Roc Marciano – Marci Beaucoup

In Chroniques by Lilia Comments

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De Raekwon à Mobb Deep, le premier album de Roc Marciano avait inspiré aux commentateurs les plus belles analogies. Les mêmes commentateurs n’avaient pas été moins enthousiastes, il y a un an, à la sortie du deuxième opus. Ce n’est donc pas grossir les choses que dire que le troisième volet de la saga était attendu. Mais la sortie, début novembre 2013, de The Pimpire Strikes Back, a donné une toute autre saveur à cette attente.

D’un point de vue tout à fait pratique d’une part, les 14 titres de cette mixtape ont mis du baume aux cœurs impatients. D’autre part, ils annonçaient la couleur ; car si Roc Marciano ne délaisse pas complètement l’imagerie imprégnée d’asphalte de Marcberg (2010) et Reloaded (2012), Marci Beaucoup est une production moins sombre et surtout moins homogène que les précédentes. Légitime, pour un album composé uniquement de featurings. L’auditeur, qui, étant donné le titre (Marci Beaucoup), aurait pu se sentir floué par l’abondance de participations, est immédiatement rassuré en découvrant que le grand enfant de Long Island est à la production de l’intégralité des titres. Roc Marciano continue de nous dévoiler la palette de possibilités qu’offre son talent de producteur.

A la fois maître de cérémonie et chef d’orchestre, le rappeur/producteur veille à diriger d’une main habile (celle que l’on voit sur la pochette de l’album ?) un concert varié. Il alterne par exemple productions graves et plus légères, à l’image des quatre premiers morceaux du projet : « Love Means » (feat. Evidence : « the name’s Peretta but I’m better known as Letterman, with all due respect to Kevin Madison ») samplé sur le titre soul « Love’s Lines, Angles and Rhymes » (The 5th Dimension), tout comme « 456″ (feat. Action Bronson, haut en couleurs) contrastent avec « Squeeze » ou « Drug Lords » parce qu’ils s’éloignent de l’univers originel du rappeur. Mais ils réalisent leurs propres petits miracles, faire dire à Bronsolino  »Fuck her good or she on to look for better dick » sur un ton presque mélancolique. Des prods diverses, donc, avec une configuration cependant récurrente : des boucles courtes aux rythmes lents (qui conviennent bien au débit du rappeur Marciano), reprises un certain nombre de fois. Le producteur parvient pourtant à surprendre à chaque fois en glissant un élément venant casser la répétition de la boucle : un éclat de voix soul sur « Squeeze » ou encore ce couinement bizarre et caoutchouteux sur « Dollar Bitch », dont la ligne de basse et la batterie sont par ailleurs assez classiques. On retrouve guitare et batterie peu appuyée sur « Soul Music » qui provoque toutefois un effet bien différent, beaucoup plus suave, en partie grâce à la voix féminine entendue ça et là alors qu’A.G. déclare son amour de l’écriture (« Swing the pages, my papermate creates phrases, my right hand is like Frazier’s »).

 Andre the Giant, membre du D.I.T.C., est l’un des invités de Roc Marciano qu’on a le plus plaisir à entendre, sa voix est parfaitement raccord avec une instru au son volontairement vieillie : on entend les grésillements caractéristiques des vinyles et autres cassettes mais aussi la respiration d’A.G., ce qui confère à « Soul Music » l’authenticité des vieux titres. Marci Beaucoup est également une bonne occasion de réentendre le rappeur de Détroit Boldy James, qui avait déjà prouvé ses aptitudes sur My 1st Chemistry Set, sorti mi-octobre, produit par The Alchemist. La solennité des roulements de tambour de « Trying to come up » met en valeur le message : « Wait patient while I’m throwing dice » lance Marciano, pour nous expliquer qu’il a été maître du hasard qui a voulu son ascension. Plus généralement, même sur un album dit « de producteur », Roc Marciano ne quitte pas ses thèmes fétiches : la rue, la drogue, l’argent. The Pimpire Strikes Back faisait d’ailleurs déjà un petit clin d’œil à la « Pimptro » de Marcberg.  “Squeeze” tire son titre du film noir samplé au début du morceau: « Now tell your fuckin’ goons to sit the fuck down before we start squeezin’ in this bitch (…)” (Shottas, 2002). Le flow flegmatique de Ka (que l’on entend également sur « Confucius ») s’accorde parfaitement aux violons inquiétants de l’instru, amplifiant la tension.  Mais c’est « Cut the Check » (feat. Blu et Quelle Chris) qui symbolise le mieux l’album en suggérant l’atmosphère mafieuse du New York des années 1970 : ce morceau pourrait faire office de bande-son au fameux plan séquence de présentation des personnage des Affranchis, dans une version « black mafia » du film. La nouveauté de Marci Beaucoup réside peut-être dans l’approche différente du gangstérisme qu’a l’ex-membre du Flipmode Squad : toujours aussi violente, mais d’apparence moins rugueuse, ce qui rend paradoxalement plus évidente l’affiliation à la « Cosa Nostra » (« Drug Lords » feat. Knowledge The Pirate). On devine l’arme dissimulée dans l’une des poches du costume taillé sur mesure, assorti au borsalino (autre élément présent sur la pochette de l’album). Eh oui, « who said gangters ain’t gorgeous ? » (« Dollar Bitch » feat. Maffew Ragazino). Un autre niveau que celui des bas-fonds de New-York a été atteint. Pour preuve, cet autre référence cinématographique du registre urbain : South Central. L’issue du film est réécrite par les frères londoniens de S.A.S. et Marci, qui n’auraient pas eu la même clémence que Bobby envers « Willie Manchester » (qui, petit rappel, manque de tuer le fils dudit Bobby) : « Fuck her ipod, I’m getting u-touch, the weapon is tough, for any nigga stepping to us » (S.A.S) / « Thread the needle with the eagle – Shoot it – » (Roc Marciano). Le message est clair : pas de pitié. Ainsi, les notes mécaniques de boîte à musique de « Didn’t know » sont-elles matraquées par un beat lourd auquel vient s’ajouter la voix gutturale de Freeway (a.k.a. « the beard is back »).

C’est cette tendance étrange et assez déstabilisante qui traverse tout l’album : la sensation pesante que, malgré l’ambiance décontractée des samples soul, les choses peuvent dégénérer à tout moment (« There is no safe », skit).  Le rappeur qui donne son nom à l’album parvient à instaurer ce climat sur chacun de ses couplets en alignant les rimes de sa voix imperturbable. Marciano est ainsi à l’origine de la variété de l’ensemble, mais joue aussi le rôle de liant, à la fois en tant que rappeur et producteur, qu’il s’agisse de la manière d’agencer les titres ou du choix des thèmes (de fond et musicaux) ; tous les featurings semblent d’autant plus soignés qu’on ne saurait dire si les invités se sont adaptés à la vision globale du projet, ou si la vision globale a guidé chaque invité. Toujours est-il que l’on capte bien le regard de Roc Marciano, et pas seulement sur la pochette.

L’album Marci Beaucoup est disponible en streaming ci-dessous, ainsi que dans tous les bons bacs.

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