Powerule, l’histoire maudite du premier MC latino

In Dossiers by Thadrill Comments

La minorité dans la minorité, c’est peut-être ainsi que l’on peut résumer les communautés latino dans les années 80 aux Etats-Unis. Invisibles sur le plan national, et minoritaires au sein des quartiers ghettoïsés où ils s’insèrent, devenant ainsi la minorité d’une minorité bien plus conséquente : les afro-américains. Et quand le hip-hop éclate dans tous les quartiers pauvres de New York, on remarquera que les leaders de ce mouvement étaient tous afro-américains, alors que beaucoup d’acteurs ou spectateurs de cette révolution culturelle sont, dans une proportion bien moindre que les afros-américains, hispaniques (les archives documentaires en partie alimentées par Chalfant le démontrent clairement).

Un peu laissés pour compte, et préférant s’exprimer dans leur langue maternelle afin de garder un lien avec leur communauté dont la plupart sont clandestins, travaillant au black et se retrouvant souvent mis de côté par leur manque de maîtrise de la langue anglaise. Le rap hispanique existe depuis le départ, mais à l’époque, des MC’s qui rappent en espagnol, ça n’intéresse personne. La touche exotique rap espagnol travesti quelques années plus tard en reggaeton n’est pas à la mode, donc pas rentable, donc pas intéressant pour les labels qui cherchent à profiter du très juteux filon rap. Il faudra attendre la sortie de l’album éponyme et classique de Cypress Hill en 1991 pour que la communauté latino soit enfin représentée (mais dans la langue anglaise).

Abandonnant l’idée d’un rap hispanique en espagnol, Cypress Hill fut le premier vecteur de communication, mais aussi d’intégration, de leur communauté. L’impact de leur œuvre est autant musical que social, porte-parole d’une communauté oubliée de tout un pays et pourtant présente dans l’ensemble de ses rouages économiques. En exprimant les problématiques des hispaniques dans la langue du pays, ils donnaient enfin une voix à une communauté jusque-là invisible. Si Cypress Hill a ouvert beaucoup de portes pour les hispaniques, ils ne sont pas pour autant les précurseurs car avant eux, à New York, un homme va poser les bases et donner ses premières lettres de noblesse au rap latino, et plus particulièrement aux portoricains, ouvrant ainsi la voie aux générations suivantes, de Big Punisher à Bodega Bamz, en passant par Fat Joe. L’histoire de Prince Power aurait pu être un vrai conte de fées, mais c’est au final une histoire teintée d’échec et qui se conclue en 2016 par une victoire personnelle sur la vie.

Issu d’une famille portoricaine, Prince et les siens s’installent à Jamaïca, quartier du Queens, et pour le coup, excepté 2-3 familles latino dans son block, Prince Power va passer sa jeunesse au sein de la communauté afro américaine et vivre ainsi l’émergence du hip-hop en direct. Ballotté entre l’emprise de la Zulu Nation et les Godbody (expression urbaine utilisée pour nommer les membres des Five Percenters), Prince Power s’initie aux disciplines du hip-hop en commençant comme b-boy. Plutôt pragmatique, il se rend vite à l’évidence que cette discipline n’est pas faite pour lui. Délaissant le break, mais toujours dans l’attractivité du mouvement, c’est donc vers l’écriture qu’il se tourne. Alliant cette passion à son amour de la musique, il s’adonne au mceeing sous la houlette de Johnny Jay et House, les trois formant ainsi Powerule, avec House dans le rôle de beatboxer (à ne pas confondre avec beatmaker).

S’il vit au jour le jour la montée en puissance du rap, Prince Power a une culture très rock du fait d’avoir fait une bonne partie de ses études dans les écoles irlandaises, seuls établissements ayant accepté de le prendre après s’être fait virer de tous les établissements publics de son quartier. Avec une attitude rocker, Prince Power risquait de ne pas faire long feu mais son habilité lyricale saute au nez de Tito des Fearless Four, et à l’époque, ce groupe n’est pas n’importe qui. Fondé en 1977, The Fearless Four fut le premier crew à signer en major grâce à leur collaboration sur la production de « Problems Of the Word » de Kurtis Blow. Le groupe n’émergea pas rapidement dans les bacs des disquaires, et il faudra attendre 1994 pour que leur premier et unique album Creepin’ Up on Ya sorte. The Fearless Four sont respectés sur la scène hip-hop. Leur morceau « Rockin It » servant de bande originale au documentaire de Tony Silver et Henry Chalfant « Style Wars » leur donna un vrai statut, et pour Prince Power, c’est une vraie opportunité de pouvoir apprendre les bases avec ce groupe.

Si en 1992, sur grand écran, les noirs nous rappelaient que les blancs ne savaient pas sauter, au milieu des années 80, les noirs rappelaient à Prince Power que les portoricains ne savaient pas rapper. Une compétition saine au fond, qui permit à Powerule de casser ce préjugé lors de nombreux battles. Devenu populaire dans leur quartier, le groupe commence à taper aux oreilles des labels, mais pour réellement convaincre, il leur faut une maquette, ce qui veut dire des beats et une session studio (avec l’argent qui va avec). C’est par l’intermédiaire d’E Ville, un voisin de Prince Power, que la situation se décante. Le garçon étant beatmaker et pouvant avoir une session studio à l’œil, il leur promet aussi de leur faire rencontrer une femme qui avait des contacts avec certains labels. Mais les ambitions des membres du groupe divergent, et Johnny Jay, qui office comme deuxième MC, ne se voit pas entrer dans le show business, voyant dans le rap une passion plus qu’un avenir. Johnny Jay sort du groupe, Prince Power devient l’unique MC et en quelque sorte membre, puisqu’House est beatboxer et non beatmaker.

Prince Power se lance dans l’écriture, mais à l’heure du rap positif à la Run DMC, lui ne s’inspire que des problèmes quotidiens du hood et des problèmes de drogues. Trop négatif pour l’époque, on est au milieu des années 80, et des artistes comme Boogie Down Productions qui viendront casser l’ambiance fun n’existent pas encore. C’est grâce à son cousin, et nouveau membre du groupe DJ Ax-Mill qu’il s’adoucira, au rythme de ses productions smooth. Cherchant à rentrer dans l’ordre établi, Prince Power s’inspire des compositions de Ax-Mill pour composer. La ligne artistique du groupe est donc fixée, et donne naissance au premier titre du groupe Smooth. Il ne manque plus qu’à E Ville de tenir parole et de leur faire rencontrer son fameux contact. Le rendez-vous est pris, ramenant la maquette du titre Smooth, le contact adhère, l’envoie à ses connaissances et incite le groupe à prendre contact avec les DJ opérant sur les radios pour commencer à se faire connaître. La sauce prend, les radios via Dj Marley Marl, DJ Red Alert ou encore Big Doctor Dre le diffusent.

Powerule a beau avoir fait ses classes auprès de nombreux MC’s respectés, ils n’ont aucune connaissance du show business de l’époque, et c’est avec leurs propres moyen qu’ils tournent le clip de « Smooth » plutôt que d’essayer d’obtenir un deal en major avec leur maquette. Fort de ce premier succès, ils enchaînent avec « Brick In The Wall », et comme pour « Smooth », le son tourne sur toutes les radios. Toujours aussi crédules, ils financent à nouveau le clip, qui aura le privilège d’être le premier clip portoricain à être programmé sur BET. Les dates de concert commencent à remplir leurs agendas, leur faisant rencontrer les acteurs les plus importants de l’époque, dont Chuck D. Ce dernier leur parle du label Poetic Groove qui vient d’être lancé par Carmelita Sanchez et son acolyte Bobbito, tous les deux latinos. Dans le même temps, le label IRS Records est aussi intéressé, et a la particularité de compter dans ses rangs Stewart Copeland, le batteur du groupe The Police. Peu à mène de pouvoir juger avec intelligence les propositions qui leur tombent sous le nez, ils décident d’opter pour la voie communautariste en favorisant Carmelita et Bobbito via leur jeune label Poetic Groove. Les compétences, la maturité et l’investissement ne sont pas au rendez-vous, et c’est donc dans la douleur que va naître Volume 1, premier et unique album du groupe.

Nous sommes en 1991, le rap est en train de changer, de se durcir, d’être plus vindicatif et revendicatif, Powerule est smooth et souffre donc d’être en retard sur l’époque. La sortie de l’album a pris son temps, Boogie Down Production ont sorti 3 albums depuis, pareil pour EPMD, et Kool G Rap & DJ Polo font une entrée fracassante avec Road To The Riches et Wanted Dead Or Alive. Cypress Hill vient juste de sortir leur premier album, et des titres comme « The Phunky Feel One » tiennent la barre haute. Le timing est mauvais, l’album parfois trop guimauve ne remplit pas les exigences pour en faire un album classic, il reste alors limité à la communauté portoricaine et les moyens de promotion mis en avant par Poetic Groove Records clairement en-dessous de ce que l’on peut attendre à cette époque. Si l’album est une déception en terme d’impact, il se vend plutôt bien, et permet ainsi au groupe d’en tirer un certain profit. Mais dans les coulisses, les problématiques engendrées par le choix du label fait imploser le groupe. Prince Power reste le seul rescapé de cette aventure, et étant à l’origine du groupe, il récupère le nom sans que cela pose de problème.

Si le Volume 1 n’est pas l’album espéré, il acquiert un statut d’estime, et derrière, beaucoup de gens voient en Prince Power un vrai potentiel. Surtout chez la nouvelle vague comme Large Professor, DJ Premier ou encore Busta Rhymes, tous prêts à produire entièrement son premier album solo. Pétant plus haut que son cul et n’écoutant que son ego, étant sûr de pouvoir se faire plus d’argent seul, Prince Power préfère tenter l’aventure sans l’aide de parrains si bien placés, et continue l’aventure Poetic Groove Records malgré l’expérience Volume 1. Mais la sauce ne prend toujours pas, le label ne l’épaule pas et sans personne pour le pousser, les séances d’écriture ne reflètent pas la qualité du potentiel même si, selon Prince Power, les instrus de ce premier solo jamais sorti sont de très bonne facture. A une époque où MTV venait de bannir Ice Cube de sa programmation du fait de son engagement radical, Prince Power tente tout de même de lancer la promotion de son premier album avec le single trop engagé « That’s The Way It Is ». Sans relais média, le titre floppe et l’espoir de sortir son album sombre dans le même temps. Son label le laisse tomber sans donner de nouvelles, rompant leur contrat un an plus tard.

En retrait, Prince Power continue tout de même de faire part de son expérience au sein de sa communauté, afin que d’autres potentiels trouvent un chemin bien mieux tracé que le sien. Kurious, The Beatnuts et Fat Joe, quelques noms que Prince Power a aidé dans l’ombre. L’homme a le moyen de rebondir via le label Ruffhouse Columbia, dirigé par Faith Newman, connue pour avoir signé NaS. Mais le label veut un artiste latino qui rap en espagnol, et si Prince Power ne renie pas son héritage portoricain, c’est aux Etats-Unis qu’il a été élevé et qui plus est dans un quartier afro-américain, son rap est donc anglais et la perspective de devenir une espèce de Daddy Yankee ne l’emballait pas du tout. Retour donc à la case départ, et une troisième chance s’offre à lui, Andy Panda et son équipe viennent de monter un label avec un deal de Def Jam, avec comme but de créer un label d’artiste hip-hop latino, Prince Power signe et rejoint l’écurie avec Fat Joe. Le deal valait de l’or, une compilation puis deux albums solos, tout rentrait enfin dans l’ordre. Sauf que le staff de Fever Records explose, entraînant dans leur chute le label. On est en 1998, Prince Power a emmagasiné assez de matos pour sortir deux albums, dans toutes ces tracks jamais sorties existent des morceaux enregistré avec Mark Ronson ou les Beatnuts, mais le MC jette l’éponge et abandonne. Fin de la bataille…

Une bataille de perdue, certes, mais la guerre est loin d’être finie. Écœuré et dégoûté, voyant la charrette des rappeurs portoricain comme Kurious, Big Pun et Fat Joe prendre la part du gâteau rap qui revenait à la communauté portoricaine, Prince Power abandonne l’écriture pendant plus de 4 ans.

On pensait donc l’histoire finie pour Powerule, mais c’était sans compter sur l’abnégation de Prince Power qui après 25 ans de silence radio et 18 d’absence artistique, décide de sortir du silence avec son premier album solo The Anomaly, battant ainsi le record de durée en termes de come-back ! Et vu que ses acolytes ont l’air de ne pas avoir le souhait de tenter de nouveau l’aventure, Prince Power publie cet album sous le nom de Powerule, histoire que l’on ne prenne pas pour un newbie, même s’il y a peu de chance que tout le monde se rappelle de son groupe. Si on n’est pas au fait du parcours de Prince Power aka Powerule, on pourrait s’étonner de voir en guestlist de l’album des cadres comme DJ Eclipse, Large Professor, Psycho Les, Tragedy Khadafi ou Kurious, encore un con qui a claquer toute sa thune dans les feats afin d’espérer une certaine visibilité. Contrairement à la fourmilière de rappeurs lambda adeptes de cette pratique, Powerule doit sa liste d’invités à son passé et son statut, on y retrouve au final des invités qui ont croisé durant plus de 25 ans Powerule à un moment de leur carrière.

The Anomaly devait se faire fort de l’expérience de 8 ans de défaite musicale de 1991 à 1998, se concluant par l’échec pour Powerule de sortir un solo. On s’attendait donc que le personnage prenne ce bilan négatif comme base de la communication entourant son retour. C’était surement trop espéré, The Anomaly est sorti dans l’anonymat le plus complet, sans tentative de le faire vivre via les réseaux sociaux, la page Facebook de Powerule ne faisant aucune référence à la sortie de cet album, et la dernière publication sur cette page datant de 2012. Au final, c’est sur son profil perso que la communication va se faire, se limitant au final aux seuls connaisseurs. Dans une industrie en perpétuelle mutation et où les pratiques commerciales actuelles renvoient celles des années 90 à l’âge du néolithique, Powerule accuse un sévère revers, encore une fois. Ne reste donc plus que l’aspect qualitatif de cet album, avec un nombre important de DAT dans sa cave datant de son activité en solo à compter de 1991, Powerule aurait pu prendre la voie de la facilité en nous sortant un Unreleased & Rarities en 500 exemplaires vinyles numérotés sur un label type Slice Of Spice Records pour s’assurer une rentrée d’argent sans trop d’effort. Mais que nenni, il replonge dans le grand bain en s’alimentant de matériels actuels. Ici pas question de mettre la fibre boom-bap traditionnel de côté, mais de s’en accommoder avec une pointe de modernisme. L’album se place clairement dans la vibe back in the dayz que l’on retrouve souvent du côté de New York, mais il faut reconnaître qu’à contrario de 98% des albums du même type, Powerule a eu l’oreille pour se plonger dans une ambiance plutôt bien ficelée. Portée par un flow très old school, on le ressent dans la diction, Powerule nous trimbale dans une balade au sein de son quartier du Queens avec une certaine vitalité, et peut expulser toute sa frustration de ce style smooth qui collait à la peau de Volume 1.

Les choix de Prince Power tout au long de ses 35 ans de carrière ne le dispensent pas de sa propre responsabilité. La jeunesse, le manque de sérieux et d’ambition sont en partie les causes de cette balle sans trajectoire. Son histoire, au-delà de ses particularités, est commune à bien d’autres carrières d’acteurs de l’époque. Ceux qui ont percé ne doivent pas l’ensemble de leur carrière à leur unique talent, mais bien à une vision stratégique et, arrêtons de nous mentir, commerciale plus affinée que la grande partie des acteurs ayant cherché à percer. L’exemple de Powerule doit servir d’avertisseur, surtout à une époque où l’indépendance est souvent synonyme de gestion bien personnelle et souvent faussée du game, sans support de conseils ou de structure et avec l’obligation de concilier talent avec une vision clairement entrepreneuriale.

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Rédacteur chez ReapHit
Etablis depuis 2009, les abattoirs Thadrill vous proposent une large gamme de découpe rapplogique.De l’accrochage à la levée de mc en passant par la saignée des beatmakers mais aussi la ligature du turnatblism, cet établissement se veut dans la longue tradition de l’abattage traditionnel avec sa fameuse technique de la chronique sans concession.
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