Lucio Bukowski – 1 Artiste… 10 Morceaux

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1 Artiste…10 Morceaux propose aux rédacteurs de ReapHit.com de revenir sur la carrière d’un rappeur à travers dix de ses titres. Le but ? Nous faire découvrir en toute subjectivité son parcours musical, ses découvertes, ses dix titres emblématiques.

Cela fait déjà quelques années que Lucio Bukowski gratte le papier, mais il aura fallu du temps pour que ses écrits viennent percuter nos tympans. Le rappeur laisse une première trace aux côtés d’Abigoba, pour le morceau « Underground Sensitivity » ; puis via quelques Chansons posthumes et titres égarés, mais sa véritable explosion va survenir en 2010, lorsqu’il rencontre Oster Lapwass, ainsi qu’une flopée de rappeurs lyonnais parmi lesquels Anton SerraMissakDicoEthor Skull ou Kacem Wapalek. Une équipe qui se baptisera l’Animalerie, et qui explosera très vite. Mais cette histoire, vous la connaissez déjà …

Depuis, Lucio Bukowski s’est clairement affirmé comme le membre le plus productif de son équipe. Il faut dire que le bonhomme a pas mal de choses à raconter, tiraillé qu’il est par les différentes facettes de sa personnalité. Comme Fernando Pessoa, le MC semble baser son écriture sur la psyché de ses hétéronymes. La différence majeure qui survient entre les deux hommes, c’est que l’auteur portugais donnait un nom à ses personnages, tandis que Lucio aurait plutôt tendance à laisser l’auditeur deviner qui est la personne qui parle. Il est l’homme sans identité distincte, sans personnalité propre, sans signature.

Pessoa avait Alvaro de Campos, looser magnifique et angoissé ; Ricardo Reis, recherchant l’ataraxie par la contemplation ; ou encore Bernardo Soareshétéronyme reconnu comme étant le personnage le plus proche de l’auteur, menant une vie modeste qu’il transcendait par l’écriture.

Au travers de ces hétéronymes, le portugais aura donc abordé une multitude de thèmes ; des thèmes qui traversent également, dans une moindre mesure, l’œuvre de Lucio Bukowski. Le rappeur reconnaît par ailleurs que Fernando Pessoa a une place de choix dans sa vaste bibliothèque.

Au casting des personnages interprétés par le MC lyonnais, on retrouvera le féru de l’égotrip, dont le seul objectif sera de découper la concurrence et de vanter les mérites de son équipe ; l’explorateur de la sensualité et sa vision quasi-mystique du corps féminin ; l’introspectif, que l’on imagine être le plus proche de la réelle personnalité de son auteur ; ou encore le stoïcien, décortiquant son époque tout en refusant de la pénétrer.

Comme tout auteur, Lucio Bukowski est donc empreint de certaines obsessions qui ne cessent de traverser son œuvre, mais celles-ci sont suffisamment variées pour que l’auditeur ne soit jamais vraiment lassé par la haute productivité du rappeur lyonnais.

Mais Lucio, c’est aussi un rapport aux producteurs assez particulier. Ce dernier semble en effet particulièrement attaché à la relation qui peut régner entre un producteur et un MC, lorsque ceux-ci prennent la peine de travailler ensemble sur un projet complet. Au programme, on retrouve donc des projets communs avec MilkaMani DeïzTcheep ou encore Nestor Kéa.

Au travers de cette sélection, nous allons donc tenter de décortiquer au mieux les différentes facettes de Lucio Bukowski, et les multiples thématiques qui traversent sa discographie. Nous n’oublierons bien évidemment pas de nous pencher sur la plus pure musicalité, car le lyonnais n’est pas qu’un auteur, il est aussi et surtout un rappeur possédant une voix reconnaissable entre mille, et aux lyrics parfois plus ludiques que cette introduction ne pourrait le laisser paraître.

1 // La noblesse de l’échec – La noblesse de l’échec / Mani Deïz

Des drums puissants alliés à quelques notes de piano dissonantes, qui semblent presque se casser la gueule avant de retomber sur leurs pattes. Il n’en fallait pas plus à Lucio pour swinguer au travers d’un éloge du concept de beautiful looser.

Le morceau s’ouvre sur la voix de Jean Gabin, prononçant les dialogues de Michel Audiarddans Archimède le clochard. Dans ce film, Gabin joue le rôle d’un SDF consentant et jusqu’au boutiste, se marginalisant volontairement. Un aristocrate fauché, revenant malgré lui aux racines même du dandysme.

Au travers de son texte, Lucio revendique le même type de grâce. Il prend le parti des « faibles», des « solitaires » et des « ratés », affirmant même que « brûler son talent, c’est la noblesse de l’échec », comme si le mode de vie pouvait prendre le pas sur ce que le talent aurait pu produire. Comme si la vie elle même pouvait devenir une œuvre, infiniment supérieure à n’importe quelle création.

« L’époque me cogne au corps frère, je suis plus fort, je ris. »

Et si l’important, après tout, c’était de savoir affronter la vie avec le sourire, esquivant les coups avec le swing d’un jazzman ? Et si c’était ça, être un artiste ?

2 // Tout ira bien – Lucio Milkowski / Milka

On a ici à affaire au côté le plus ludique de Lucio Bukowski, à savoir sa facette égotrip. Les lyrics y sont donc plus frontaux même si toujours aussi imagés. La voix est espiègle et on sent que le MC prend un malin plaisir à rapper ce genre de textes. Pour lui, tout cela n’est qu’un jeu, et on croirait presque l’entendre rire derrière son micro.

Lucio se moque gentiment du milieu du hip-hop et de ses gardiens du temple, tout en se permettant quelques fulgurances techniques, à l’image de ce superbe enchaînement d’assonances.

« Fils d’ouvrier du BTP écoutant BDP
CDD phrasé renvoie les wacks en CAP
Entêté mais sans Despé, plus tenace qu’une MST
Disons qu’on a débuté là où toi t’étais resté
Ondes radio à molester, petit bide à bien lester
Je plagie MTV tous les matins dans mes WC
Mon époque m’a séquestré, laissé les tympans blessés
J’en écoutais en SVT, ex-voto sur MPC »

La production de Milka est enveloppante et la voix de Lucio se fait volontairement rassurante – à l’image du titre du morceau – comme si le lyonnais tentait de relativiser la bêtise de ses contemporains.

« Tout ira bien puisque les filles dansent sur nos chansons,
elles sont pas toutes mignonnes mais au moins ya l’intention »

3 // Kamasutra song – Lucio Milkowski vol.2 / Milka

« Ça commence par de jolies cuisses glissées dans un collant … »

Dès la première phase, Lucio installe directement une ambiance cinématographique. Il nous narre l’image qu’il désire nous mettre en tête, et on sait alors que le film sera sensuel.

L’écriture est imagée et pas vulgaire pour un sou. Le rappeur en vient même à citer Isaac Hayes, et on comprend alors que l’inspiration première de ce morceau ne vient pas du rap, mais bel et bien des atmosphères moites de la soul, même si les références littéraires – Sade et Calaferte – sont plutôt outrancières.

« Et pour fuir le temps, je prendrais tes jambes à mon cou. »

L’idée finale étant encore une fois de tenter de transcender le réel et l’écoulement du temps, par le sexe et la poésie.

« Je suis un bateau ivre dans la tempête des sécrétions »

4 // Ether – Le Chant du Pendu / Tcheep

Constat de 28 années d’errance, « Ether » nous offre une énième variation sur les obsessions de Ludovic. Lucio Bukowski, c’est toujours la même chose nous dirons certains. Ce serait très vite oublier qu’un artiste est avant tout un concentré d’obsessions, et qu’aborder encore et encore les même thématiques n’est pas forcément un défaut, bien au contraire.

« Bah ouais, je n’ai pas d’autres messages à vous porter »

C’est sur le plan formel que le lyonnais est le plus à même de se renouveler, comme il le prouvait à la sortie de ce morceau, en se fondant parfaitement au milieu d’une production vaporeuse signée Tcheep.

Lucio continue donc à nous faire l’éloge des choses simples, celle qui structurent sa vie et qui ont fait de lui l’homme qu’il est. C’est au travers de ce superbe refrain qu’il va encore parvenir à condenser l’essence même de ce qui fait sa personne, comme s’il tentait à chaque fois de se résumer de manière un peu plus précise.

« Je n’attends rien de plus, rien de pire, rien de vous,
je n’attends rien des songes, rien des rires, rien des jours,
j’inspire et j’expire, attise et laisse dire,
juste crier, créer, lire, écrire et jouir. »

5 // Je voyage – Saletés Poétiques / Nestor Kéa

En 2006, Rocé nous offrait une ode aux nomades de l’intérieur ; quatre ans plus tard, c’était au tour de Lucio de nous inviter au voyage intérieur.

« 27 ans que je voyage gratuit »

Sur une production mélancolique de Nestor Kéa, le lyonnais réalise à son tour un éloge du voyage interne, qui se place, lui, plutôt dans la fuite en avant. L’errance, l’art, l’imaginaire ou le sexe deviennent ainsi des échappatoires permettant de lutter contre la banalité du réel. Autant d’activités permettant de suspendre le temps, de lui filer entre les doigts.

« Je voyage dans les recoins les plus perdus de mes souvenirs »

Ne jamais revenir de ces fuites en avant pourrait en être l’aboutissement logique, mais le réel ne cesse malheureusement pas de nous rattraper.

6 // Dialogue du chien et de la combustion – Lucio Milkowski vol.2 / Milka

Un sample dramatique vient s’intercaler sur une batterie qui semble presque courir. Lucio, lui, prend son temps et étire ses intonations, comme pour mettre l’écoulement du sablier au défi. Le combat est, de toute manière, perdu d’avance, et seul restera le panache de la lutte.

« J’ai l’intention de perdre mon bras de fer avec le temps »

On image alors le rappeur, se dressant face au temps, comme pour mieux se diluer en lui, jusqu’à la disparition totale. Mais au travers de ce texte Ludovic évoque également son propre combat face à lui même, témoignage évident du tiraillement entre les différentes facettes de sa personnalité. Le tout se résoudra forcément par un match nul, puisque tout est néant.

«Je fais la guerre avec moi même dans des recoins d’âme douillets »

Ne reste qu’à tenter de suspendre le temps, que ce soit par l’écriture, la rêverie ou le sexe.

« Hypothèse d’échappatoire dans le sourire d’une jolie brune »

De cette vaine lutte résulte encore une fois un texte à la densité étonnante, qui semble presque compressé, comme pour mieux préserver le précieux temps de l’auditeur.

7 // Tourner en rond – Saletés Poétiques / Nestor Kéa

Recueil de pensées éclatées d’une densité folle, « Tourner en rond » invite l’auditeur à se promener dans les réminiscences de Lucio Bukowski. Passant d’un thème à un autre, le rappeur nous fait naviguer au gré de ses inspirations, et le morceau ressemble finalement à une sorte de patchwork concentré de l’œuvre de Lucio.

Comme Dali, qui déclarait que sa vie entière avait été déterminée par deux idées antagoniques, le sommet et le fond, Ludovic semble constamment tiraillé entre les extrêmes, entre le renoncement et le combat pour l’honneur.

«Refuser le réussite, se suicider au sommeil
Tenter encore et encore de poignarder le soleil »

Mais au travers de ce texte, Lucio transcende également la beauté d’une flopée de petits gestes, par la puissance de ses mots. Avec le lyonnais, le beau est partout, même dans l’immondice. Il suffit de savoir regarder sous le bon angle …

« Flinguer sa petite monnaie chez le libraire du coin … »

Le texte commence et s’achève de la même manière, et l’on comprend ainsi beaucoup mieux son titre. Tourner en rond. Car il ne s’agit que de ça : structurer sa vie au travers de ses obsessions, pour le meilleur comme pour le pire.

« Tourner en rond, tourner en rond, tourner en rond et lâcher »

8 // Marvin Hagler avec un Mic – La Noblesse de l’Echec / Mani Deïz

Après le ton rigolard de « Tout ira bien » , place à un égotrip un poil plus agressif, « Marvin Hagler avec un mic ».

On se situe ici clairement dans la lignée des morceaux mettant rap et boxe en parallèle, à l’image de l’album « Mic Tyson » de Sean Price, ou encore de « Boxe avec les mots » d’Arsenik ; le tout rappé avec la touche ironique d’un Lucio se déchaînant sur les puristes et autres wack MC’s.

« Jalousent mon swing … logique pour un tas de trompettes »

Entre les scratchs et la reprise d’une thématique typique du rap, on a ici à faire à un véritable morceau de passionné. Lucio tabasse le mic avec rage, mais il le fait par amour : l’amour du rap et de ses traditions.

« Visionnaire comme un pasteur qui kicke un sample d’orgue »

9 / L’Éloge du vagin – Ebauche d’un autoportrait raté / Oster Lapwass

Il paraissait parfaitement logique d’incorporer un duo avec Anton Serra dans ce top, tant la complicité entre les deux rappeurs semble évidente.

Il est assez rare de voir Lucio Bukowski se prêter à l’exercice de morceaux purement thématiques, mais sur « L’éloge du vagin » , ce dernier fait le choix d’un morceau ludique ayant pour but de multiplier les jeux de mots autour du sexe féminin.

« J’me suis fait rappeur depuis que les héros gênent … »

L’instrumentale invite à la gaudriole et semble presque échappée d’un film de Bertrand Blier, raison de plus pour que Lucio s’amuse à faire le tour du lexique ayant trait au vagin derrière son micro.

Vient ensuite le couplet de polisson d’Anton Serra, qui nous conte son histoire sexuelle, de sa naissance à sa découverte concrète de la chose, sans oublier de passer par la case touche-pipi.

Le tout est accompagné d’un superbe refrain de Lucio qui n’hésite pas à émettre un parallèle entre l’écriture et le sexe. On ne se refait pas …

« Retire le capuchon de mon stylo et me démène … »

10 / Ludo – Sans Signature / Missak

Retour en arrière pour terminer, avec cette conversation entre Ludovic Villard, 18 ans, et Lucio Bukowski, le même homme, dix ans plus tard, caché derrière un pseudonyme.

La production pianotée de Missak est minimaliste, et ne comporte pas de batterie : elle semble vraiment faite pour mettre la confession du rappeur en avant. Que s’est-il passé durant ces dix années ?

Hé bien pas grand chose, et c’est là la force du texte de Lucio Bukowski qui parvient à nous faire ressentir la manière dont le temps s’écoule bien plus vite qu’on ne le croit, pendant que les déceptions s’empilent une à une, et que la mélancolie naturelle en vient peu à peu ronger la bonne humeur.

« Salut l’ami, quoi d’neuf depuis ces 10 piges …
j’veux dire à part le rap, les livres et les litiges »

C’est l’éternel retour du réel qui vient ronger le poète. Dur retour à la réalité, lorsque l’effet enivrant des échappatoires en vient à s’envoler.

« J’rêvais d’autre chose mais le réel me colle à la peau»

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Rédacteur chez ReapHit
J'aime les commentaires indignés d'auditeurs de rap, et quand les filles mettent des petits cœurs sous mes articles. Et la musique aussi.
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