Que Lucio Milkowski sonne le Hourvari !

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La nuit noire se lève sur la métropole, les premiers rayons de lumière artificielle viennent illuminer un ciel sans nuage, occulté par la fumée épaisse s’échappant des cheminées industrielles. Dans l’encoignure d’une place, la musique revient dans la fête, cette fête qui perd les désillusionnés et les rend rêveurs, cure les ouvriers exténués et leur soustrait le lumbago, réunit dans l’éphémère les familles atomisées. Un paradis de cliquetis mécaniques, de néons stroboscopiques et d’odeurs éclectiques, un paradis où l’on fait jouer de la musique pour eux… Un asile comme il y en a tant d’autres, de la ville tentaculaire aux petits endroits de la campagne. Partout où les pauvres vont s’asseoir au bout de la semaine, partout où ils vont pour savoir ce qu’ils sont devenus. Partout il s’agit de la même fête à tromper les gens… Hourvari dit la musique qu’on leur joue. Hourvari, grand tumulte, chaos, relents de vénerie, de ruse et de course, de vie et de mort.

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Lyon, cité des lumières, voit ses rues plongées dans la pénombre des lampadaires, antithèse, « la ville thermale comme le braqueur [a] tout misé sur la détente ». Tumulte silencieux des ombres passantes, invitées cyniquement à baiser les Weston du Léviathan puisqu’elles ont perdu la flamme, ne s’émouvant même plus d’arpenter « nos avenues [qui] portent des noms de types qui ont tiré sur le peuple ». Percer la foule absente, c’est bousculer des fantômes, rompre les carapaces vides auréolées d’un halo de lumière noire, pour se demander « combien confondent le sang du Christ et les problèmes de foie » ? Sous les poutres apparentes d’un atelier canut, le poète se fait marginal, le dos ployé sous le poids de son métier Jacquard encéphalique il « regarde le monde, préfère être une bombe à eau pendant [cette] guerre du feu ». Dans un coin, l’oiseau est mort en cage, sarin est le gaz métropolitain. Si Chopin avait eu une MPC, Baudelaire aurait rappé, mais seul le temps allume la carte son. Lucio Bukowski, lui, termine ce poème dans un appart sombre.

Perdant le fil de soie, le tisserand contemple un téléviseur à l’image brouillée. Derrière lui un vinyle gratte mécaniquement et hypnotiquement, bloqué sans fin sur le sillon locked groove, onomatopée perpétué, « bistanclaque-pan ». La lumière jaunâtre de l’appartement crépite électriquement en battant la mesure. Dans cette atmosphère suffocante mais salvatrice, Lucio Gramsci vomis sur les démons et élude « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair obscur naissent les monstres ». Ceux-là même qui créent la camisole chimique qui succède aux Années Folles d’un âge d’or décadé qu’on ne peut plus dater. Il n’est personne, son nom est quelqu’un alors il reprend l’Odyssée pour changer « les mythes en peccadilles », aimant voir les choses en face même si le constat est pénible il ne lui reste plus qu’à chanter sur des vinyles comme ses ancêtres sculptaient sur du marbre pour leur octroyer une âme. Pause clope pour non-fumeur, il est un cyclope myope aveuglé qui tâtonne du bout des doigts, recherchant le digicode d’une caverne platonique illuminée au néon cathodique.

Mettant fin physiquement à un ouroboros électrique, il lève la cellule du tourne disque, phagocytaire, il laisse la musique mourir pour vivre. Anonyme héritier de l’Ecole lyonnaise, il met un point final à son églogue de la vie solitaire pour rejoindre les avenues mortifères. Enfile un bonnet dans la chaleur estivale, éternelle couronne d’épines pour affronter le chasseur nuptial.

Attablé au zinc d’une vile taverne, dans le halo d’un lampion terne, Ludo commande un verre de whisky Monkey Shoulder sur un air de Monkey Bars. L’œil cynique, le rire jauni, il contemple des ombres au comptoir, avalant leur petite monnaie en mauvais vin. Trinque avec le vide pendant « qu’ils lèvent leur Absolut, [lui] rêve d’absolu ». Boire pour oublier ou oublier pour boire ? Si la mort est à crédit, la maison n’en fait pourtant pas, et Ceux Qui Boivent Pour Oublier Sont Priés d’Avancer. La gorge chaude, le poète bientôt ivre ouvre la bouche « eh taulier remets m’en un, je deviens trop lyrique, ce décors n’est pas le lieu pour ça, manque un peu d’onirique »… Affabulant comme Ésope dans cette antichambre des rêves qui ne se réalisent pas, Lucio s’insurge et balance à Pénélope qu’Ulysse se torche au bar du coin. Les seuls navires qui s’amarrent ici sont des bateaux ivres, il n’y a pas d’Odyssée, pas plus d’héros. L’homme qui écrit des épopées ment à l’homme, il romance l’attente, mystifie la lutte pour mieux cacher les vices, se rassure de sa plume un soir, attablé au comptoir. Tout n’est que suggestion et illusion, la réalité se nie en bloc, la mythologie est une chimère, l’homme n’est bon que pour la mise en bière, constate-t-il vidant un dernier bock. Les gouttes de pluie alourdissent les mailles de son bonnet au sortir de l’antre, dans l’averse il repère un sample, se disant qu’il en fera un track si il rentre.

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« Iliade illuminée ou petit rap millimétré » s’interroge le poète en lançant ses mots comme des cocktails molotov sur les vitrines qu’il rase. Assailli par un flow de lumières artificielles, agressé par la publicité non existentielle, sa gorge se chauffe du liquide qui l’avine, et ses veines s’emplissent d’adrénaline. Un brouillard nostalgico-lacrymogénique l’entoure lorsqu’il traverse le pont Lafayette, bien vite dissipé à la vue des barricades à fric, puisque les mensonges soixante-huitards sont devenus open bar. Contre révolution œdipienne, voulant abolir le système en tuant le paternel au nom de la primauté du désir. Or, ce pêché est Kapital dans une société consumériste donc capitalistique, tout ce qui s’élève retombe, épée de Damoclès, dites à ce connard qu’il va goûter la hache du père. Epoque lancée au galop à cheval sur une apocalypse, on en regretterait presque l’âge du fer… Michel Clouscard avait raison, crache-t-il dans un mollard ! Au loin, les sirènes des chars anti-émeutes qui sont dans chaque crane pour un meilleur contrôle sonnent un cor de chasse, Ludo le sait, Nabilla lui taxe son trône, et in the sistem You Only Live Once, ré-éveillé il se sent pris en chasse, hashtag YOLO.
Affamés, les chiens de garde accourent et alors il sait la chasse à cours, « cette masse n’a rien dans le ventre bizarre puisque tout le monde graille, cette foule est aveugle mais si retrouve puisque tout le monde braille »… Vénerie de la conjuration des imbéciles dont il entend le Hourvari. Lui qui ne fait pas de la poésie mais survis, avale d’un trait une page 24 au houblon blanchâtre A4, encorne une, encore une… Course contre la mort, course contre la montre, « si il n’écrit pas il est un homme mort, #JohnToole ». Mais alors un vrai génie apparaît en ce bas monde, Ignatius O’Reilly, que l’on peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui aussi. Son char à saucisse poussé à bout de bras il lui offre le cigare de Jones au doux fumet des Folles Nuits.

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Trip. Hallucinations sonores, le somnambule sort. Analepse, il entame une rechute, les souvenirs flous resurgissent, le bruit sourd de la ville s’immisce, Wunderlich entonne son opéra. Dans sa diaspora Ludovic frôle la mort, murmure « téma la vache Saïd »… Non, il n’y a plus de haine, plus de Saïd. Il s’agit de Milka, architecte musical qui resurgit des profondeurs instrumentales pour sauver son ami de l’EMI. Chef d’orchestre, c’est lui qui a sonné le Hourvari de cette chasse à bruit, et non l’ennemi. Bukowski comprend qu’il revient d’au sud de nulle part, qu’il a passé l’eau, laissé sa trace. Il ouvre enfin à nouveau les yeux, ce paradis était artificiel, de nouveau tout va bien, l’important c’est la lutte, pas les mirages.
Mangeur d’Opium, il a vu cent navires voguant dans ses visions, a évité la banquise au sortie de sa panique réveillée par la flûte de Pan. Etendu dans l’herbe imaginaire de son Arcadie, il contemple la société d’écran qu’est la démocratie. Désormais « préfère tracer des voies dans des silences à saisir, et, quitte à se planter, choisir la cible où il va périr ». Puisque la relativité générale change les lois en hématomes, il opte pour la transgression de l’homme, et élude qu’il « y a des règles qui ne valent pas grand-chose, des interdits qui rapprochent du grandiose ». Il admet avoir choisi les matins de création contre leurs soirs d’attente, et fait mouche en répondant à leurs menaces de chute par un mouchoir d’Adam.

La vérité est un poids, Lucio Bukowski la porte sur son dos, or la supporter comme Atlas c’est parfois finir médusé. Errant amèrement alcoolisé sur les berges du Rhône, il passe le pont de la presqu’île, voit les hommes se jeter dans le fleuve comme la Saône, refuse de finir comme eux en somme. Alors il ruse et s’use à l’eau de vie des pommes d’or du jardin des Hespérides. Au détour d’un troquet vide, un homme qu’il ne connait pas l’apostrophe des minutes entières, il gesticule un laïus incompréhensible, « Le caniche de Jef Koons c’est le diable ! » s’insurge-t-il. Comme un chrétien face à Judas, il ne comprend pas un traître mot. Simule une surdité, problème d’entente, titube dans l’obscurité, prend la tangente. Au premier platane, dégrafe sa braguette et régénère dix bières, pisse sur l’homme et son cimetière. Il oublie la leçon retenue du simple déplacement d’un merle devant le ballet d’un sac plastique, trouve le sublime dans le laid, l’esthétique dans ce qu’ils appellent merde.
« L’homme est un homme pour le loup », c’est sa rédemption qu’il vomit. Comme un bowling sur un terrain en pente, éternel est le retour. Depuis Sisyphe, l’homme s’escrime à monter pour mieux redescendre, incapable d’apprendre il ne peut se dissoudre. Narrateur de sa propre vie, Lucio a repris les rênes, s’est réconcilié avec son Durden. Nerveuses sont les terminaisons qu’il vient conjuguer, l’opération Chaos du système n’est plus à conjurer. Accroché à son poignet, une femme à la robe de temps l’accompagne vers la contemplation du vieux monde disparaissant. Puisqu’il n’y a rien de nouveau entre le silex et le Zippo, lui a appris des erreurs faites plus tôt, Orphée moderne et vainqueur, il sort des enfers sans peur. Les menottes ne serrent plus et si les minutes tuent ce n’est que paradoxe, il est un « junkie usant d’aiguilles pour abolir l’horloge ». Lucio n’est plus lunatique, chaotique est le Hourvari, le silence est un oubli.

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Dix petits poèmes en prose, écrits pour chacune des dix plaies que l’homme s’impose. Châtiment divin pensent les crédules, seppuku aveugle affiche la pendule. C’est que lorsque « dieu a compris son erreur qu’il nous a mis des dates de péremption, [puisque] l’homme est un homme pour le loup, vomit, sa rédemption ». Pensant donner la chasse au poète, le système sonne le Hourvari, rappelle les chiens sur leurs pas, sonnent son propre glas. Maître de la ruse, c’est le chassé qui devient veneur, apprend des erreurs, fait un bon sur le côté pour prendre le chemin de la lucidité. «Aucun de nous ne finira en mythe » admet-t-il alors qu’il a la lumière en feat. Du vieux monde se déleste, voyant le soleil se lever à l’Ouest, Lucio Milkowski ouvre son parapluie, autour, les grenouilles tombent en pluie.

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Sorti des champs où la rue râle, j'arpente maintenant le bitume avec une plume. Etudie le journalisme avec le rap comme obsession, laisse un peu de la littérature et beaucoup de politique dans mon sillon.
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