Interview – Lasco, Les Lilas ou la fêlure dans la fleur

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Membre du collectif LTF (Les Tontons Flingueurs) qui réunit de jeunes rappeurs du Nord-Est parisien et de sa proche banlieue, avec lequel il a sorti 2 mixtapes, LDA9Q I et II, Lasco revient avec son premier projet solo, Le Blood, sorti le 2 avril 2017. Sans jamais désemparer, il y dépeint avec technique et sincérité un univers froid et dense, entre les tours et les zones pavillonnaires de sa ville, Les Lilas, parfois dure mais à laquelle il reste profondément attaché. Rencontre avec celui qui, toujours entre introspection et performance, s’affirme dans la construction de son identité artistique tout en gardant les yeux grands ouverts sur la rue.
Tout d’abord, peux-tu te présenter ?

Lasco, 22 ans, je viens des Lilas, je suis membre du groupe LTF (Les Tontons Flingueurs). Ça fait déjà longtemps que j’écris et ça fait également un moment que je rappe, puisque j’ai commencé vers 13 ou 14 ans. Ceci étant, je dirais qu’il y a quand même une différence entre « rapper »  et « faire du rap » : au début, tu commences à rapper avec tes potes comme ça un peu à l’arrache, dans la rue pour déconner, sans forcément prendre conscience du fait que tu pourrais en faire une carrière et que ça pourrait devenir sérieux, et ensuite tu passes à l’étape suivante, celle de « faire du rap », qui consiste à trouver des prods, les retravailler, caler ton flow dessus, expérimenter et réellement faire des morceaux. C’est une approche beaucoup plus complète des choses.

Comment t’es-tu lancé dans le rap ? Comment vous-êtes-vous rencontrés avec ton groupe LTF ?

Tous étaient des connaissances. Le premier que j’ai connu, c’est Lesram, qui était au lycée avec Lu’cid, Lpee et Moken. Lu’cid lui-même connaissait Derka, donc les différentes équipes se sont regroupées un peu comme ça, de fil en aiguilles. On était tous des amis d’amis. On a commencé à aller aux open mics pour rapper tous ensemble, car au début c’est la seule opportunité que tu as d’accéder à un micro et de pouvoir montrer tes textes à des gens, même si en réalité c’est nul à chier. Disons qu’il faut y aller pour soi : si t’as envie de t’affirmer, de t’entraîner à rapper en public, c’est bien, mais en dehors de ça, les gens qui sont là n’attendent que le moment où eux vont rapper, ne pensent qu’à leurs propres textes, mais ne prêtent absolument aucune attention à ce que font les autres. Ils se regardent le nombril sans jamais lever la tête pour voir ce qu’il se passe autour d’eux. Et puis c’est un peu l’anarchie, c’est même vraiment la guerre, tout le monde se bouscule pour pouvoir rapper, se vole la place et le micro. Et une fois que tu as réussi à rapper, en général ça a été tellement galère que tu ne restes pas pour voir ceux qui passent après toi. Tu te casses tout de suite après. C’est un peu triste mais ça se passe comme ça : chacun fait son truc puis se barre direct.

Les meilleurs souvenirs d’open mic que j’ai, c’est quand on se mettait à 4 ou 5 sur le côté avec des membres de LTF, accompagnés d’un son sur un portable ou une petite enceinte, et qu’on se mettait à kicker et à se montrer vraiment ce qu’on savait faire entre nous. Et là tu écoutais, parce que tu savais que t’allais rapper de toute façon au moins 3 ou 4 textes.

LTF, ça s’est officialisé le jour où on a fait une toute petite webradio tous ensemble, celle d’un pote qui était à Choisy. On y est allés à 9 et en sortant de là on s’est dit : « Ouais les gars, on a brûlé ça, faut qu’on officialise le truc ». C’est là qu’on s’est vraiment dit qu’il fallait sortir des sons sous un nom commun. Ça a été l’acte de naissance du collectif, en quelque sorte.

Quelles sont tes influences dans le rap et en dehors ?

J’ai déjà fait quelques interviews et je me rends compte que c’est la question à laquelle je ne donne jamais les mêmes réponses (rires). Parce que ça varie pas mal, je suis inspiré par beaucoup de choses assez différentes que j’écoute. C’est assez pulsionnel chez moi : parfois, j’écoute un morceau et je me dis : « Wow ! J’ai trop envie de faire ça ! ». Par contre, je ne ferai jamais quelque chose que je ne me suis pas approprié. J’ai besoin de mettre de ma personnalité dans le morceau, sinon ça n’a pas d’intérêt.

Tu viens de sortir ton premier projet solo « Le Blood », après avoir officié avec LTF. Comment vis-tu ta première sortie solo ?

C’est d’abord un accomplissement. J’ai toujours su que je voulais faire ça, et même avant de rapper avec LTF, je rappais déjà tout seul. Je suis d’autant plus content que le projet corresponde vraiment à ce que j’avais envie de sortir. Mais je t’avoue que là, on est déjà dans ce qui arrive après. C’est très plaisant pour moi d’avoir enregistré mais là où je prends mon pied, c’est dans la confection du projet. C’est là où je me sens le mieux.

Pourquoi avoir choisi d’appeler ce premier projet « Le Blood » ?

Souvent, les gens me demandent combien de temps ça m’a pris pour réaliser cet EP. Et je réponds que le premier projet, en général, c’est 22 ans. Tu vois, j’ai 22 ans et ce projet, j’y ai mis tout ce que j’ai vécu, tout ce que j’ai accumulé comme expérience de vie jusque-là. Pour ceux qui ne seraient pas du tout anglophones, « Le Blood », à prononcer à la française (rires), c’est donc le sang, mais à plusieurs niveaux. Le sang, c’est d’abord ce que je suis moi, mon propre sang, car cette notion de sang revient souvent dans mes textes (« j’ai le sang de papa, de maman », « le sang froid / le sang chaud » etc.). Ensuite, c’est la famille, autant ceux avec qui on partage le même sang que la « famille » au sens large, c’est-à-dire tout mon entourage, tous mes potes. Et enfin, quand tu dis de quelqu’un qu’il est « le blood », c’est une expression qui signifie que cette personne est de ton monde, de ton secteur, qu’il partage ton quotidien, ta façon de penser, de voir les choses. Donc pour moi, c’est aussi ma ville, Les Lilas, et par extension mes auditeurs.

Pour résumer, « Le Blood », c’est une référence d’abord à qui je suis, ensuite au lieu et à l’entourage qui ont contribué à me façonner tel que je suis (mon quartier et ma ville Les Lilas, ma famille et mes proches).

Pourquoi avoir choisi de clipper « Zouk » ? C’est ton morceau préféré du projet ?

Je les aime tous, évidemment. Chaque morceau de l’EP a sa propre ambiance comme tu le disais donc tout dépend de l’état d’esprit dans lequel je suis. D’une certaine manière, chacun est mon préféré par intermittence. Mais je trouve que « Zouk », c’est un morceau comme il y en a peu dans le paysage actuel du rap français. Et j’adore la prod !

L’EP fait coexister beaucoup de styles différents (grosse trap bien kickée sur « Pochtar », son plus doux et cloud sur « Mood », accents tropicaux et dancehall sur « Coquillages », tonalité plus sombre sur « Zouk »…). Cette hybridité résulte d’une volonté d’exploration de ta part ?

Mes choix à ce niveau-là restent assez instinctifs ou pulsionnels, pour reprendre le terme que j’ai employé tout à l’heure. Ce n’était pas une volonté consciente de ma part, je n’étais pas du tout dans une optique de démonstration, de prendre la palette des sonorités qui marchent en ce moment et de me dire : « Je vais leur montrer que je sais faire ça, ça et ça ». J’ai simplement fait ce que j’avais envie de faire, ce qui me faisait plaisir à partir des sons qui m’attirent moi personnellement. Si tu regardes bien, il y a toujours une touche personnelle dans ma manière d’approcher les différents sons. Par exemple sur le morceau « Coquillages », je ne me suis pas dit : « Bon, je vais faire un son dancehall, comment je vais faire, de quoi je vais parler ? ». Dans ce morceau, je parle de choses assez tristes, qui marquent la rupture avec les thèmes plutôt joyeux et festifs qui sont habituellement abordés sur ce type de sonorités. La première phrase de mon couplet, c’est : « J’t’emmène aux Caraïbes », sauf qu’en fait je ne parle pas du tout de ça dans la suite du morceau. C’est beaucoup plus sombre, plus mélancolique que ce que le début laisse entendre, et ça prend l’auditeur par surprise.

Concernant la musique à proprement parler, je ne vais jamais faire quelque chose que je ne comprends pas pleinement. Si je fais quelque chose, c’est que j’y trouve un certain charme et que j’ai vraiment envie de me diriger vers cet univers et d’apporter ma touche personnelle, ma pierre à l’édifice. Je ne m’oblige à rien mais je ne m’interdis rien non plus : je ne me dirai jamais : « il faut absolument que je fasse ça » si je n’en ai pas envie, et à l’inverse, je ne me dirai jamais non plus : « il ne faut pas que je fasse ça ». J’aurais tout aussi bien pu faire un projet totalement uniforme, je ne vois pas la diversité des sons comme une obligation. Ça m’arrivera peut-être d’ailleurs (rires).

Sur « Le Blood », tu développes un univers assez mélancolique. C’est même l’autre marqueur du projet, tant en termes de musique qu’au niveau des thèmes que tu abordes. C’est aussi une facette de ta personnalité dans la vie ?

Je pense que oui. C’est clairement quelque chose qui existe chez moi, notamment dans mon rapport à la musique mais aussi plus généralement dans mon rapport à la vie. Je suis comme ça dans la vie et ça ressort dans mes textes. Ce qui est marrant, c’est que je ne m’en rends pas forcément compte par moi-même. C’est plus quelque chose dont je prends conscience à travers les retours que j’ai eus sur « Le Blood » ou les questions qu’on me pose en interview. Mais ça va aussi avec d’autres aspects de ma personnalité. Par exemple, il y a toujours une certaine part d’insolence dans mes lyrics. Après, c’est quelque chose d’assez naturel et répandu dans le rap, tout le monde passe un peu par là.

En tout cas, je fais toujours ce que j’ai envie de faire et quand j’écris, je ne fais jamais de tri dans ce que j’ai envie de dire en me demandant si telle ou telle phrase est claire pour les gens, si elle va ou non être comprise. Je ne me dis jamais : « Ça ne sert à rien, c’est trop compliqué, les gens ne vont pas comprendre ». Je ne veux surtout pas croire à l’abrutissement des gens et encore moins y participer. Je pense vraiment que tout le monde est apte à écouter de la bonne musique, à s’interroger sur le sens des choses et à les comprendre, sans qu’on ait besoin de leur baliser le chemin. C’est une grossière erreur de penser l’inverse, de « prendre les gens pour des cons ». Et la meilleure preuve de ça, c’est Kendrick Lamar : tout le monde s’accorde à dire que c’est le meilleur rappeur actuel, celui qui rencontre le plus de succès, et ses lyrics sont pourtant assez profondes, assez travaillées. Ça ne l’empêche absolument pas d’être compris par les gens. Bien au contraire, c’est ce qui le rend intéressant.

On sent une relation ambivalente avec ta ville, Les Lilas, et avec ton quartier : d’un côté tu les aimes et tu y es très attaché, et de l’autre tu t’y sens enfermé, oppressé, presque un peu prisonnier.

Les Lilas, c’est une ville que je connais très bien. J’y ai toujours vécu et j’ai déménagé 8 ou 9 fois, toujours là-bas, donc je connais un peu tout le monde. C’est une ville qui a une forte identité artistique et qui, dans une certaine mesure, a aussi contribué à forger la mienne. Les Rita Mitsuko, beaucoup d’artistes peintres, de sculpteurs, de mecs du street art, de réalisateurs et d’écrivains ont habité là. Durant plusieurs années, on a même été la ville de France avec le plus gros pourcentage d’intermittents du spectacle par rapport à notre population totale. C’est un véritable foyer créatif, en effervescence permanente, marqué par une certaine mixité sociale et par son mélange architectural singulier de grandes tours et de pavillons tout proches qui se côtoient. Il y a à la fois un côté 93 et un côté plus aisé, j’aime beaucoup l’atmosphère qui y règne. « Le Blood », c’est aussi le reflet de cette dualité-là, car c’est une plongée dans mon quotidien.

Après, il y a aussi un peu le syndrome de Stockholm, en ce sens que tu es enlevé par ton quartier, d’une certaine manière, tout en y étant dans le même temps profondément attaché. Et quoi de mieux pour symboliser ce que tu vis que le lieu où tu le vis ? Je parle beaucoup de mon quartier parce que c’est le cadre des joies comme des galères, des moments posés où je suis tranquille avec mes potes comme des emmerdes. Ça vient naturellement quand j’écris. Quand t’as pas forcément d’argent, et que le quartier commence à te peser, la première chose que tu te dis, c’est : « Je voudrais me barrer, je voudrais sortir de tout ça ». Quand t’as des sous et donc la possibilité de faire autre chose, ça te pèse moins, mais c’est quand tu te retrouves en bas de chez toi sans nulle part où aller faute de tunes que ça devient dur, que tu te sens comme prisonnier du quartier. Parce que tu assimiles ta situation financière, en l’occurrence le fait d’être en galère, de ne pas pouvoir partir en vacances etc, avec le quartier. Mais paradoxalement, quand je suis parti 3 mois aux Etats-Unis, il m’a beaucoup manqué. Pourtant, à Los Angeles ou à New-York je me sentais hyper bien mais malgré tout, il y a des trucs qui te manquent : le barbecue avec les potes, les foots, les moments posés en groupe le soir.

Pour terminer, es-tu satisfait de la manière dont cet EP a été reçu ?

Je pouvais difficilement ne pas être satisfait dans la mesure où je n’avais pas d’attentes particulières par rapport à ce projet. Je suis surtout dans la création donc ma satisfaction provient essentiellement du fait de voir tout ce processus aboutir. D’ailleurs, on n’a pas fait de promo autour de l’EP, on n’a pas spécialement cherché à le mettre en avant. L’avantage que j’ai eu, c’est que mon manager Toni (qui vient lui aussi des Lilas) m’a appris beaucoup de choses auxquelles je ne connaissais rien. Il m’aiguille et même me complète. C’est lui qui m’a dit qu’il se passait vraiment quelque chose à l’écoute du projet, et qui tout en comprenant ma volonté d’être là pour faire de la musique avant tout, sans chercher à la vendre ou à convaincre que je suis le meilleur, m’a permis de réaliser que ça n’empêchait pas de faire les choses bien et d’encourager le public à découvrir l’EP par un petit coup de projecteur.

Je suis assez content des retours et des chiffres de téléchargement pour l’instant, surtout pour des chiffres de lancement. J’ai reçu énormément de messages très positifs et très encourageants sur « Le Blood ». Et même dans le regard de mes potes, j’ai senti que d’un coup, je n’étais plus simplement « leur pote qui fait du rap » mais qu’il y avait une vraie appréciation et un vrai engouement pour ma production musicale en tant que telle, pour ce qu’elle est, indépendamment du fait que j’en sois l’auteur. Du coup, j’ai pleinement confiance en ce que je fais aujourd’hui et j’ai de moins en moins besoin d’une approbation extérieure pour me rassurer, pour me dire que je suis sur la bonne voie. A l’avenir, j’ai d’ailleurs pour ambition d’intervenir plus en profondeur sur la création et la structuration du son, sur les mixes, sur les arrangements, comme sur la scénarisation et la réalisation de mes clips. J’ai vraiment à cœur d’apprendre et de m’améliorer à tous ces niveaux.

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Le Scribe

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Fondateur et Auteur chez Grapes of Rap
Le blog spécialisé sur le rap américain qui se donne pour objectifs d’en décrypter les tendances et d’en cartographier les univers. Parce que les rappeurs sont eux aussi, à leur manière, des raisins de la colère.
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