Fuzati, interview et autres histoires

In Interviews by Nadsat Comments

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L’homme a su faire de chacune de ses sorties un petit événement. Il revenait il y a quelques semaines avec un projet un peu à part, mûri depuis plusieurs années, mais hors de la trilogie qui l’a rendue célèbre. Nous avons eu la chance de rencontrer Fuzati du côté de Modulor, le temps de discuter de ce nouveau disque, de son personnage, de ses méthodes de production, et même de littérature et de l’évolution de l’industrie musicale. Rencontre avec l’artiste le plus félinophile de l’hexagone.
Dernièrement, on t’a vu sur de nombreux médias nationaux et généralistes (Libération, Konbini, Topito, …). Es-tu à l’aise avec ces nouveaux formats de promo, ou s’agit-il d’un compromis nécessaire pour avoir une meilleure visibilité, et pour que tu puisses continuer à faire la musique que tu souhaites ?

Quand j’ai fait Vive la vie en 2004, je suis allé sur Canal Plus, je suis passé chez Arthur… A partir du moment où on me parle de musique et où je sais que je vais pouvoir m’exprimer, il n’y a pas de question de compromis. C’est vrai qu’il y a des médias qui ne sont pas qualitatifs pour les artistes, à l’image de Ruquier ou Ardisson… Mais après, il y a un jeu de la promotion, et il faut le jouer.

Sur cet album (« Le chat et autres histoires … »), il me semble qu’il y a une plus grosse mise à distance, avec cette volonté de dépeindre des saynètes …

Tout à fait. Là où les deux précédents albums sont comme deux romans qui s’inscrivent dans une trilogie, celui là s’apparente à un recueil de nouvelles.

Il y a plusieurs références à l’idée de livre dès le début du disque d’ailleurs, tu dis« Tout le monde te saute comme la préface » dans l’introduction, tu fais référence à des pages et à des chapitres dans Acétone…

Sur les deux précédents albums, il y avait une esthétique qui était beaucoup plus hip-hop lo fi, il y avait des couplets assez bruts, pas forcément de refrains. Sur ce disque, j’avais envie de faire de belles chansons, plus pop, avec des refrains chantés. Je chante parfois, mais j’ai aussi fait appel à d’autres gens : Jérémy Orsel, Xavier Boyer…

Et en fait je trouve que ce parti-pris musical allait bien avec le fait de construire une succession de petites histoires.

Tu faisais déjà référence, en 2012, à l’époque de La fin de l’espèce, à un projet qui marcherait sur cette dynamique. Est-ce que cet album mature depuis longtemps ?

Bizarrement, je voulais même faire cet album après Vive la vie. Vive la vie étant un album assez dense, je ne voulais pas forcément revenir tout de suite avec le personnage de Fuzati. Mais je me suis finalement lancé dans l’aventure Klub des 7, qui m’a pris beaucoup de temps.

Ce n’était pas vraiment un groupe, mais plus un album de beatmaker, sur lequel j’invitais des mecs à poser sur mes productions. Derrière il y a eu une tournée… Ça m’a donné beaucoup de taff, et ce n’était pas forcément prévu à la base.

Derrière, je me suis dis que le personnage de Fuzati était absent depuis longtemps, donc j’ai fait La fin de l’espèce.

Penses-tu que l’appellation Klub des Losers est toujours légitime, sachant que tu es maintenant le seul membre ?

Ça n’a toujours été que moi. Au début, j’avais envie qu’il y ait un DJ. Sur les deux premiers morceaux du Klub, il y avait Orgasmic qui co-produisait… Mais artistiquement ça n’a toujours été que moi. Même quand Detect m’accompagnait, il était DJ sur scène, c’était mon ingénieur du son, mais il n’intervenait pas sur l’artistique.

Quelle différence tu fais entre un album comme celui-ci et celui avec Orgasmic ?

C’est justement le fait qu’Orgasmic intervienne sur la production, bien que j’ai produit 4 morceaux sur ce disque. Cela dit, si on a arrêté de travailler ensemble, c’est parce qu’on était pas du tout sur la même longueur d’ondes artistiquement. A l’époque il était à fond dans le r&b et la musique électronique, alors que moi j’étais plus dans le jazz, et dans d’autres trucs. Donc malgré le fait qu’on soit amis, car on était potes avant de faire de la musique, on s’est rendus compte que artistiquement, notre collaboration n’aurait, par la suite, donné que des mauvais compromis.

Ce qui a marché sur Grand Siècle c’est que je lui ai laissé quasiment carte blanche. Étant donné que j’ai moi même mes projets à côté, je pouvais me permettre de faire un truc sur lequel chacun s’y retrouverait artistiquement. Mais en tant que Klub des Loosers, cela n’aurait sans doute pas fonctionné.

Tu avais déjà un morceau qui s’appelait « Chacun cherche son chat » et sur lequel tu parlais d’un album en collaboration avec ton chat.

Oui c’est marrant parce que les gens aiment bien ce titre, alors qu’il est sorti sur une mixtape qui a du être pressée à 50 exemplaires (rires). Mais il a pu avoir une deuxième vie grâce à Internet. Je me suis toujours dit que je voulais compléter ce morceau car j’avais fait un seul couplet, mais je pensais qu’il y avait plus à dire sur le chat. J’aime énormément les animaux dont les chats, et c’est d’ailleurs mon chat qui est sur la pochette. Je trouve ça assez agréable d’être en compagnie de lui en permanence (il désigne les exemplaires vinyles de l’album qui traîne dans le bureau, ndlr).

Il y a un livre qui s’appelle Demain les chiens (de Clifford D. Simak) qui raconte en plusieurs nouvelles la manière dont les chiens ont progressivement pris la place de l’être humain sur la terre, après que ces derniers leurs aient permis d’évoluer, notamment en leur donnant la parole. Selon toi, si les chats remplaçaient l’être humain, quel type de société cela donnerait ?

Je pense qu’il ne se passerait pas grand-chose… Mais le monde serait quand même beaucoup plus calme ! De temps en temps ils se mettent des raclées, mais la plupart du temps, c’est très apaisant un chat. Mais je pense qu’ils ont bien joué le coup pour l’instant : ils font croire à l’être humain que c’est lui qui domine, mais c’est l’inverse. C’est eux qui dominent Internet, ils sont nourris et logés. Tu vas payer les traites pour un appartement, mais qui y passe le plus de temps ? Tu vas acheter un canapé, qui est-ce qui y est le plus de temps ?

D’ailleurs, le morceau « Le chat » que j’ai fait, c’est un titre qui t’interroges un peu sur le rapport de domination. C’est l’histoire d’un mec qui kidnappe une prostituée et qui l’oblige à se comporter comme un chat. Mais c’est aussi pour amener les gens à s’interroger : qui est la prostituée ? Est-ce que c’est pas toi la prostituée de ton chat dans la vraie vie ?

J’ai l’impression qu’à chaque album, il y a un genre que tu vas plus sampler qu’un autre. Est-ce le cas ?

Pas forcément. Je suis attiré par la mélodie, et par les ambiances à la fois belles et tristes. C’est ça la patte Klub des losers. Un mec comme Madlib, ce serait plutôt la basse, c’est un truc de fonssdé. J’ai remarqué ça quand je faisais des prods défoncé, c’est plus la basse qui m’attirait… Mais généralement, j’aime les sons assez chauds, le Rhodes, le Minimoog…

En l’occurrence sur cet album, il y avait surtout une volonté d’être dans une pop fin 60’s, début 70.

Est-ce que c’est un genre musical que tu as creusé dernièrement ?

Pas spécifiquement, j’écoute beaucoup de musique, tout le temps. Mais il n’y a pas de références particulières. Par exemple, j’écoute beaucoup de jazz, mais on ne peut pas dire que Le chat et autres histoires soit un album très jazz. Il y a vraiment une différence entre ce que j’écoute et ce que je produis. D’ailleurs, j’ai rarement samplé du jazz, même si j’adore ça… Mais ça a déjà tellement été bien fait par A Tribe Called Quest etc., que je ne suis pas sur que ce soit si intéressant de le refaire.

Detect a travaillé au mix et au mastering du dernier album du Klub. Aujourd’hui il n’est plus là, comment vis-tu le fait de travailler sans lui ?

Ça correspond à des époques. J’ai beaucoup progressé dans le traitement du son, et Detect n’est pas quelqu’un qui a une formation d’ingé son non plus. Je suis content du travail qu’il a fait, mais c’est une évolution naturelle. J’ai aussi longtemps été avec un DJ sur scène, maintenant je suis avec un live-band, parce que j’avais l’impression d’avoir fait le tour. Peut-être que dans dix ans, je me dirais que j’ai envie de recommencer à travailler avec un DJ… Il n’y a pas de problème avec Detect, on a bossé dix ans ensemble, mais on s’est rendu compte que c’était la fin d’un cycle. D’ailleurs, lui ne fait presque plus de musique actuellement, mais il tient un label.

Tu parles de cycle, comment vis-tu le fait d’avoir totalement abandonné le sampling, toi qui semblait très attaché à l’objet du sampler ?

J’ai commencé à me lasser car en écoutant un disque, je calculais directement la boucle. J’avais envie d’aller vers autre chose. C’est toujours intéressant de progresser pour un musicien, et cette progression est liée aux instruments que tu utilises.

Sur plusieurs albums, il y avait du sample, mais il y avait aussi des choses que je jouais. Il y avait déjà un début de mélange, donc en arriver là, c’était plutôt naturel.

Et jouer avec un live band depuis trois ans sur scène a aussi influencé mon oreille. J’ai aussi composé cet album en pensant à la manière dont il allait sonner sur scène. En me demandant comment les musiciens allaient pouvoir se réapproprier les morceaux. Ce qui a assez bien marché puisqu’au bout de deux répétitions, ils avaient déjà les morceaux.

Il y a une part d’improvisation sur scène ?

Oui, complètement. C’est là où pour moi, il ne s’agit pas d’un backing band. Je n’ai pas envie qu’ils se contentent de rejouer les sons fidèlement. Quand j’ai terminé mon couplet, ça improvise, ça joue pendant deux-trois minutes. Ils ont une grande liberté. C’est super agréable pour moi car je deviens spectateur de mon propre concert. A ce moment là, je pourrais presque aller dans le public ! C’est ce que je voulais depuis le départ.

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Pour revenir à la question thématique, dans cet album on retrouve quelques histoire d’amour déçues. C’est aussi le cas chez Houellebecq, sauf que je trouve que chez lui, il y a plus cette idée que l’amour est tout ce qui reste aux individus pour se sauver. Je trouve tes personnages plus désespérés.

Moi je trouve que c’est l’inverse ! Le personnage de Fuzati est extrêmement romantique. Même quand il y a des textes un peu durs sur les femmes, c’est parce qu’il est déçu. De l’amour à la haine quoi ! Chez Houellebecq, je trouve ça plus clinique, plus froid, que les personnages ne croient pas vraiment en l’amour. Dans le Klub des Loosers, il y a toujours un espoir. Tout n’est peut être pas foutu… Chez Houellebecq, c’est implacable, et c’est aussi ça la force de ses romans.

Tu citais quelques auteurs que tu apprécies, notamment Buzzati, Fante, Bukowski… Tu as l’air d’avoir des goûts très ancrés dans le 20ème siècle.

Oui, c’est le cas. Après je ne retiens pas forcément les noms, ni même l’histoire, mais surtout l’impression que les livres me laissent. Je ne suis pas le mec parfait pour briller en société.

J’aime bien Fante, parce que j’aime cette littérature américaine sur les mecs en marge de l’Amérique qui gagne, qui errent dans Los Angeles ou New-York, qui se frottent à la dureté des USA. Il y a un peu ça dans le personnage de Fuzati, c’est des mecs qui te sont un peu sympathiques, mais qui te font flipper. Un peu comme le personnage que joue De Niro dans Taxi Driver. Tu ne sais jamais à quel moment ça va basculer.

Je comprends que ta plume ne se mélange pas avec d’autres rappeurs. Mais est-ce que ça ne t’intéresserait pas de produire intégralement un disque pour un autre rappeur ? Ou même pour un artiste d’un autre genre ?

Non. Je pense que les rappeurs actuels ne sont pas dans la mouvance des productions que je fais. Et pour m’être frotté à d’autres rappeurs avec le Klub des 7… C’est trop d’égo. Et puis j’ai envie de faire d’autres albums personnels. En fait dans l’absolu, pourquoi pas, mais vu que la vie passe très vite, je préfère me concentrer sur mes projets.

Le Klub des 7 n’a pas été une si bonne expérience pour moi. J’étais surtout là en tant que producteur et beatmaker. C’était un peu un enfer de proposer à chacun des productions qui leur plaisent. Pour le dire comme dans une télé-réalité : je ne souhaite pas réitérer l’aventure (rires).

Tu as deux labels, le Très Groove Club et le Très Jazz Club, qui éditent du vinyle. On est en plein cœur d’un revival du format, mais il s’avère que certains artistes font represser des albums dans une qualité très discutable. Que penses-tu de cela ?

Moi j’ai commencé à acheter du vinyle vers 1994-95, et je n’ai jamais arrêté. Je ne fais pas forcément attention à cela. Ça reste de la niche même si il y a un come-back. J’y vois du bon et du mauvais. Le bon, c’est que ça permet à plein de disquaires de survivre. Ce qui est plus négatif, c’est que tu as un peu de tout et de n’importe quoi, mais pas quand dans le rap, c’est aussi le cas du jazz. Et les délais pour presser sont beaucoup plus longs. Aujourd’hui il faut presque deux mois pour faire presser un disque. Après moi je fais surtout ça pour transmettre mes découvertes aux gens.

Les modes, ça va, ça vient. Le CD va peut être revenir en force plus tard.

La cassette revient un peu aussi.

Pour le coup, sans jouer l’élitiste, la cassette a un son très très chaud qu’on a oublié, parce-qu’on est conditionnés par le MP3. Il n’est pas impossible que je represse 50 ou 100 exemplaires du Chat et autres histoires en cassette. C’est un support que j’affectionne, j’en écoute encore. J’ai même conservé des freestyles sur Générations ou Nova. Il y a un freestyle de La Cliqua sur Nova que j’adore et que je réécoute en cassette.

Après, avoir du vinyle c’est bien parce que ça rend hommage à la chaleur de certains sons. Mais par exemple, toute la trap actuelle, je ne trouve pas ça très grave que ça ne sorte pas en vinyle, car c’est un son beaucoup plus froid, et plus adapté au CD et au MP3.

A l’inverse, le rap français fonctionne en ce moment beaucoup sur le streaming. On voit un certain nombre de rappeurs faire disque d’or en faisant 90 % de leurs chiffres via le stream.

Le rap français est écouté par un public assez jeune, et ils écoutent la musique sur téléphone ou tablette. Certains ne savent pas ce que c’est que d’acheter un CD. Ça ne me pose pas de problèmes cela dit. Mon public est différent de celui du rap français, certains vont m’acheter en vinyles, d’autres en CD, d’autres m’écouter en streaming…

A l’époque de La fin de l’espèce, tu disais ne pas souhaiter proposer tes projets sur des plateformes de streaming. Aujourd’hui ils sont disponibles sur ces mêmes plateformes. Qu’est-ce qui a changé ?

Je me suis trompé. En tant qu’artiste, je continue à le dire, les plateformes de streaming nous rémunèrent trop peu. Je n’avais pas vu venir le fait que ça deviendrait le média principal de la musique. Aujourd’hui, tu es un peu obligé d’être déçu, sinon tu n’existes pas pour plein de gens.

C’est allé très vite. Il y a encore 5 ans, les gens achetaient encore des albums sur iTunes. Un peu plus qu’ils ne streamaient.

Il y a un questionnement intéressant à avoir là dessus. Aujourd’hui, si tu es beaucoup streamé, par le biais des algorithmes, tu vas être proposé à plus de gens, et ça va encore te faire grossir. L’achat de streams permettrait donc de passer un cap, et ensuite de générer plein de « vrais » streams de tes chansons, en profitant de la mise en avant générée par l’algorithme. Je ne sais pas si ça se fait réellement, ce n’est qu’une interrogation.

Cela dit, à l’époque du disque, certains labels achetaient leurs propres albums pour rentrer dans le top, et donc gagner en visibilité. De toute façon, en tant que label indépendant, je n’ai pas l’argent pour faire ça, donc le problème est réglé (rires).

En résumé, le streaming, comme les radios commerciales, ne favorisent pas l’émergence d’artistes indépendants. La dématérialisation ne change pas grand-chose aux mécanismes de l’industrie.

Tu as fait un certain nombre de mixes, et tu as l’air assez passionné par la musique instrumentale, est-ce que dans tes disques, tu considères qu’il y a une primauté de la partie instrumentale sur la partie vocale ?

Oui, j’ai l’impression que la composition est la partie où j’ai le plus de marge de progression. Plus que dans l’écriture. Pour moi le prochain challenge en écriture, ce serait d’écrire un livre. Ce que je finirais par faire. C’est important de ne pas rester dans sa zone de confort. C’est pour cette raison que j’essaye de plus gagner mes galons en tant que beatmaker et compositeur, sans forcément délaisser l’écriture.

Tu penses donc repasser par la case album instrumental ?

Oui, mais sûrement en le composant entièrement. En fait je suis tout le temps en train de faire des trucs ! Parfois ça se transforme en album, parfois ça reste sur mon disque dur… Je le fais avant tout pour moi, mais quand j’estime que quelque chose est suffisamment qualitatif, ça devient un album. Je reste dans une démarche assez ludique. Comme disait Herbert Léonard, je le fais « Pour le plaisir ».

 

Merci à Jérémy Pichon de Canal 93 et à Manuel Figueres pour avoir permis cette rencontre

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Rédacteur chez ReapHit
J'aime les commentaires indignés d'auditeurs de rap, et quand les filles mettent des petits cœurs sous mes articles. Et la musique aussi.
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