RTJ3, les joyaux de la colère

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“I told y’all suckers, I told y’all suckers. I told y’all on RTJ1, then I told ya again on RTJ2, and you still ain’t believe me. So here we go, RTJ3 ». Tenez-le vous pour dit, Killer Mike n’est pas content. Son blaze en dit long sur le ton du 3ème album de RTJ : le changement c’est maintenant. Et c’est violent. Tueur Michael et son comparse El-P nous invitent dans leur vaisseau mère, planant au dessus d’une révolution que la sauce Trump pourrait achever d’échauder.

Noël. Sa parure blanche, ses jouets par milliers, ses superbes chaussettes blanches en guise de cadeau, ses huîtres laiteuses, et SON ALBUM DE RUN THE JEWELS SORTI AVANT L’HEURE. 24 décembre : it’s a Christmas F*ucking Miracle. Près de 2 ans après la sortie du 2ème opus, RTJ nous gâte. Le duo nous offre plus qu’un « album de la maturité » dont la tournure est un bien piètre cache-misère d’artiste en fin de vie, un album écorché vif.

Les 2 rappeurs, 41 balais au compteur, parviennent encore une fois à se renouveler. L’un a démarré une carrière solo au début des années 2000, couronnée de feats avec de grands noms (OutKast, T.I, Jay-Z entre autres). L’autre s’est surtout fait connaître en tant que producteur de rap alternatif. L’un est un solide gaillard d’Atlanta, l’autre ressemble à un acteur de Ken Loach. Le cocktail pouvait paraître foireux au départ, mais 2 albums volants non identifiés ont suffi à convaincre du talent des quadras mis ensemble.

RTJ 3 commence comme un James Bond : « Down » introduit le groupe avec une instru aux percussions claquantes et aux relents de JB. Mais ici, on a 2 cowboys (si si, 007 dans un Sergio Leone) qui posent le décor d’une Amérique minée par les conflits, en proie aux requins plus féroces que dans Les Dents de la Mer. Killer Mike continue de s’inspirer de Martin Luther King, rappelant par ailleurs son engagement fort avec Bernie Sanders au cours de la campagne présidentielle, et la croisade peut débuter. « Talk to me » est directement plus violent, dans l’instru comme dans les textes. C’est d’ailleurs la marque de fabrique de RTJ dans cet opus : on y va pas par quat’chemins. Ici, Trump, politiquement correct et désinformation en prennent pour leur grade. Crochets et uppercuts au gré de punchlines sans détour (le nouveau président des USA à la couleur de peau douteuse est « Sheytan »). Les critiques sont des lacérations guerrières, un encouragement à sortir les griffes façon Meow the Jewels, remix félin de RTJ 2.

La véhémence du propos est bien calquée sur un son d’influence trap, avec un certain jeu de reverb et une richesse frappante des variations de rythme, drops et transitions. Beaucoup plus donc qu’une redite ou même du simple fan service, même s’il est évident que les premiers fans se retrouveront dans les pulsions sauvages que procure RTJ 3. Bêtes de concert avérées, ils savent faire quand il s’agit de déclamer une hymne en sueur. A ce titre, « Legend Has it » est sans conteste un morceau qui fera pogoter les plus turbulents.

L’ambiance est incontestablement bizarre dans le vaisseau RTJ 3. Entre complexité des beats et incrustations de sonorités dignes des films SF des années 70, on en aurait presque du mal à comprendre où les loustics nous emmènent. Une production indéniablement propre, une révolution palpable dans l’air, « Hey Kids Bumaye » marque un petit sommet dans cette optique. RTJ secoue Bill Gates et Rothschild, cibles identifiable de tous pour finalement casser les rotules de l’establishment en levant une armée (le saviez-vous ? Bumaye signifie « Tuez-le » en congolais. Hostile, vous avez dit ?). Les 2 cowboys appellent à conquérir la nation, soutenus ici par l’excellent Danny Brown, rappeur haut perché de Détroit. Son flow aigu et grinçant colle parfaitement avec le signal d’alarme lancé par le morceau, qui a défaut d’exploser vraiment dans les 2 pistes suivantes (« Stay Gold » & « Don’t Get Captured ») est maintenu comme un grondement souterrain.

Une chose est claire : RTJ joue de manière encore plus instinctive qu’à ses débuts. Mike et El-P traversent les morceaux en se complétant, se nourrissant de leur énergie à la manière d’un système de centrifugeuse, et parsemant le tout d’explosifs. « Viens El, on les dégomme tous ». Les « Masters », grands méchants loups qui tirent les ficelles de cette Amérique en guerre civile, n’ont qu’à bien se tenir. Les insultes proférées par Killer Mike ont une portée biblique, et ce dernier se mue en prédicateur aux intonations bien senties. Un morceau agressif ? ça passe. Une instru plus tranquille qui marie piano et chœurs (Thieves ! Screamed the ghost très très propre mamène) ? ça passe encore. Alors on écoute les prêtres. On marche et on écoute RTJ nous dire de ne pas écouter les autres.

Les interludes plus mélodiques, nombreuses et identifiables tout au long de l’album, sont des temps de rassemblement avant que les MCs ne nous renvoient au combat. « Panther and Panther » évoque le guerrier voulu et construit par le groupe. « Excusez moi bitches », en ouverture de « Everybody stay calm », pose les règles de l’art du combat : pas de respect pour les ennemis. On peut se permettre une savante dose de délire dans cette foutue guerre, puisque c’est bien de RTJ qu’il s’agit là. Après tout, RTJ sont comme des gamins qui carburent à la weed et qui inquiètent une mère visiblement apeurée par sa descendance.

Alors oui, le cockpit de RTJ 3 reçoit quelques pet’ de météorites. « Thursday on the danger room » n’est pas emballante, malgré les tentatives incessantes d’explorer de nouveaux sons, du saxo au 8-bit. Certainement parce que notre petit cortex doit être ménagé avant de rentrer dans le grand vortex. La révolution, la lutte finale est le crépuscule de l’album avec « A report to the shareholders / Kill your master », morceau en 2 parties que ne renierait donc pas Etienne Lantier au moment de sortir de la mine. La première partie conclut le voyage des héros (hérauts ?). La guitare et les percus plus rapides mais moins agressives indiquent que les cowboys solitaires ont rempli leur mission. Shit done. Les « gladiators that oppose all Ceasars » peuvent repartir dans le cosmos.

Mais non. Impossible pour eux de se faire la malle comme Lucky Luke. Eux se tournent une dernière fois vers leurs fidèles et embrasent la Cène. Le couplet final ? Il est l’œuvre de Zach de la Rocha, chanteur de Rage Against the Machine qui ne manque pas d’abattre l’Enfer sur ce qu’il reste des ennemis. Plus foudroyant que les flammes de l’enfer de C-16 dans Dragon Ball. Surpuissant, au moins autant que dans la précédente collaboration des 3 artistes (« Close you Eyes », RTJ 2).

En outre, RTJ 3 est un propos direct. Direct comme un appel à la révolte, un appel continu servi par une production complexe et étrange, soulevé par les grondements d’une foule déterminée. En cela, l’album est un épanchement de rage et de défiance qui trouve sa cohésion dans les objectifs que se donnent le groupe : rallier les troupes et renverser l’oppression, quelle qu’elle soit.

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