Pepso, dernière blonde à Montréal

In Interviews by Sam Rick Comments

©Noémie Metaireau

Fin 2014 naissait Rezinsky, cette fusion bretonne schizophrénique entre le rappeur Pepso Stavinsky et le producteur RezO, accouchant prématurément du narratif, à mi-chemin entre réalité et fiction, de son personnage crade, évasif, amoureux de la romance, rempli de contradictions, obsédé par ses inspirations et pulsions quotidiennes hors de contrôle. Derrière l’hybridité de ce binôme à la salopette et au bonnet rouge se cache un humain atypique du nom de Benjamin Stavinsky, que notre rédacteur Sam Rick s’est plu à découvrir chez lui pendant un mois à Montréal, s’immisçant au cœur de l’univers mythique d’un gamin lunaire de trente piges. Cette rencontre transcontinentale entre leurs deux mondes fait le pont entre deux Tomes, le conte intemporel des hérétiques Rezinsky. Tomber en amour cette savoureuse souffrance.

Considères-tu t’inscrire dans un renouveau créatif du rap?

Déjà Rezinsky s’inscrit musicalement, résolument dans le boom-bap, même si RezO a laissé un peu de côté sa touche très Pete Rock, très soul new-yorkaise avec des samples très mélodiques et des voix pitchées. Cette fois-ci, nous sommes partis musicalement sur des samples très épurés, très découpés, parce qu’on voulait faire une musique à vif, qui correspondait à des textes très introspectifs. Je raconte des histoires personnelles même si c’est de l’auto-fiction, ça part d’expériences vécues par moi ou des gens que j’ai rencontré, des sensibilités, des émotions sur lesquels j’ai voulu écrire. Il nous fallait une musique pour ces textes. Nous avons eu très peu de corrections à faire, justement parce qu’on voulait garder cette direction à vif, du genre on enlève tout ce qu’on a, on se met à poil et on y va, aussi bien au niveau des textes que de la musique. Même si ça reste étiqueté boom-bap, je ne connais personne en France qui fait une musique comme la nôtre, ça reste du Rezinsky et rien d’autre.

Ce sont quand même des productions atypiques pour tes textes.

Ouais parce que je ne posais pas trop là-dessus, plus sur des productions assez planantes où il y avait du sample mais aussi beaucoup d’électro. On va dire que ça inspirait plutôt un côté voyage, « Voir La Lune » de mon premier album qui est plus onirique. Après au niveau créatif, il se passe un truc en France avec tous ces rappeurs qui commencent définitivement à s’échapper des thèmes de prédilection du rap (simplement kicker dans la manière soit consciente, engagée ou ego-trip) alors qu’ils commencent à parler d’autres choses, de leur vie, de leurs émotions, du coup, comme moi, ils donnent dans l’auto-fiction, commencent à raconter des histoires et se créent leur propre personnage. Tu vois le rap ça m’a construit, ça fait partie de moi et c’est dans mon background culturel, mais j’ai aussi plein d’autres choses dans mon background culturel. Il faut donc comprendre que nous sommes des êtres hybrides et qu’il n’y a pas que le rap qui nous a construit et qu’on s’en sert parce qu’on en fait, et que c’est notre média d’expression. Autour de cela, il y a la vie qui nous entoure et toutes nos sources d’inspiration. Je pense que le rap, pendant longtemps, a été inspiré uniquement par ses thèmes de prédilection, je n’ai rien contre ça, c’est même très bien, mais pour ma part je n’avais pas envie de faire ça, j’avais d’autres sensibilités. Du coup, j’ai voulu parler de choses qui m’intéressent et qui me correspondent. Je pense que le renouveau créatif est là parce qu’il y a encore plus de rappeurs comme moi qui parlent des choses dont ils ont envie de parler.

Tu sembles d’ailleurs pas mal inspiré par le rap américain actuel.

J’écoute du rap américain comme beaucoup de rappeurs français. C’est surtout que j’écoute moins de rap français parce que j’ai été un grand passionné de rap à un moment. J’en écoute depuis que j’ai dix ans, j’ai saigné énormément d’albums. Je devais écouter chaque disque qui me plaisait une centaine de fois, il fallait que je décortique chaque rime, comprendre chaque schéma de flow, ce qu’il voulait dire. C’est vrai que maintenant je suis moins passionné par ça, j’ai moins la patience d’écouter du rap français, je pense être passé outre cette passion là. Il y a deux liens, le contexte, peut-être que dans ce qui se fait il y a beaucoup moins de choses qui m’intéressent, tout le monde sait très bien rapper mais peu sortent des choses qui me parlent et je suis peut-être plus exigeant qu’avant avec ce principe d’identité qui porte mon intérêt vers autre chose. Je regarde plus de films, lis plus de livres, je vais chercher l’inspiration ailleurs, dans la vie et dans d’autres œuvres que le rap français.

Le rap américain par contre, j’arrive toujours à l’écouter beaucoup parce que je trouve qu’il est très diversifié et qu’en matière de création et de direction artistique, c’est beaucoup plus infini. Je ne dirais pas qu’ils sont en avance, mais bien qu’ils sont ailleurs. Le rap français est plus pauvre en terme de musicalité, nos inspirations sont basées sur la littérature et le texte, tandis que les américains ont des armes que nous n’avons pas. Tu regardes par exemple un rappeur américain, il est souvent fils de rappeur, de musicien, de jazzman, ils chantent ou apprennent à jouer d’un instrument depuis qu’ils sont enfants, il y a vraiment une culture musicale ancrée dans la société. En France, on souffre de ce manque de mélange entre rappeurs et musiciens. Je connais peu de rappeurs qui savent jouer d’un instrument, moi le premier. Il y a beaucoup de rappeurs/beatmakers en France parce que nous avons une culture autodidacte, il n’y a toutefois pas autant de crossover que le rap américain, ce qui fait que musicalement ils ont plus de possibilités. J’écoute le rap américain davantage pour la musique, puisqu’en France, nous avons beaucoup de lacunes au niveau de l’anglais, je pense d’ailleurs que nous sommes un des pays qui parle le moins bien anglais, donc j’ai peut-être moins cette attente par rapport à ce que le rappeur me raconte dans ses textes. Par contre, si j’aime vraiment le rappeur je vais aller chercher les traductions de ses paroles parce que j’estime que si j’aime un rappeur je dois comprendre ce qu’il dit.

On peut affirmer que l’art, la littérature et les femmes sont tes principales inspirations ?

Un rappeur c’est un artiste en général, donc l’art doit forcément intéresser le rappeur à tout ce qui se passe en matière de création. Pour moi, l’art est la manière d’exprimer ses sentiments avec une esthétique, pour notre part cette esthétique c’est la rime. La littérature forcément, par contre en France, dès qu’il y a un rappeur qui raconte des histoires ou est connoté  »poésie » parce qu’il parle de ses sentiments, de ses émotions, on dit : « tiens voilà t’as lu des livres, t’es un rappeur de thèse ! ». Franchement cette remarque est merdique. Il y a des rappeurs que je trouve beaucoup plus poétiques, qui me racontent des histoires et qui ne vont pas s’affirmer comme étant de ces personnes qui lisent des livres à la tonne. J’aime bien la culture autodidacte de l’écriture, c’est un peu comme Charles Bukowski, celui-ci écrivait très vulgairement, vraiment à vif, même que certains devaient penser qu’il se foutait de la gueule du monde et qu’il n’était pas littéraire. Pour ma part, je le trouvais très doué parce qu’il me racontait des histoires qui me faisaient voyager. Ses romances aussi crades qu’elles soient, tu arrivais à capter une émotion, une fragilité dans son personnage. Je trouves qu’il y a des rappeurs aujourd’hui, de manière très autodidacte et hybride, en mélangeant plein de choses ils arrivent à me faire ressentir ça.

Un exemple qui me vient c’est Veence Hanao, le mec ne s’affirmera jamais comme un rappeur littéraire et il ne le faut pas, par contre il me raconte des histoires et c’est comme quand je lis un bouquin, je suis passionné par ses histoires assez rapidement. Oui, j’aime lire des livres, oui j’aime rêver, oui j’aime quand la vie me fait penser à une histoire et que ça me donne envie de l’écrire, que ce soit une anecdote ou une phrase d’une personne de mon entourage, si je trouve que c’est beau, que ça mérite d’être immortalisé par une rime, je vais l’écrire. Après pour mes sources d’inspiration, l’art se retrouve partout dans le monde, il se trouve avec les gens que tu rencontres et le but c’est de s’en rendre compte et d’essayer de le capter. Il y a des moments où les gens sortent des expressions fabuleuses et ne s’en rendent pas compte. Si tu arrives à les capter tu te dis : « Putain c’est trop beau ! », ça te fait penser à un truc, tu peux le faire rimer, on va de l’avant avec ça. L’inspiration se trouve partout, aussi bien dans les livres, dans les chansons de rap, que chez une personne, dans les femmes… Bon voilà, oui les femmes m’inspirent beaucoup et je ne pourrais pas te dire pourquoi !

©Alexis Pifou
Peux-tu nous dire jusqu’où elles peuvent t’influencer dans la rédaction de tes textes ?

Ce n’est même pas les femmes… Un jour j’ai regardé un film de Truffaud « L’homme qui aimait les femmes » et dans ce film, le mec drague énormément de femmes mais pas comme un queutard, plutôt comme un Don Juan disons. Il y a une femme qui lui dit : « Tu n’es pas amoureux des femmes mais bien amoureux de l’amour. ». L’amour a inspiré plein de gens et c’est super cliché, mais il y a des choses là-dedans, notamment le charme et la drague que je trouve super beaux et qui me donnent envie d’écrire. Il y a chez moi ce côté « Amoureux de la romance » et mon intérêt pour la femme ordinaire, toujours dans cette idée d’essayer de percevoir des choses momentanée chez elle, que ce soit un regard, un mot, une expression sur son visage. Bref, il y a des choses chez les gens ordinaires, notamment chez les femmes, des petits détails qui t’inspirent et qui te donnent envie d’écrire dessus. Qui sait, peut-être que demain quelque chose d’autre m’inspirera.

Tu as affirmé dans une interview que tu essaies de capter des pulsions dans ton écriture, qu’entends-tu par là ?

Les pulsions, c’est toujours dans cette idée de capter un détail et une humeur, un sentiment, à un moment qui est éphémère, en apparence anodin, toujours dans cette idée de fixer l’instant. Ce qui m’intéresse dans les pulsions, c’est cette extrémité dans les sentiments que chacun peut avoir. Envie de tuer quelqu’un, envie de faire l’amour… ça ne veut pas dire que tu vas le faire. Tu réponds à une pulsion, et celle-ci dure une fraction de seconde, celle qui me domine, c’est sur celle-là que j’ai envie d’écrire. L’être humain est pudique, les pulsions on les cache parce qu’on ne veut pas les dominer et justement je veux qu’on en parle pour montrer que nous ne sommes pas infaillibles, c’est la faille qui m’intéresse. Que ce soit la violence, la colère, le désir, l’envie, la jalousie, tous ces sentiments nous dominent et on passe notre temps à lutter contre eux, nous nous améliorons en fonction d’eux, ce qui participe à notre développement, il ne faut donc pas les occulter mais bien en parler. Ma source de développement c’est d’ailleurs de prendre ces pulsions, les décortiquer, écrire dessus et du coup forcément avec le rap, il y a un côté psychanalytique et exutoire, qui me permet de mieux comprendre les pulsions, contribuant à mon développement personnel par l’entremise de ma passion.

Nous ressentons dans le projet Rezinsky une envie de choquer pour attirer l’attention de l’auditeur, penses-tu à lui quand tu écris ?

Ça va avec mon personnage, cette envie de choquer. J’ai toujours voulu ne pas faire comme les autres, être différent et me mettre en scène, en partant du principe que je n’ai pas la tête de l’emploi ni celle du beau gosse, je suis nonchalant, je n’ai donc jamais renié ça dans le rap. J’ai toujours voulu dire que je suis un garçon de classe moyenne, un élève moyen à l’école, je suis assez endormi, je ne suis pas bon en sport, j’ai un gros nez de jambon breton etc.. Mais je me suis rendu compte qu’à l’adolescence j’arrivais quand même à plaire aux gens avec ça. Je pense que choquer collait à mon personnage dans la manière où je voulais être différent et partir avec ce côté hybride, soit que j’ai vécu une jeunesse rangée et viscère à la fois. Dans mon écriture comme dans la vie, j’adore les contrastes, parce que s’il n’y avait pas de contraste, on se ferait chier. Trouver dans l’ordinaire quelque chose d’inédit. C’est pourquoi j’adore écrire un texte aussi poli et romancé soit-il et d’un coup au refrain, il y a un revirement, un contraste, parce que nous sommes sur une pulsion écrite sur le choc. Je peux aussi bien écrire une chanson comme « Jolie Môme« , où on se rapproche du garçon romantique et voyeur qui essaie de décrire la beauté d’une femme dans toute sa liberté et sa splendeur, et à côté de ça, il m’arrive des soirs de me dire que je veux faire la fête, faire l’amour salement, baiser par exemple. Tous les hommes sont comme ça ! On ne va pas se mentir, même le plus puritain des hommes est comme ça et je tiens à le libérer parce que ça fait partie de moi et de chacun.

Après, j’écris un morceau comme Caligula où je m’imagine dans une orgie complète, avec ses avantages et ses travers, parce que j’ai ces pulsions à un moment. On retrouve ce contraste pulsionnel aussi bien chez les hommes que chez les femmes, donc si ça choque et bien désolé, mais ça fait partie de vous aussi. Certains choisissent d’en parler, d’autres non, pour ma part je n’ai pas envie d’être pudique sur ces états d’esprit, que ce soit le côté babtou fragile que le côté gros connard, que le côté pote avec qui tu fais la fête, ces états sont des pulsions. Je choque d’une certaine manière par mon autodérision. Je veux assumer mes différences et ce que je suis, c’est vraiment ça Les Hérétiques. Je déteste la formalité et la norme, il faut exposer ses différences et accepter les individualités de chacun dans un groupe, que chacune des différences arrivent à communiquer et se développer ensemble, c’est là que la création se fait et que c’est intéressant.

Peux-tu nous parler de cette marge entre réalité et fiction, bien prenante dans tes textes ?

À partir du moment où tu prends une source d’inspiration et que tu la rend esthétique en la faisant rimer, forcément tu es dans l’imaginaire, tu l’embellis. Si tu écris sur des pulsions, tu as nécessairement envie de voir ces pulsions à leur apogée, donc tu vas les imaginer très grandes parce qu’entre capter un détail, écrire sur celui-ci et le rendre vivant par la musique, tu donnes dans la fiction. C’est quoi la réalité? C’est ce que tu vois, c’est ce qui se passe, c’est la norme, c’est ce qu’on te donne, ce dans quoi tu évolues. Je n’aime pas ce côté imaginaire versus réalité parce que l’imaginaire est partout. Ton imaginaire c’est ta source d’interprétation, chacun selon son expérience et ses références aura une subjectivité différente par rapport à ce qui se passe. Chacun sa réalité et chacun son imaginaire, il y a donc la réalité pour tous, et chacun possède sa propre interprétation de celle ci, son imaginaire. L’imaginaire c’est de prendre cette subjectivité, écrire des rimes avec mon avis, ma sensibilité et ce que je ressens.

L’aventure Rezinsky va bon train, qu’est-ce qui explique son succès ?

Au début de Rezinsky, on a enregistré trois titres, on voulait sortir un maxi et on s’est dit que nous allions sortir un vinyle. On a fait un KissKissBank et ça a bien marché, n’ayant à priori aucune attente par rapport à ça. À partir de ce moment, les gens ont commencé à nous approcher pour des dates sans même avoir écouté les titres. Nous nous sommes retrouvés à faire de bonnes premières parties, des festivals etc.. et là, on s’est dit qu’il y avait peut-être vraiment quelque chose à creuser avec Rezinsky. Nous avons donc commencé à bosser avec l’équipe afin de créer un univers cross-over, soit différentes disciplines artistiques et montrer que Rezinsky ce n’est pas seulement du rap. Nous sommes environ huit à avoir travaillé sur ce projet, et le but était de ne pas faire vivre un album que deux mois après sa sortie, nous avons donc tout fait pour trouver un booker, des médias qui nous relaient, on a donné beaucoup d’interviews etc.. Nous avons un booker en France, l’Igloo, en plus de Sarka notre manager qui nous a trouvé beaucoup de dates additionnelles jusqu’à la fin 2015 et début 2016. C’est ce qui nous a donné la force d’écrire un autre EP !

©Noémie Metaireau
Que penses-tu de l’intermittence du spectacle en France ?

Je ne suis pas intermittent, malgré le fait que nous ayons beaucoup de dates de concerts qui arrivent. C’est un statut quand même difficile à avoir, surtout avec un seul projet rap. Je n’ai jamais estimé que le rap était mon métier, je n’ai pas envie de voir cela comme ma source de revenus et courir après l’argent pour pouvoir rapper, j’ai envie de garder cette naïveté qui fait ma musique. Si on me donnait de l’argent pour écrire, je n’aurais pas envie justement que ce soit ma source de revenus, j’aime mieux écrire moins pour pouvoir m’inspirer plus. Et si je vivais du rap, je serai soumis aux lois de la productivité, ce qui est relou. Bien sûr, aujourd’hui je suis productif, je sors un disque par an, je fais ça parce que je kiffe, si demain ça s’arrête, je ne veux pas que cette productivité devienne une obligation. Aussi, je suis travailleur indépendant, graphiste et si je fais assez de cachet pour être intermittent, l’addition de ces deux statuts devient compliquée.

Car avec l’intermittence, tu touches des cotisations chômage à partir du moment où tu as fait assez d’heures, donc si je suis travailleur indépendant à côté, mes prestations pour un client seront déduites de mes cotisations. Il faudra peut-être que je réfléchisse à un moment à un statut type. Je crois que je préférerais avoir un statut dans lequel tu travailles et on te paye, ça va avec mon schéma de vie. Je me vois plutôt enchaîner trois métiers qu’un seul. Je pars quand même du principe que le rap comprend une partie de vrai travail, vu que tu passes du temps à bosser tes créations. Et surtout tout ce qu’il y a autour, je parle du taf que tu fournis pour développer ton projet, qui est souvent plus long en terme d’heures que ton temps de création lui même.

Malgré le fait que tu sois issu de la famille End Of The Weak, tu sembles affirmer que la discipline de l’improvisation te parle moins qu’avant, pourquoi ?

Je ne dirais pas qu’elle me parle moins qu’avant, parce qu’à chaque fois que je vais à un événement End Of The Weak, je suis toujours aussi bluffé par les performances des mecs, il y a du niveau d’année en année. Il m’arrive souvent d’être jury ou de faire des showcases et à chaque fois, malgré le fait que je ne participe plus, j’ai toujours cette boule au ventre que seul les End Of The Weak peuvent te procurer. Le fait que tu es un inconnu, que tu vas prendre le mic, rapper, et si ça se trouve tu vas aller à la finale mondiale, c’est génial ! L’improvisation, tu as beau être le meilleur improvisateur du monde, c’est tellement incertain, tu peux te planter comme tu peux être magique. Cette magie impromptue, je l’ai retrouvé rarement ailleurs que dans les End Of The Weak. Bizarrement dans les événements, je vois tous les rappeurs et les gens se regarder, tous stressés, et je ressens cette boule au ventre pour eux. Je suis toujours super étonné par les End Of The Weak et ça me surprendra toujours peut être dans 20 ans et dans ce cas je continuerai d’y aller. Je suis super content d’être ici à Montréal pour la finale mondiale alors que très peu de gens ont la chance d’assister à un événement d’improvisation rap de cet envergure.

Après personnellement, je n’improvise plus du tout, peut-être que je vais m’y remettre un jour, mais je suis un peu bloqué pour l’instant entre mon côté qui aime faire des belles rimes et les travailler, tandis qu’en improvisation j’étais beaucoup dans l’ego-trip et je n’ai pas réussi à dépasser ce cap. J’étais un bon improvisateur je dirais, mais je ne savais pas raconter d’histoires, je ne donnais que dans l’ego-trip et la punchline. À un moment, j’ai réussi à raconter des histoires en ayant plus d’exigences sur mes textes, mais je n’ai pas réussi à emmener cela dans mes improvisations. Je trouve qu’il y a des gens qui le font tellement bien que je préfère continuer à les regarder en tant qu’auditeur, et ça m’inspire en plus. Rien n’est perdu, rien n’est acquis et rien ne nous appartient, c’est pourquoi je m’y remettrais peut être un jour, j’arriverai à débloquer le truc. Aujourd’hui, j’ai plutôt envie de travailler sur les textes et les histoires, travailler la manière théâtrale, tous ces trucs que tu bosses avec les End Of The Weak mais avec l’improvisation je suis beaucoup moins rodé qu’avant, il faut que ce soit un travail quotidien et acharné.

Pourquoi as-tu choisi l’option du crowdfunding ? Surpris du support reçu ? Expérience que tu conseillerais à des artistes en quête de financement pour un projet ? Un conseil à leur donner ?

Je l’ai choisi, je pense comme la plupart des gens, pour tester. Outre le fait de pouvoir presser le vinyle, ça nous a aussi permis de voir à qui le projet parlait, alors qu’on n’avait rien sorti auparavant. En quoi l’idée d’une combinaison entre RezO et moi ainsi qu’un vinyle illustré par des feuillets allaient susciter de l’intérêt chez les gens. C’était aussi un bon baromètre de départ et si ça marchait bien, une source d’inspiration additionnelle. Donc oui nous sommes bien surpris du support reçu. Je conseille cette expérience, mais après il faut faire gaffe de bien jauger la somme demandée par rapport à son public et à son potentiel de toucher de nouvelles personnes. C’est en quelque sorte un grand bouche à oreille, il faut être créatif et sans cesse connecté. Il ne s’agit pas d’un simple rabattage, il faut vraiment susciter un intérêt, convaincre ses proches d’abord, pour qu’ils puissent être vos leaders d’opinions et qu’ils arrivent à convaincre d’autres personnes qui deviendront probablement vos producteurs et votre public.

©Alexis Pifou
Peux tu nous sortir quelques inspirations que ton pèlerinage montréalais pendant l’été 2016 t’as insufflé ?

Ah ! La plus grande inspiration reste Andréa (rires) mais ça il faut aller écouter notre deuxième EP des Hérétiques jusqu’au dernier morceau pour comprendre mon inspiration. J’ai créé une fiction autour de cette rencontre, je ne sais même pas où elle se trouve actuellement, je n’ai pas son contact, elle a supprimé son Facebook…

Les personnes les plus marquantes que tu as rencontré à Montréal ?

Il y a mon bon vieux Sam Rick (rires) Il est le premier à avoir diffusé le premier EP des Hérétiques au Québec. La veille avant d’arriver à Montréal, il m’a contacté pour me demander si quelqu’un venait nous chercher à l’aéroport avec Robin Alliel aka Mutin, je lui ai répond : « Non, on improvise ! » Il m’a répondu que ce n’était pas loin de chez lui et qu’il viendrait nous prendre en  »char ». Du coup, il nous a demandé où on habitait, je lui ai répondu : « dans le quartier Côte-des- Neiges ». Il m’a de suite dit : « NON c’est pas vrai ! C’est mon hood ! » (rires). Bah ouais, en effet nous habitions à cinq minutes à pied de chez lui donc du coup, nous avons bien traîné ensemble pendant un mois, sur l’île de Montréal et même hors de l’île au nord du Québec dans la ville de Joliette et dans son Rawdon natal. Sam nous a présenté beaucoup de monde, ses amis, sa famille, nous avons vraiment passé du bon temps avec notre québécois. Nous avons rencontré tellement de monde que la plupart des français qu’on croisait sur le Plateau Mont-Royal (comme dirait Sam avec sa chanson: « Y’a trop d’français sul Plateau ») nous disaient qu’on avait rencontré plus de québécois en 3 semaines qu’eux en plusieurs mois ou années.

Sinon il y a un tas d’autres personnes que nous avons rencontré sur Montréal, dont le rappeur, graffeur et peintre MONK.E, le photographe, vidéaste et star Instagram Pifou, que nous avons retrouvé sur place (ce type est complètement fou !), Nissan le manager du groupe montréalais The Posterz, Stan Denis et ses potes de la rue Clark, tous les gens du End Of the Weak Montréal dont son porte-étendard Benoit Beaudry de la famille Ghetto Érudit à CISM 89,3FM également, et Andréa bien sûr au sommet du belvédère, les potes de Joliette et Montréal de Sam, bref… trop de gens, va falloir revenir !

Parlons de ton expression favorite ici : tomber en amour.

C’est Sam qui me l’a sortie le premier jour. J’ai simplement trop kiffé l’expression. J’ai fait : « Non ! c’est trop bien ! », ça allait avec la mouvance du moment. Puis après on a réalisé ce premier freestyle à CISM 89,3FM pendant mon passage à l’ancienne émission de Sam « Les Impromptus » qui parlait un peu d’amour. C’est là que nous avons décidé de l’appeler ainsi, puisqu’il fallait absolument marquer l’anecdote. Peu après, nous avons remis ça pour la « Tomber en amour #2 » avec Téhu de Dézuets d’Plingrés qui m’a composé un titre en 20 minutes, filmé et enregistré en one shot, ce genre de connexions où les deux individus n’échangent que très peu de mots et vont directement à l’essentiel, sans fioriture, c’était chanmé (rires)! L’expression « tomber en amour » je la trouve beaucoup plus belle que notre « tomber amoureux », je ne sais pas pourquoi, mais d’une certaine manière elle m’inspire beaucoup plus de légèreté, moins d’obligations liées au couple (rires) elle sonne plus éphémère. Maintenant, je l’utilise souvent en France, comme ça elle rentre dans la tête des gens et je l’entends dans d’autres bouches. Il y a d’autres expressions comme ça que j’utilise, tels que « Chum » (un ami pour un garçon, ou l’amoureux d’une fille) (qui est plus cainri à la base), « Blonde » (l’amoureuse d’un gars),  « t’sais tu que », « petit pain blanc » qui est d’ailleurs devenu le titre de ma chanson avec Grems  sur le Tome 2.

Ta rencontre avec l’artiste montréalais MONK.E semble avoir été très inspirante durant ton séjour.

Grave ! MONK.E est un artiste à part entière, il rappe, graffe, peint, improvise, voyage dans le monde entier, il ne s’arrête jamais. La première fois que je l’ai croisé, c’était au vernissage d’un de ses potes photographes David Léonard, qui exposait des clichés de sa vision de Montréal. Pour l’occasion, le Monk a fait une performance en improvisant acappela sur chacune des photos pour ensuite faire une histoire globale sur tous les tableaux en présence. J’ai trouvé ça chanmé car il interprétait les œuvres de quelqu’un d’autre en marquant sa patte dans son univers artistique. C’est à ça que doit servir l’art tant qu’à moi, soit de susciter des choses différentes chez les gens. C’est pour ça que je dis que mes chansons ne m’appartiennent pas, car une fois qu’elles sont publiques, chacun pourra donner son avis ou son interprétation, que ce soit Silas qui va dessiner sur chaque morceau, Sam et d’autres journalistes qui vont écrire un article, Damien Stein qui va en faire le clip, tout est possible et les regards sont infinis. C’est ça qui est chanmé, soit qu’on ne contrôle rien. C’est pour ça que l’on travaille beaucoup dans ce sens. Dès qu’on peut croiser les arts, on le fait, car c’est ça la vie, les rencontres, les connexions, c’est comme ça qu’on se développe. Si une chanson de rap reste une chanson de rap, ça me saoule, si je vois qu’elle touche des gens complètement différents, là, ça m’intéresse.

À ton retour, que ramèneras-tu avec toi en France ?

Je ramènerai un peu plus de calme. C’est marrant en France on m’a toujours dit que j’étais beaucoup plus calme que la moyenne des gens, je me suis rendu compte au Québec que j’étais un faux calme. Les québécois sont très chill, un peu trop même des fois (rires). L’éphémère aussi, en France les gens sont trop attachés entre eux et parfois ne profitent pas vraiment de l’instant, peut être parce qu’on est plus cérébraux, on cherche à vouloir tout comprendre, on veut préserver les relations. Ici on passe un bon moment avec quelqu’un et après on ne sait pas si on le reverra le lendemain. On kiffe c’est tout, on profite à fond du moment, on ne va pas chercher à se revoir à tout prix, on ne fait pas de plan sur la comète. Je crois que certains français ici sont déçus d’ailleurs à cause de ça, car ils ne comprennent pas, moi j’aime bien, ça me permet de caresser davantage la liberté, d’une certaine manière, et de rencontrer des nouvelles personnes chaque jour. Je ramènerai enfin la pensée des québécois que tout est possible, leur facette american dream (rires). Encore une fois, peut-être parce qu’on est plus cérébraux, on émet plus de doutes avant d’entreprendre quelque chose, on a moins confiance en nous. Les québécois ils foncent direct, c’est ça qui est cool ! Après là je vous dis des choses que j’ai ressenti, certains te diront le contraire, ce ne sont que des interprétations.

La virée avec Phases Cachées à Québec ?

C’était chanmé de retrouver les gars de Phases Cachées pour la fin du séjour. Ils sont venu faire leur série de concerts et nous ont invité à les suivre. Ensuite, on a pu chiller avec eux sur leur days off. Nous étions un peu leurs guides du coup, on leur montrait les bons coins, ou aller faire des photos vu qu’on connaissait bien la ville à présent. Ce sont de purs gars, je connaissais bien Cheeko, un peu Volodia et D-Click et j’ai pu découvrir le reste de l’équipe, on a vraiment trippé. Le seul truc un peu relou, c’était qu’ils arrivaient jamais à se mettre d’accord pour choisir le restaurant où manger ! (rires)

Quelles sont tes impressions après la semaine plus que chargée de la finale mondiale End Of The Weak à Montréal ?

Gros level, RES champion, confirmant qu’il est vraiment le meilleur dans ce domaine, une machine ! J’ai vraiment kiffé la plupart des participants, ce sont des fous. Je les ai croisé toute la semaine, ils improvisent tout le temps, il s’arrêtent jamais ce sont les plus geeks du rap (rires). Ils me rappellent un peu les beatboxers des fois dans leur manière de se connecter, de faire du son dès qu’ils peuvent. On a suivi ça toute la semaine, à la cool, on y allait quand on pouvait et lorsqu’on en avait envie. Mutin a fait quelques vidéos que les gars ont publié, c’est cool ! MONK.E dirigeait et dynamisait le truc, gérait les connexions avec les artistes, c’était sympa. Pour revenir sur les participants, j’ai vraiment kiffé Clay aussi qui représentait le Québec et qu’on accueille fin juin à Angers pour sa tournée européenne avec son excellent groupe Clay & Friends.

Rezinsky – Les Hérétiques Tome 2 : la suite plus ou moins logique ?

Les Hérétiques 1, on baisait comme des cochons, Les Hérétiques 2 il paraît qu’on a appris à faire l’amour (rires). On va dire que le premier était plus brut dans l’écriture, la production, la façon d’enregistrer, et le second est plutôt posé sur du velours. Même si les textes sont, pour certains, encore plus difficiles à digérer. Oui, c’est une suite logique, la suite de l’histoire. Le premier c’était mordre la vie à pleines dents, exposer ses doutes, ses faiblesses aussi, mais revendiquer sa détermination et son envie de rester libre comme un gosse. Avec ce deuxième Tome, on se pose la question : « Depuis combien de temps sommes nous restés enfants ? ». C’est la dernière prise de position avant la trentaine, on se demande si on a pas arrêté de grandir, si on ne se retrouve pas en zone de transit tout le temps (rires) du coup on ne sait pas vraiment si c’est déjà l’heure de la fin de l’histoire ou si celle-ci comme la nuit, ne s’arrête jamais.

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Sam Rick

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Hybride activiste québécois atteint d’un syndrome « exploraptoire », le poussant naturellement à partager sa passion et faire découvrir la richesse de la culture hip-hop au plus grand nombre.
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