Heskis, mort et vie d’un GG Allin

In Chroniques by Théo Comments


Descendu sur terre en ange, Jésus Christ Allin a tôt fait de se voir posséder par le malin et d’œuvrer sous le nom de GG. Celui qui a ensuite construit sa légende noire sur sa volonté de se suicider en plein concert pour fêter Halloween est de ces personnages horrifiques, pour lesquels il existe une forme d’admiration secrète, morbide.

Casque nazi enfoncé sur le crâne, pour l’art scénique, il a consommé jusqu’à son dernier gramme d’arsenic. Les joueurs de Cluedo, les faiseurs d’histoires, se sont alors accordés à dire qu’il avait succombé à l’héroïne après un concert à Gas Station. D’autres indices laissent croire qu’il aurait vécu une expérience de mort imminente, qu’au contact de la force psychique d’Akira il aurait été sauvé en buvant une goutte de Pétrole. Celui-ci lui aurait alors confié une moto pour qu’il roule éternellement vers les Hautes-Cimes sur une route rédemptrice, une route sans fin ni commencement. Cette histoire se conte sous les néons électriques d’une station-service, station de correspondance entre l’être et l’oubli où en pleine nuit l’on se désaltère d’une boisson spleanique avant de continuer sa route, sans un regard en arrière pour le Heskitsch.

Motard sédentaire/casanier nomade, Heskis se situe en plein dans ce kitsch Kunderien, il a l’insoutenable légèreté de l’être enfumé qui face à Morpheus choisit la pilule rose de Néo-codion. Après avoir fait tourner la balle sur son 5 Majeur, le nantais a pris ses distances avec la réalité, s’est placé Hors II Portée. Une retraite temporelle en attendant de venir sauver Néo-Tokyo, passivement, brisée par l’altercation Hey Mennn, signalant le retour dans la course du Jeune Doué et Fier. Une course contre la montre, contre le temps qui passe et qui détruit tout, où le rappeur semble presque léviter au-dessus du flux, « Le monde peut s’éteindre, en fait [il s’en] fiche ». Une fuite artificielle, un paradis plein de fiel pour celui qui avoue être « obsédé par le temps qui passe, Syndrome de Peter Pan [il voudrait] vieillir en inversé ». Le paradoxe d’une avancée avec la marche arrière enclenchée, comme pour GG Allin c’est presque la mort, artistique, qui fait exister dans la postérité. « J’ai mes démons sur le dos, un corbeau sur le bras [..] il y a qu’une fois les pieds dans la merde que j’peux déployer mes ailes ». Reprendre la symbolique de l’oiseau de mauvais augure, se faire un médiateur entre le passé et le futur.

Parce qu’au fond derrière toute cette imagerie il s’agit de bien de ça, un heskitsch, une forme d’immobilisme alors qu’il est en quête de sa propre quête. L’imagerie d’Akira prend tout son sens : il n’avait pas la meilleure des motos, certes, mais il a été arrêté, ou bien s’est arrêté quand ses comparses ont continué d’avancer. « Comme GG Allin live au Gas Station » une station essence aux allures de Salle du Temps, où seul il combat ses démons et affûte sa plume avec « la poisse comme handicap, [alors que] les [siens] courent après les liasses et les paires de fesses, comprennent pas [c’qu’il] essaye de faire, c’est-à-dire être large dans les rimes étroites comme Ill et Cass ». Bloqué entre deux époques il ne trouve pas sa place, use du double sens du « live », vit et meurt sur les planches d’une scène « c’est fini, j’fais confiance à personne à part à moi-même, frérot autant être mort que dans la moyenne ».

« La vie est belle, le monde est moche », récurrence de l’entre-deux, du paradoxal, Heskis est entre splean et idéal puisque comme l’a dit Luciano, il n’est que de passage alors il fume et baroude grave. « C’est comme le sky et les femmes, ça fout la merde, j’ai traîné partout et la ride est partout la même », la solitude prend le pas sur sa lassitude, il se perd dans sa propre latitude, la drogue le fait prendre de l’altitude. Cette fuite conduit à l’isolement, puisque la ride est partout la même, il ride seul avec ses démons, s’éloigne des siens bien qu’il reste « obsédé par les pétasses et les belles choses ». Sa vie une partie de Cluedo, où un peu parano il avance parmi ceux qui se prennent pour le Diable, d’autres pour les fils de Dieu, lui ne vaut pas mieux, est né homme et mourra en tant que tel, ivresse, doutes et jalousie dans le cocktail.

Dans sa retraite il avoue que « L’amour est mort, ils ont retrouvé le corps, [il a] l’arme du crime planté sous la veste, des fois [il est] bon des fois [il est] tout l’inverse ». La femme se fait une idylle qu’il ne souhaite plus atteindre, une utopie morte née qu’il a choisi d’avorter tant « la vie c’est violent comme du sexe gore ou un film de Martin Sessecore ». Il a jeté l’ancre sur une route pavée de pages blanches noircies à l’encre, « marche avec les [siens], [avec une] envie de faire un truc malade, mais ici être nul c’est la norme, ils ont voulu couper [ses] ailes, n’attend pas le succès, [il s’assomme] sous la fumée verte. ». Ultime paradoxe, ce qui le tue le rend plus fort. L’écriture n’est qu’une énième drogue, un poison dans son grog. Il a « la puissance d’une arme à feu sous l’index » mais le canon est posé sur sa tempe. Machine à écrire, la codéine est son pétrole et lorsque Sheldon le sort de son Dojo avec « l’amnésie comme style de vie », Heskis recommence à voir tout en rose. La Salle Du Temps est une épreuve pour tout combattant, mais elle rapproche du Tout-Puissant, alors d’abord il « met les voiles après ça fait [son] comeback ».

Cet EP suinte de la solitude du rappeur resté à quai trop longtemps qui a vu son équipage suivre le courant, de l’enfant passionné que la vie rend homme désillusionné, des addictions salvatrices qui enfoncent dans la matrice, de l’écriture qui panse des plaies tracées au sang d’une plume d’acier. Un disque en 16/9e pour une plongée cinématographique dans un huit-clos enfumé à l’environnement violet où il ne fait qu’augmenter les doses jusqu’à ne plus lire les sous-titres. Puisque le monde est noir, le ciel est rose, on dirait même qu’il est sous lean. Le kitsch Kundérien de GG Allin, voilà ce qu’il souligne pour se mettre Hors II Portée sur les Hautes Cimes. Heskis retrouve une âme, se délivre de son spleen.

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Sorti des champs où la rue râle, j'arpente maintenant le bitume avec une plume. Etudie le journalisme avec le rap comme obsession, laisse un peu de la littérature et beaucoup de politique dans mon sillon.
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