.

Une de vos forces est votre sens de l’humour que l’on retrouve très souvent dans vos textes. Les sarcasmes et le cynisme, c’est devenu une marque de fabrique ? 

Verb-T : Je pense que ce sont nos personnalités naturelles, nous ne faisons pas vraiment exprès.

Leaf Dog : Non, non, on a déjà rigolé, mais nous sommes actuellement très sérieux dans ce que l’on dit. En fait, je ne blague jamais tu vois ! (rires)

Verb-T : Je pense que nous caricaturer, blaguer et donner une touche de sarcasme à nos textes, c’est surtout un moyen pour nous de mettre en avant des sujets graves, sérieux, sans pour autant avoir l’étiquette de groupe chiant auprès du public. Déconner pour ne pas que les gens aient l’impression que l’on sort un album trop chiant. Mais je pense que pour les auditeurs, la marque de fabrique de Four Owls, c’est sa musique, pas son humour.

Leaf Dog : Exactement ! L’humour vient après !

BVA : Le but premier, c’est vraiment de faire des concerts et de transmettre notre message, tout le reste découle de cette chose que l’on appelle le divertissement.

Verb-T : Et puis, on ne rappe pas pour changer le cours des choses, ni faire la révolution en musique. A priori, on veut seulement parler de ce qui nous intéresse, de ce qui nous parle, ce qui nous touche en tant que personne. On est arrivé avec un concept, et on ne s’impose pas aujourd’hui de thèmes ou de styles pour être diffusés en radio

Un article provenant d’un webzine disait que l’album Natural Order est un manuel d’instruction du   »comment ne pas être une merde » , êtes-vous d’accord avec ça ? 

Verb-T : Ouais, je ne le dirais pas moi-même comme ça, mais il s’agit du plus gros compliment qu’on puisse nous faire, j’appuie à 100% et suis complètement en accord avec l’auteur de cet article. Son commentaire signifie donc que le sens de la vie, c’est de ne pas être une merde !

L’étape du deuxième album est souvent déterminante. Quels paliers avez vous voulu franchir avec ce nouveau projet ?

Verb-T : Nous avons vraiment passé du temps à le réaliser. Je crois que Natural Order est un projet bien plus mature. Le premier est marqué par notre jeune énergie de l’époque : nous n’avions jamais travaillé ensemble avant ce disque.

Leaf Dog : Nous sommes totalement différents désormais, on ne se connaissait pas avant.

Verb-T : Moi je connaissais Fliptrix.

Leaf Dog : J’ai rencontré Verb-T quelques fois et je lui disais : « Yo, on a ce projet, tu veux en faire partie ? », il m’a dit oui et c’est comme ça que j’ai appris à le connaître. Entre temps, nous avons fait le premier album. Puis l’arrivée de Verb-T a vraiment dynamisé le projet. Nous avons grandi en l’écoutant, on se devait de faire mieux, de lui proposer mieux. Ça nous a vraiment tiré vers le haut.

Fliptrix : Ce n’est pas compliqué, le premier album, nous l’avons fait en deux ou trois semaines, le dernier s’est fait en trois ans.

BVA : Mais tu vois, nous avons tous une vie et nous étions déjà ensemble pour nos concerts. Nous nous sommes revus une tonne de fois pendant ces trois années pour faire en sorte que cet album se réalise.

Q-Unique des Arsonists, DJ Premier de Gangstarr, Young Zee des Outsidaz, vous démontrez définitivement un intérêt pour des collaborations outre-mer, mais l’on remarque qu’il n’y a pas de collaboration pour les Four Owls sur d’autres projets d’artistes hip-hop, excepté sur le dernier et impressionnant projet « Polyhymnia » de Fliptrix, seriez-vous intéressés d’élargir votre notoriété en Amérique en collaborant sur des projets locaux ?

Leaf Dog : On aimerait bien, mais supposons que certains apprécient notre musique, ça ne veut pas dire que nous aimerions travailler avec eux, ça ne se passe pas comme ça.

Verb-T : Déjà, il faut bien dissocier ce que nous faisons individuellement, et ce que nous faisons en tant que groupe. Nos statuts d’artistes solo nous permettent bien plus facilement d’aller exploiter ces featurings, et on ne s’en prive pas. Mais The Four Owls est déjà un regroupement de quatre artistes qui forment un groupe, une collaboration soit, et pour l’instant cela nous convient très bien. Nos sons se rapprochent beaucoup, on partage une tonne de trucs, évidemment le rap est le même, mais nous percevons le travail de groupe comme une autre zone à exploiter.

Leaf Dog, tu viens d’être cité faisant partie des dix producteurs britanniques à surveiller de près en 2015 par le webzine Ukhh.com. Natural Order contribue pour beaucoup à cettenomination, peux-tu nous en dire un peu plus sur ce qui s’en vient pour toi en 2015 ? 

Leaf Dog : J’ai un projet avec BVA et le rappeur américain Young Zee des Outsidaz, et toujours avec BVA, nous avons le deuxième album des Brother Of The Stones avec mon frérot Ill Informed à la production. Il y aura des featurings de M.O.P. et Inspectah Deck du Wu-Tang Clan sur ce projet. J’ai également un album solo qui arrive bientôt 100% produit par moi-même, en travaillant avec les rappeurs Onoe Coponoe et Ocean Wisdom, deux nouveaux membres chez High Focus Records.

Pour les autres, avez-vous des projets à annoncer ?

Verb-T : Je vais sortir un album, qui est pratiquement terminé, avec Ill Informed, le projet sortira au courant de l’année, un album influencé par le jazz des années 60. L’influence est jazz, ça reste un album hip-hop et non un plan B. Je rappe toujours, ne vous inquiétez pas !

On parle toujours des Four Owls, mais pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le cinquième hibou, DJ Madnice qui est juste-là ?

BVA : Un jour, j’écrirai un livre sur toutes les choses inappropriées qu’il a pu dire ou faire. (rires)

Leaf Dog : C’est pourquoi nous ne voulons jamais qu’il parle, parce qu’il dit toujours de la merde, et ça installe une mauvaise ambiance.

Fliptrix : Il est mon DJ depuis que j’ai 17 ans, c’était lors d’une fête dans une maison, c’est vraiment là que ça démarré, et il est également le DJ de Verb-T depuis fort longtemps.

Verb-T : Ouais ! Madnice et moi sommes allés à l’école ensemble pendant quelques années. Madnice, tu veux parler ?

The Four Owls : Non tu ne veux pas ça, de toute façon il dort en ce moment ! (rires)

Pour les Four Owls, donnez-nous quatre mots qui représentent au mieux la présente unité de votre quatuor.

BVA : Même longueur d’onde, différents mecs.

Verb-T : Différents points de vue (rires)

Vous êtes présents sur différentes plateformes tels qu’iTtunes, Deezer et Bandcamp, pour la diffusion et la vente de votre musique, mais qu’en est-il de SoundCloud ? Y’a-t-il une raison expliquant cette absence sur ce réseau social qui rejoint plus de 175 millions d’auditeurs chaque mois?

Leaf Dog : Je suis sur SoundCloud ! Je suis sur SoundCloud !

Fliptrix : On doit se créer un compte ! Regardez-bien, la page SoundCloud des Four Owls arrive bientôt !

Vous vous apprêtez à sortir un vinyle en édition limitée pour Natural Order, à l’heure où les consommateurs de musique tendent à écouter en ligne avant d’acheter un projet, et la chute du CD, que pensez-vous de la ré-émergence du vinyle dans l’industrie du hip-hop?

Fliptrix : C’est plus que bien.

Leaf Dog : Je ne crois pas que ça ait tant bougé, je crois que les médias essaient de faire en sorte que tout le monde pense qu’il y a une ré-émergence, mais quand tu y penses, on a tous des vinyles depuis longtemps.

BVA : Et l’industrie du vinyle de seconde main ne mourra jamais.

Verb-T : C’est ce que je disais à Leaf Dog tout à l’heure, c’est comme si la qualité du média et l’écoute des gens se détériorait, parce que le vinyle est actuellement la meilleure qualité de son que tu peux obtenir, le CD se situe un palier en dessous, et tout le monde écoute des fichiers numériques mp3, mais on est d’accord qu’il s’agit de la pire qualité au final.

Leaf Dog : C’est la raison pour laquelle ça ne mourra jamais, parce que les gens recherchent toujours la meilleure qualité de quelque chose.

Fliptrix : Il y a ce facteur collection aussi, les gens aiment collectionner.

Verb-T : Et c’est une partie intégrante de la culture hip-hop ! Tout a commencé avec le turntablism avec lequel sont arrivés les premiers beats, tout simplement en bouclant des mesures. Cet aspect est tellement ancré dans la culture que je considère ça comme étant le meilleur aspect du hip-hop. Une fois que tu es dedans, ça t’encourage à retourner en arrière et d’en vérifier la provenance. Peut-être que pour d’autres styles de musique c’est comme ça, mais pour moi, le hip-hop c’est beaucoup plus, il y a ce respect du passé.

Leaf Dog : Au contraire, certaines personnes ne démontrent pas de respect, pour être franc, dans le monde du hip-hop. Dans la musique rock, ils ont démontré plus de respect, dans le hip-hop, c’est plus profond que ça. Et d’autres n’ont pas reçu le crédit qu’ils auraient dû recevoir comme Slick RickBig Daddy Kane et d’autres.

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Sam Rick

Sam Rick

Hybride activiste québécois atteint d’un syndrome « exploraptoire », le poussant naturellement à partager sa passion et faire découvrir la richesse de la culture hip-hop au plus grand nombre.
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