Lomepal & Caballero

In Interviews by Lilia Comments

Après une collaboration l’an dernier avec Le Singe Fume Sa CigaretteLomepal et Caballero reviennent en cette rentrée 2013 avec deux projets distincts. Le premier nousoffre Cette Foutue Perle, un EP huit titres, et le second balance une mixtape en téléchargement gratuit, Laisse-Nous Faire. L’occasion pour ReapHit de revenir sur le travail des deux compères à travers interview, chronique et live report. Dossier spécial.

ReapHit: Vos impressions sur le live ?

Caballero: C’était ultra chaud !
Lomepal: C’était très très bien, c’est la première fois qu’on faisait une date qu’à deux. Souvent, on partageait ça avec d’autres artistes pour ne pas prendre de risques et là on a pris le risque de faire ça que tous les deux et on a rempli la salle.  Ca fait plaisir.

Quoi que vous n’étiez pas vraiment tous les deux, vous étiez accompagnés d’un certain nombre d’invités…


C:
 Oui bien sur on joue là-dessus aussi.
L: Ouais, sur le côté familial. Mais on était quand même contents d’être là en tant que « têtes d’affiche ».

Vous avez joué ensemble, et pourtant vos projets ne se ressemblent pas du tout. Toi Lomepal, tu as commencé par beaucoup poser en groupe pour finalement nous donner une variation autour de la solitude artistique avec Cette Foutue Perle …

L: C’est vrai que pour Caba c’est un peu l’inverse du coup…

C’est justement ma question. Vous semblez avoir pris la même route mais en sens inverse.


C:
 Ca, c’est des trucs que je ne calcule pas vraiment.
L: Ouais pareil.

C: Je me suis dit que j’allais encore balancer un truc gratuit une dernière fois, et c’est vraiment la dernière fois. Alors du coup j’ai essayé de remplir le projet au maximum pour faire connaître le plus de personnalités possible de mon entourage, et après je me suis aussi fait des kiffes personnels.

L : (à Caballero) Ouais ça fait hyper longtemps que tu bosses sur ce projet, un an et demi presque.

Tu as donc travaillé ce projet au fur et à mesure sans avoir une idée claire du rendu final.


C :
 Si, je voulais vraiment que l’esprit du truc tourne autour de Laisse-nous Faire, donc…
L : C’est la suite de son premier projet Laisse-moi Faire.

Premier projet qui était d’ailleurs très différent de celui-là, beaucoup plus sombre.


C :
 Oui, j’ai évolué. Tu changes en tant que personne, en tant qu’être humain, dans tes goûts, tu découvres des trucs…
L : Laisse-moi Faire, c’est un projet qui a bien trois ans…

C : Ouais 2009 ou 2010, je ne sais même plus pour te dire, ça fait trop longtemps ! Et encore les sons qu’il y a dans Laisse-moi faire, c’est des sons écrits bien avant,  c’était les débuts où tu écris d’abord chez toi, et puis  six mois plus tard tu découvres qu’il y a un pote qui a un studio, donc t’as déjà des sons à poser. Et puis ça donne quelque chose de bien donc tu te dis que tu vas l’intégrer à un projet. Pour moi c’était y’a longtemps donc oui, on voit une évolution dans mon écriture et dans mes goûts musicaux.

Il y a effectivement un côté funk assez nouveau.

L: (à Caballero) C’est une couleur que tu n’avais pas avant et qui rend bien.
C: Exact, je kiffe de plus en plus cette couleur, avec l’âge, au fur et à mesure de mes découvertes. Mais ma patte principale reste quand même ce goût du sombre, de l’obscur. J’ai donc quand même essayé de donner deux trois trucs dans ce sens-là, parce qu’au final ça reste mes trucs préférés ; les ambiances sombres, de films d’horreur, artistiquement c’est ce que je préfère faire. Mais j’aime bien tester des trucs, varier, avec le côté funky, lent, que j’aime bien aussi.

Ca correspond bien à l’évolution des thèmes, c’est un projet qui donne envie de chiller…


C:
 Ca c’est l’ambiance mixtape, justement. Je n’ai pas travaillé ça comme j’aurais travaillé un album, sinon ça aurait été raté à mes yeux.

Comment est-ce qu’on travaille un album, comment est-ce qu’on travaille une mixtape ?


L & C
(en choeur) C’est différent !
L: un album c’est une histoire, une cohérence.
C: J’ai la même vision que lui. Quand tu t’intéresses un peu, tu comprends qu’il y a une espèce de formule. Si Laisse-Nous Faire était un album, ça rendrait pas bien : 23 titres, donc un quart sont un peu à l’arrache…

A ce point ? L’auditeur ne le ressent pas nécessairement.


L: 
Pas à l’arrache mais par exemple, le texte du morceau Il suffit, Caba le connaissait déjà par cœur avant même Le Singe Fume Sa Cigarette donc ça n’avait pas été pensé pour ce projet.

C: Voilà, parfois t’as des textes qui trainent à gauche à droite, et un pote te rappe un texte à propos duquel tu te dis « ah s’il change tel ou tel truc, on peut fusionner et donner un truc bien. Voilà comment se construit une mixtape. Pour un album, je serais tout seul, moi, devant mes espèces de plans machiavéliques…

L: Moi, en revanche j’ai travaillé une cohérence ; j’avais déjà plus ou moins l’ordre dans ma tête ; j’ai fait en sorte que les morceaux ne se ressemblent pas, qu’ils s’enchainent bien, sans passer du coq à l’âne, que les prods soient dans le même esprit… voilà, c’est aussi simple que ça. Les gars qui sortent dix albums dans leur vie, ça veut rien dire, c’est forcément pas sérieux ; t’es un bon artiste si dans ta vie tu fais quatre, cinq albums grand maximum. Un album doit te prendre des années.

Là, mon EP, c’est huit titres, j’y ai passé un an, parce que j’ai travaillé cette cohérence, et si je le fais sur un album un jour, je me prendrais dix fois plus la tête encore. Ce n’est pas un de mes classiques, mais si tu prends l’exemple de Good Kid, M.A.A.D. City de Kendrick Lamar, voilà un  vrai album selon ma définition, il raconte une histoire du début à la fin, en passant par les interludes. A partir du moment où tu ne fais que mettre des morceaux bout à bout, c’est une mixtape.

Du coup sans parler d’aboutissement, Lomepal, tu penses que tu as trouvé ton style ?


L:
 Je ne peux pas le savoir. Je ne sais pas comment j’évoluerai mais je suis assez content de là où je suis arrivé aujourd’hui. Maintenant j’ai envie de laisser un peu la technique de côté.

En tant qu’auditeur, on sent déjà que tu travailles dans ce sens.


L:
 En fait, il y a un moment, quand tu écris, t’as envie de montrer à tout le monde ce que t’es capable de faire.
C: Quand tu écris pour les rappeurs.  Au début tu te dis, je vais pousser le délire le plus loin possible pour en mettre plein la vue aux gens qui comprennent ce que tu sais faire. A ce moment là, t’es vraiment dans du rap de MCs, parce que ceux qui vont se dire « putain ce type est fort », c’est ceux qui ont compris toutes les subtilités que tu as voulu mettre dans ton texte en termes de rimes, etc. Au final, tu te fermes un peu parce que l’auditeur normal, à moins d’être un ultra fan de rap, une sorte de puriste qui a tout analysé (que je n’aime pas spécialement), ne saisira pas tout ça.
L: La force, parfois, c’est de faire partager ton univers à tout le monde, alors que les types ne te connaissent pas du tout. C’est aussi toute une technique d’être accessible. Rendre la chose la plus musicale possible.
C: Sans non plus changer ce que tu veux faire.

Vous écrivez sur les prods ?

C: Ca dépend.
L: Moi je préfère le faire maintenant. Ca me frustre d’avoir un texte que je ne pose pas sur la prod sur laquelle je l’ai écrit, parce que j’essaie de jouer avec la mélodie maintenant, sinon je sens un côté faux.

C: Pour ma part, j’peux découvrir une prod qui m’inspire telle ambiance, et ça se fait tout seul ; parfois j’écris carrément sur des sons qui me font kiffer, et même s’il y a déjà des paroles, j’m’en fous, j’écris dessus. Et je me retrouve avec un texte, sans pouvoir utiliser l’instru, alors j’essaie d’en trouver une autre qui colle bien. Ca dépend, c’est des façons de travailler.

L: Il y a plusieurs manières d’écrire. Certains te diront, et je trouve que c’est une erreur, que pour écrire un morceau il faut un thème. Mais parfois c’est juste une ambiance un morceau. Tu peux faire un son où tout le monde suit le champ lexical de… je sais pas moi, des bateaux, mais ça ne fera pas un meilleur morceau qu’un autre où tout le monde respecte juste l’ambiance du début à la fin. Et ça tu ne peux pas le faire sans la prod.

Sur le titre Cette Foutue Perle, l’assemblage du texte et de la prod fonctionne parfaitement.


L:
 Et pourtant, j’avais écrit le premier couplet avant et c’est celui qui me frustre le plus sur le titre.

Quel regard est-ce que vous portez sur le boulot effectué par l’autre ?


C:
 Il sait très bien que je kiffe à fond ! Y’a pas de soucis, c’est un maître.
L: On n’aurait pas fait un projet ensemble si on ne s’entendait pas là dessus. Je le valide complètement. J’ai jamais été angoissé à l’idée qu’il ne fasse pas les choses bien sur un morceau (…). Au début, on a décidé de travailler ensemble parce qu’en discutant de différentes techniques, qu’on avait du mal à mettre en mots pour les expliquer, on s’est rendu compte qu’on comprenait et remarquait les mêmes choses. « Ah toi aussi t’as compris ça… ah ouais j’avais pas pensé à ça ». On a parlé des heures et des heures de rap avant Le Singe Fume Sa Cigarette. Ensuite j’ai enregistré Cette Foutue Perle à Bruxelles.
C : Il dormait chez moi alors qu’il était en studio donc… et moi dès que je fais un son je lui envoie pour voir s’il aime bien. On se suit tout le temps.

Tu dis, Caballero, dans Baby Funk, « J’peux t’parler d’Israël, de Palestine/ puis de Ralph ou d’Lacoste ou bien des sticks d’amnez que j’apprécie… ». En général, les artistes ne varient pas à ce point dans leurs thématiques.


L: C’est justement ce qu’il dit.
C: J’m’en fous. J’parle de ce dont j’ai envie de parler. Je décide de me mettre des barrières ou non. Après je peux tout faire.

L: (parodique) Il peut tout faire ! (rires)
C: C’est juste pour dire que si ça ne plait pas, tant pis. C’est aussi la chance que j’ai. Je dis ce que j’ai envie de dire, je sais que des gens vont kiffer (…). J’fais ce que j’veux.

L: On est indépendants, on ne reçoit d’ordre de personne (…). Mais en fait c’est le thème du morceau, c’est une sorte d’ego trip où il se fout de notre gueule, il est en train de rigoler derrière son truc, et il te dit j’peux te parler de n’importe quoi, j’en ai rien à foutre, j’fais ce que je veux sur de la funk et j’m’amuse si j’ai envie, et si t’es pas content tant pis.
C: Exactement. J’aime bien l’ego trip en ce moment, c’est l’esprit du personnage maintenant et du projet en même temps.

Ca va mieux, alors (par rapport à Laisse-moi Faire, ndlr) ?


C:
 Ouais, ça va mieux. Au final, c’est positif ce qui nous arrive, je ne saute dans des piscines de billet comme Picsou mais par exemple aujourd’hui je voyage en un jour de BX à Paris, je te rencontre, puis je repars pour Nantes pour faire du son… y’a rien de mieux. Je ne vis pas encore de ça, malheureusement, on fait en sorte que ce soit la prochaine étape, mais c’est positif, on avance; plus de gens qui écoutent, plus de téléchargements, plus de concerts, plus de projets… que du positif.

L: On est en constante évolution, même si c’est loin, on n’a pas la déprime de stagner.

C’est une question que vous vous posez vraiment, donc, de vivre un jour de votre passion ? Ce n’est pas le cas de tous les artistes.


C :
 Bien sur ! J’ai arrêté les études pour faire de la musique, alors c’est forcément un but.
L : Moi j’habite encore chez ma mère, mais je ne vis que de mes cachets, et Caba c’est pareil.

Vous dites faire ce que vous voulez. Mais est-ce que vous tentez de vous différencier des autres ? D’être originaux ?

L: C’est sur qu’il y a toujours un œil critique sur ce que font les autres.
C: Y’a surement des gens qui se disent « moi je fais comme ça parce que j’aime et tant pis si j’suis pas plus original que d’autres ». Moi j’essaie d’apporter quelque chose. Il faut quelque chose qui te caractérise, un univers.

Vous construisez votre posture d’artiste.


L:
 J’essaie.
C: T’y penses un peu, mais ça se fait tout seul.
L: Par rapport au fait de se démarquer, tu peux le faire parce qu’il y a plein de trucs qui n’ont pas été poussés dans le rap, même si c’est très précis et très subtil, il reste des trucs à faire.

D’un point de vue plus pratique, est-ce qu’on peut attendre Un deuxième Singe Fume Sa Cigarette ?


L&C:
 Vous pouvez commencer à vous poser des questions.

Mais il y a Fixpen Singe1 avant…


L:
 Ouais mais ça ce n’est pas le même projet. Sur Fixpen Singe, on veut vraiment amener un truc complet, développer des concepts pour mettre en valeur la scène. Ce n’est pas un groupe mais une connexion scénique. (…) Je trouve qu’aujourd’hui dans le rap, c’est totalement assumé de prendre son micro sur scène et de faire ses morceaux un par un ; de faire une playlist quoi ! Comme si on nous disait : « le morceau est tellement puissant seul qu’il n’y a pas besoin de construire un truc autour ». Je ne suis vraiment pas d’accord ; la scène c’est complètement différent.

Aux Etats-Unis, dans les années 2000, il y a eu des trucs tellement puissants. Je pense au Up In Smoke Tour (Eminem, Dr. Dre, Snoop Dogg, Ice Cube, 2000), qu’on a revu y’a pas longtemps avec Caba, les gars ne travaillaient pas seulement les morceaux, y’avait tout un truc autour, de l’acting, des transitions calculées, du décor… et tu te prends ça en bloc, du spectacle. Ca s’est perdu en France et c’est triste parce que ça fait partie du hip-hop. La scène est une science en soi. Némir sur scène par exemple, c’est un des seuls qui m’ait giflé ces derniers temps, il travaille son truc, et tu te prends tout en bloc. C’est vraiment ce qu’on veut faire sur Fixpen Singe.

A trop travailler la scène, vous n’avez pas peur que toutes les dates se ressemblent ?


L:
 Mais tous les concerts sont les mêmes !
C: Faut pas croire que les scènes changent sur chaque date d’une tournée ! On suit un squelette et on interagit ensuite en fonction du public.

L: Le but, c’est de travailler pour surprendre le public, faire du show, et c’est un truc américain. J’ai l’impression qu’en France même les grands artistes ont abandonné l’idée (…). Alors que je trouve ça trop puissant ! Sur Up in Smoke Tour, le morceau Still D.R.E., tout le monde le connaît ; ils auraient pu simplement lancer la prod, et tout le monde aurait été content, mais ils sont allés plus loin que ça

(Lomepal nous raconte alors ce moment du show, inspiré du film Menace II Society : il s’agit en fait du titre The Next Episode).

Et là, les gens deviennent fous ! Quand la prod part, t’imagines même pas ce qu’il se passe dans la tête des gens ! Ils kiffent trop le morceau et ils sont en plus surpris.

On peut s’attendre à ça alors ?!


C:
 Bon, y’aura pas de feux d’artifice hein !
L: On a évidemment moins de moyens mais tu peux faire de bonnes choses (…). On sait qu’on a un petit public qui connaît nos morceaux, mais ce serait trop facile de se dire « on y va, on fait ces morceaux et c’est finit », on veut aller plus loin.

Pour finir, vos morceaux du moment ?


C:
 Roc Marciano, à fond. J’ai beaucoup passé d’Action Bronson et là c’est Roc Marciano sans arrêt.

L: J’aime bien la nouvelle école des prods un peu lentes, un peu sombres… pas vraiment de la trap parce que j’aime pas trop les synthés un peu dégueus (sic) mais je me suis bien pris A$AP Mob, A$AP Rocky, tout ça. Sinon, je trouve que le dernier album de Mac Miller (Watching Movies With the Sound off) est vraiment bien, alors que je n’aimais pas du tout ce qu’il faisait avant. Avant, il faisait des trucs vraiment commerciaux, toutes les petites minettes le kiffaient, avec sa petite voix d’ange… Là, tu sens qu’il s’est fait kiffer. Son album, sur Youtube, tourne vraiment moins bien qu’avant, parce que maintenant il fait des trucs sombres, ego trip un peu dégueulasses, et c’est beaucoup moins accessible (…) et je le préfère largement là-dedans. C’est un bon album, au sens où j’en parlais tout à l’heure.

Le mot de la fin ?


C:
 Fixpen Singe !
L: Il faut que tout le monde parle de Fixpen Singe, que les gens s’en rappellent ! On veut passer dans une ville et que tous les amateurs de rap se disent « ça y est ils passent dans notre ville » ! C’est dur, mais on espère y arriver.

1 Tournée à venir réunissant Fixpen Sill (Kéroué/Vidji Stratega), Caballero, Lomepal.

 Merci au Petit Léon, 88-90 rue Mouffetard (75005 Paris) pour son accueil et ses bonnes crêpes. 

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