Nina Simone et le hip-hop, l’héritage d’une rage

In Dossiers by MylèneLeave a Comment

Vous avez certainement tous vu What happened, Miss Simone, documentaire musical marquant sorti l’an dernier et produit par Netflix. La réalisatrice Liz Garbus a réussi un coup de maître en mettant en lumière tout un pan de la grande carrière de Nina Simone. Une carrière rythmée, en dents de scie et au gré de ses convictions personnelles. A l’ombre de ce documentaire, le biopic controversé Nina, qui doit sortir la semaine prochaine. Voici une énième occasion de revenir sur la source d’inspiration que Nina Simone a été́ pour nombres d’artistes et producteurs hip-hop.

1976, c’est avec l’expression d’un ange déchu, comme tombé par hasard sur la scène du Montreux Jazz Festival, que le public revoit Nina Simone. 1974, Eunyce Kathleen Waymon, de son vrai nom, a pourtant une renommée proportionnelle a son talent, mais elle sait d’ores et déjà qu’après presque vingt années de carrière elle n’atteindra jamais son rêve : celui d’être la première femme noire à jouer de la musique classique…

Pourtant, quand Nina Simone commence sa carrière en 1953, elle est cette simple petite fille noire de la côte Est des Etats-Unis. Papa coiffeur et pasteur, maman femme de ménage œuvrant dans la chorale religieuse, elle berce dans un milieu musical propice. Mais le monde extérieur reste violent. C’est celui de l’Amérique des années trente/quarante où les Noirs pendent aux arbres comme des fruits étranges, et où les places à l’avant du bus leurs sont interdites. C’est ce monde violent qui l’accompagnera tout au long de sa carrière. Celle qui a montré au public plusieurs phases musicales, montrera une phase plus révolutionnaire et engagée dés 1963, année où quatre filles sont tuées dans l’incendie volontaire d’une église en Alabama. « Now We Need A Revolution » clamait-elle alors. Et si finalement c’était en cela que Nina Simone avait fait sa révolution ? Si l’immensité de sa carrière n’est plus à prouver, les textes et partitions de cette période de revendication ont trouvé un héritage plus qu’impressionnant dans l’univers hip-hop, des prods de Kevin Geeda au titre « Get By » de Talib Kweli. Retour sur quelques samples significatifs de cet héritage.

Pour certains fans de hip-hop, les samples de Nina Simone n’ont plus de secrets. Pour cause, Madame Waymon a inspiré plus d’un producteur et ce internationalement. Côté US, Kanye West et Kevin Geeda s’y sont frottés. En France, le rap marseillais puisera aussi dans la discographie de cette grande dame. Pour certains, l’inspiration est un hommage simple, alors que pour d’autres, elle devient partie intégrante d’un discours dans la lignée de ce qu’était profondément Nina Simone : révoltée.

LITTLE GIRL BLUE

1958, Little Girl Blue est le résultat du premier enregistrement de Nina Simone. Elle signe chez Bethlehem Records, label basé à New York et qui enregistre d’autres grands noms du jazz comme Duke Ellington. La petite fille en bleu signe donc un premier album teintée de mélancolie et de prestance, tant dans la maîtrise vocale que dans son doigté. Nina Simone envoie un message fort à un public qu’elle cherche encore et qu’elle espère classique. Parmi les titres de l’album, « My Baby just cares for Me » et « I loves you, Porgy » resteront longtemps dans le top 20 du classement Billboard. Mais dans cet album c’est le titre « Don’t Smoke in Bed » qui a séduit Oddisee. Le rappeur et producteur de Washington reprend les premières notes d’introduction du titre pour en faire une boucle sur son interlude musicale « 60901 ». Paru sur l’album Odd Season sorti en 2011, « 60901 » passe inaperçu dans cet opus de 31 titres constitués au rythme des quatre saisons. Sample simple à première vue, mais difficilement perceptible à la première écoute.

NINA SIMONE – Don’t Smoke In Bed – 1958

ODDISEE – 60901 – 2011

1959, The Amazing Nina Simone sort cette fois-ci sous le label Colpix tout juste fondé par Stu Philips (plus tard le compositeur du générique de K 2000). C’est « Blue Prelude » qui ouvre l’album et sert d’assise à Kevin Geeda, producteur du troisième album des Das EFX, Hold it Down, sorti en 1995. Sur « Here It Is », Dray et Skoob manient le beat de K. Geeda «  tels des pilotes ».

“I ride the beat like a jockey, short and stocky, I’m never sloppy. The honeys wanna clock and knock me.”

Le groupe n’est pas à son premier exercice en matière d’appropriation de beat samplé, puisque plusieurs titres de leur discographie reprennent les bases de classiques jazz ou funk comme James Brown par exemple sur « They Want EFX ». En plus de leur « -Iggedy style » les Das EFX inspireront plus d’un, entraînant un tournant dans le style de rap des années 90 sur la côte Est.

NINA SIMONE – Blue Prelude – 1959
DAS EFX – Here It Is – 1995

AUX PRÉMICES D’UNE RAGE

En 1960, la carrière de Nina Simone prend un virage, et cette année semble être l’amorce de la deuxième partie de sa carrière. Celle qui a du faire face à des insultes régulières sur sa couleur de peau a également vu ses parents jetés par des insultes racistes de la salle où elle donnait son premier récital à la Julliard School of Music de New York. En 1960, lorsqu’elle donne un concert à l’occasion du Newport Jazz Festival, elle livrera une version inédite de « Porgy«  et interprétera « Flo me La », chanson réadaptée qui à l’origine était chantée par des porteurs africains afin de définir le rythme de la marche à suivre pendant l’effort. 7 minutes où l’auditoire va suivre le rythme de la marche que Nina Simone veut qu’il suive, une rythmique qui annonce une affirmation de ce qu’elle est. Son auditoire ne lui plaît plus, et elle se met à refuser les catégories musicales dans lesquelles on la case littéralement. Désormais activiste, elle tient à finir de se sentir comme la bête noire que l’on observe sur scène, un spectacle tel qu’il pouvait être donné lors des expositions universelles. Transition toute trouvée vers le titre « Besoin d’Oxygène » chanté et produit par Rocé présent sur son album Identité en crescendo en 2006 et qui reprend « Flo Me La ».

« Tant de clichés… Du ciné à l’artistique alentour/Tout est dit même sans discours/Les clichés laissent figés et sur certains pèsent si lourd…/
J’ai croisé le Roi Lion dans sa caravane et il n’y a que le singe qui a l’accent africain/
 J’ai croisé Shrek et son âne, c’est l’âne qui a l’accent antillais/
Je garde ça dans l’âme, si bien Que dans ma tête la savane est en feu
J’ai besoin d’oxygène. »

Cette fois-ci l’idée dépasse le sample et devient plus approfondi, puisqu’il prend à la fois la base des notes de Nina puis, reprend la cadence de manière accélérée. Une marche musicale qui se meut au fur et à mesure du titre en un cri. Un cri qui vient, comme chez Nina Simone, faire le constat de l’évolution d’une société d’un point de vue autre.

NINA SIMONE – Flo Me La – 1960
ROCÉ – Besoin d’Oxygène – 2006

Côté Est de la France, Dooz Kawa sur la troisième compil’ du label 3rd Lab, en fait de même sur un sample de « Don’t Let Me Be Misunderstood« . Ce titre sorti sur l’album Broadway Blues en 1964 est vu par les défenseurs des droits civiques afro-américains comme une allégorie de l’engagement de Nina Simone dans la lutte pour les droits civiques. Un an auparavant, septembre 1963, quatre filles meurent dans l’explosion d’une église en construction à Birmingham, en Alabama. Les textes de la chanteuse afro américaine deviennent la bande originale du mouvement. Mais « la musique n’adoucit pas les meurtres » et Dooz Kawa sur « Boma Yeh » (Tue le en lingala) se sent « comme Cassius Clay qui sort de l’avion ».

NINA SIMONE – Don’t Let Me Be Misunderstood – 1964
DOOZ KAWA – Boma Yeh – 2012

Les tuer ? Réponse violente à un mouvement tout aussi violent qu’est le groupuscule suprématiste du Ku Klux Klan. Nina Simone rejoint et soutient alors les Black Panthers. Nina Simone continue son engagement, mais sa vie sentimentale n’en affecte pas moins sa musique. « Take care of business » sur l’album I Put A Spell On you. Album-récit d’une histoire d’amour … mais surtout d’une artiste qui ne tient pas à se cantonner au schéma classique du « soit belle, chante et tais-toi ». Soit jeune et tais-toi, subis et tais-toi. Sur ce sample de « Take Care of Business », Les Psy 4 de la Rime règlent leurs comptes, notamment avec la classe politicienne dans « Sale Bête » produit par Sya Styles.

« Vu comment c’est parti, j’plains la jeunesse, en quelques motsJe résume ces mecs qui font passer la France pour une pute sans proxénète
J’enquête sur la vérité des miens, pas d’parti politicienJ’encule Gaudin et ses hommes de main, et ses hommes de merde.»

NINA SIMONE – Take Care of Business -1964
PSY 4 DE LA RIME – Sale Bête – 2002

SAMPLÉ ET REINVENTÉ, REFLEXION ETERNELLE

Entre-temps, la Marche de Selma a bien eu lieu en septembre 1965, « To Be Young Gifted and Black« , « Revolution« , « Why? (The King of Love is Dead)« … Autant de titres considérés comme les plus marquants dans l’engagement de Nina Simone. Parmi eux également « Mississippi Goddam » et « Four Women« .

Enregistré pour la première fois en 1964 au Carnegie Hall, dans « Mississippi Goddam », Nina Simone s’adresse directement à son public en clamant son texte comme un discours. Elle y verse toute sa rage dans le jeu de répétition du « do it slow » tel un gospel. Le titre, jugé trop engagé par une partie de son public, sera d’ailleurs censuré dans plusieurs états du Sud des Etats Unis…

“Just give me my equality, Everybody knows about Mississippi, Everybody knows about Alabama
Everybody knows about Mississippi Goddam, That’s it!”

Brother Ali n’en est pas moins tendre dans « Uncle Sam Goddamn » produit par Anthony Davis (Ant) sur l’album The Undisputed Truth sorti en 2007. Passé colonial et esclavagiste des Etats-Unis, système politique qu’il juge belliqueux … The Bush System en prend pour son grade.

« Welcome to the United Snakes. Land of the thief, home of the slave.
The grand imperial guard where the dollar is sacred and power is God.”

NINA SIMONE – Mississipi Goddam – 1964
BROTHER ALI – Uncle Sam Goddamn – 2007

Pour finir, le rappeur américain qui a sans doute le mieux et le plus exploité la colère présente dans la carrière de Nina Simone est Talib Kweli. L’artiste de Brooklyn a choisi de réécrire « Four Women » initialement sorti en 1966 sur l’album Wild is the Wind. « Four Women » est à l’origine un titre qui dépeint en quatre tableaux quatre figures de femmes noires et la condition sociale dans laquelle elles se trouvent dans l’Amérique des années 60. « Aunt Sarah », « Safronia », « Sweet Thing » et « Peaches » restent dans la version de Talib Kweli, mais replacées dans le contexte des années 2000.

NINA SIMONE – Four Woman – 1966
REFLEXION ETERNAL – Four Woman – 2000
NINA SIMONE – Sinnerman – 1966
TALIB KWELI – Get By – 2002

Concentré minime de samples multiples qui existent, mais qui donnent un aperçu de la façon dont les artistes hip-hop peuvent s’approprier un sample. Concentré minime de samples multiples, mais aussi concentré infime de la très longue discographie de Nina Simone, qui enregistrait plusieurs versions de ses titres. Il suffit de prendre « Ain’t Got No I got Life » repris de la comédie musicale Hair. Aucune ne se ressemble tout à fait : comme un besoin de perpétuelle évolution. Evolution qui se traduit aussi par le goût de Nina Simone à improviser ses titres, notamment sur scène. L’improvisation devient une empreinte personnelle de l’artiste et la rapproche encore un peu plus de cette caractéristique qui définit aussi l’essence même du hip-hop.

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Mylène

Mylène

Adepte de bons crus sonores, chercheuse en sons hip hop et histoire des caraïbes. Persuadée de cet adage : « il n’existe que deux sortes de musique : la bonne et la mauvaise. » (Le Duke)
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