Illa J, d’un frère à l’autre

In Interviews by Sam Rick Comments

De Détroit jusqu’au Québec, c’est dans le confort de son nouveau chez-soi que le rappeur, chanteur et producteur Illa J, membre en règle du groupe Slum Village, a été reçu par nos copains québécois de Ghetto EruditÀ mi-chemin entre rap et r&b, Illa J se réintroduit, sept ans après la sortie de Yancey Boys sur des productions de J Dilla, avec cet éponyme projet solo. Prouvant au monde du hip-hop qu’il est désormais bien plus que le frère de l’autre.

SUR TON DERNIER SOLO SOBREMENT INTITULÉ ILLA J, TU NOUS PRÉSENTES UN BEL ÉQUILIBRE ENTRE LE HIP-HOP ET LE R&B, PARLES-NOUS UN PEU DU CONCEPT ET QUEL EST TON PRINCIPAL OBJECTIF AVEC CET ALBUM ?

Illa J : Le plus important pour moi était de me réintroduire en tant qu’artiste solo. Quand j’ai commencé avec le projet Yancey Boys, j’ai tout de suite eu conscience de la manière dont les gens me percevait, la façon dont les médias avaient de me présenter, de parler de moi. Il y a eu de jolies retombées médiatiques, mais la plupart des critiques concernaient plus les productions de mon frère (J.Dilla, ndlr) que de mon apport sur l’album. Je considère quasiment cet album comme une mixtape sur laquelle je rappe par dessus les productions de mon frère, voilà pourquoi mon premier album solo est une réintroduction.

Je suis plutôt satisfait de l’expérience que j’ai acquis entre les deux projets, j’ai vraiment eu la chance d’évoluer, de faire beaucoup de progrès et d’en apprendre davantage sur les rudiments de l’enregistrement, et comment bien s’immiscer dans le processus. Évidemment, Montréal a eu une énorme influence à ce niveau, puisque tout le projet a été enregistré ici. Avec ce projet solo, je tenais définitivement à mettre l’emphase sur mes paroles et explorer d’autres styles musicaux, mais également de toucher de nouveaux horizons. Par exemple, j’ai un morceau intitulé  « Sunflowers » qui est plutôt acid jazz, le morceau  « Universe » est plutôt r&b et funk. J’ai toujours fait de la musique en incluant différents genres, mais je n’ai jamais sorti de projet aussi varié. Mes précédents projets étaient principalement orientés hip-hop, avec « Illa J » je veux prouver aux gens que je fais plus que cela, que mon univers musical ne se limite pas hip-hop. On peut dire que je suis un artiste touche-à-tout qui espère, par chance, faire de la bonne musique.

TU SEMBLES T’ÊTRE DAVANTAGE IMMISCÉ DANS LE PROCESSUS DE PRODUCTION DES MORCEAUX AVEC LE DUO CANADIEN POTATOHEAD PEOPLE POUR CE PROJET.

On peut dire ça comme ça, dans le sens où j’ai davantage pu décider quels types de sonorités je voulais pour ce projet. Par exemple, à l’époque où j’écrivais le morceau « Universe », j’étais dans ce qu’on peut appeler ma « phase Prince » – un de mes artistes favoris de tous les temps, soit dit en passant. J’étudiais beaucoup de pop des années 80, et je disais à Nick Wisdom et Nate avant de me rendre en studio que je cherchais une sonorité qui prendrait la direction de l’année 1999 pour ce morceau, quelque chose dans cette vibe en tout cas. Arrivé en studio, ils avaient les drums et la basse, pas ce que vous entendez avec le produit final, mais bien le squelette de cette version.

Dans ma tête, les influences étaient non seulement tournées vers Prince mais également vers Steve Arrington du groupe Slave. Ma participation dans les productions s’est donc résumée à faire part de la direction sonore que je souhaitais faire prendre à chacun des morceaux. Les Potatohead People travaillaient ensuite la production en tentant de capter mes souhaits, d’y intégrer mes demandes, tout en conservant bien sûr leur touche et leurs envies ! Finalement, ça me rappelle les enregistrements avec mon frère et la façon de travailler que l’on avait tous les deux. Il savait parfaitement comment faire agencer tel type de sonorité avec ma voix, et réussir à produire un tout cohérent.

POUR CEUX QUI NE CONNAÎTRAIENT PAS ENCORE LE DUO POTATOHEAD PEOPLE, QUI SONT-ILS ET POURQUOI AS-TU FAIT APPEL À CES DERNIERS POUR PRODUIRE L’INTEGRALITE DU PROJET ?

Potatohead People est composé de Nick Wisdom et Nate aka AstroLogical Beat, tous deux de Vancouver. J’ai tout d’abord rencontré Nick lors d’un de mes concerts à Vancouver, le feeling est bien passé et j’y suis retourné plusieurs fois. Mon gars Frank Nitt travaillait déjà avec eux et m’a convaincu de faire de même. On a donc commencé à travailler ensemble. Après quelques morceaux, j’ai vite compris que je devais continuer d’aller de l’avant avec cette collaboration.

En avril dernier, Nick m’a proposé de les accompagner en studio pendant la production de leur propre projet Big Luxury paru début 2015. J’en ai profité pour garder quelques unes de leurs excellentes productions pour moi tout seul. Du coup, j’étais tout le temps en studio avec eux, je rappais en permanence, à tel point que j’ai dû retarder la sortie de leur projet ! À chaque fois qu’ils enregistraient un morceau, je me devais d’écrire dessus, donc avant de quitter le studio, nous avions dix morceaux de Illa J et huit pour Big Luxury (rires).

Ce fût vraiment une belle expérience que de travailler avec Potatohead People, simplement parce que je ressentais une certaine vibe dans leur musique et un certain équilibre des forces. Ils sont clairement influencés par la musique de mon frère, mais ils ont leur propre style, ils n’ont pas essayé de me soumettre de pâles copies des productions de Jay Dilla, mais bien de m’imposer leur propre style…influencé par Jay Dee. Ce qui est complètement fou à propos de ça, c’est que j’ai ressenti le truc comme si mon frère là-haut nous avait rassemblés afin de travailler ensemble. Naturellement, juste parce qu’ils ont ce feeling que mon frère avait. Ce n’est pas quelque chose que tu peux forcer, tu l’as ou tu ne l’as pas, et ces deux très talentueux producteurs ont visé juste.

TU VIS A MONTREAL DEPUIS QUELQUES TEMPS DÉJÀ. COMMENT CETTE VILLE T’AS INFLUENCÉ EN TANT QU’ARTISTE ET DANS LA CRÉATION DE TON NOUVEL ALBUM ?

Lorsque nous nous sommes installés ici il y a trois ans, ma copine et moi, nous sortions à balle dans les clubs, comme le Blizzarts, par exemple avec la présence de DJ Similac et DJ Melt, ainsi qu’un autre sur la rue St-Laurent, l’Appartement 200. C’est un peu dans les mêmes codes que la vie nocturne de Détroit avec sa variété de clubs selon les genres musicaux, tu y retrouves des clubs hip-hop, tantôt super pop, tantôt house, tantôt funk, bref cette variété reflète les styles musicaux avec lesquels j’ai grandi à Detroit. Ce fût définitivement une très bonne idée de venir m’installer ici, je me sens un peu comme chez moi. L’énergie qui s’y dégage et spécialement durant l’été, est très positive et c’est la joie d’y résider.

Je ne sais pas si c’est pertinent, mais vous avez vraiment de la très bonne poutine. Quand je vais aux États-Unis, je suis toujours surpris de voir qu’il y a de la poutine sur les menus là-bas, moi qui croyait que c’était exclusivement du Québec. Mon amour pour la poutine vient certainement des frites chili et fromage de Detroit, c’est notre version de la poutine que tu retrouves absolument partout là-bas. Honnêtement, Montréal c’est cette autre énergie, c’est complètement une ambiance différente, Détroit restera toujours dans mon cœur et mon chez-moi, mais je me considère désormais comme chez moi à Montréal. Il ne me reste plus qu’à améliorer mon français je l’avoue, fini la procrastination ! (rires)

J’ai d’ailleurs un morceau sur mon récent projet intitulé  « French Kiss », qui parle de ma source de motivation à ce sujet : les incroyables filles de Montréal (rires). Mon gars Phife Dawg, originellement du groupe A Tribe Called Quest, était supposé se retrouver sur ce morceau, pour certaines raisons il a retiré son couplet par la suite… Depuis le début de la création du projet, c’est mon morceau favori. En studio, je m’amusais souvent à faire un freestyle sur le refrain de ce morceau. Nick Wisdom le faisait tourner en boucle en studio. On a commencé à travailler le projet à partir de ça.

LE RÉPUTÉ BLOG AMÉRICAIN HIPHOPDX A CRITIQUÉ SÉVÈREMENT LA SORTIE DE ILLA J, EN MENTIONNANT QUE TU AVAIS ÉCHOUÉ DANS CETTE TENTATIVE D’ATTEINDRE LES DEUX AUDIENCES HIP-HOP ET R&B, COMMENT RÉAGIS-TU À CETTE CRITIQUE ET COMMENT CROIS-TU QUE CES AUDIENCES ONT RÉELLEMENT ACCUEILLI TON RÉCENT PROJET ?

J’ai lu effectivement quelques articles qui critiquent le fait que j’inclus plusieurs styles musicaux dans ce projet. Je ne trouvent pas ces critiques pertinentes, c’est même plutôt positif quand on sait que c’est exactement ce que je voulais faire. Démontrer à mon public une palette musicale plus large, et prouver que je pouvais faire un album hip-hop qui touchent différents styles. Je crois que selon leur point de vue, j’ai en quelque sorte menacé la ligne entre le r&b et le hip-hop. Mais c’est normal, je suis un chanteur qui s’est mis à rapper. Sur Illa J, je ne chante que sur quatre titres, et encore, seulement dans les refrains. Il y a peut être sur « Sunflowers » et « Universe » que j’en fais un peu plus et donne de la voix, mais pour le reste c’est à prédominance rap. Le chant à toujours été mon premier amour, je ne vais pas m’en priver pour contenter quelconque critique. Ca ne m’affecte pas vraiment pour être franc.

VOUS VOYAGEZ BEAUCOUP TOI ET TA MUSIQUE, QU’EST-QUE LE VOYAGE T’APPORTE EN TANT QU’ARTISTE ?

Ça élargit carrément tes perspectives, avant que je commence à voyager je voyais mon frère le faire beaucoup, et ça semblait très loin pour lui. Ce que j’ai appris le plus du voyage, c’est à quel point la musique est un langage universel. Tu te retrouves dans un endroit qui ne parle pas la même langue que la tienne, mais qui comprend comme toi la musique. Souvent, il y a des gens que je vois en concert réciter mes paroles, qui viennent me voir après un concert et se retrouvent figés, ne sachant pas quoi me dire, vu leur méconnaissance de l’anglais. Ca, c’est une preuve tangible : la musique est universelle.

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Sam Rick

Sam Rick

Hybride activiste québécois atteint d’un syndrome « exploraptoire », le poussant naturellement à partager sa passion et faire découvrir la richesse de la culture hip-hop au plus grand nombre.
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