Espiiem, Le noble jeu

In Interviews by Lilia Comments

Sur invitation de DJ RKK (pour Rémy Kolpa Kopoul), Espiiem jouait lundi 17 mars au Comedy Club. La figure emblématique et décalée de Radio Nova y convie tous les lundis depuis six ans des artistes d’ici et d’ailleurs. Lundi dernier, il s’agissait plutôt d’un artiste d’ici, content de jouer à nouveau dans la capitale, pour la première fois depuis la release party de Haute-Voltige (La Boule Noire, 16.09.2013).

Et cette nouvelle rencontre a largement eu de quoi rassurer le rappeur quant à la fidélité du public de sa ville. Le concert gratuit a rassemblé beaucoup plus de monde que prévu, à tel point que beaucoup espéraient encore rentrer dans la salle déjà comble (ce qui n’a pas manqué d’agacer la sécurité), alors que les musiciens investissaient la scène. Les plus prudents, arrivés assez tôt pour se placer au plus près de l’estrade, ont un peu surpris les tenanciers en poussant tables et chaises, qui participent d’habitude de l’ambiance cosy du lieu, pour mieux s’emparer de l’espace ; Espiiem a lui aussi déplacé les pièces de son show en ajoutant deux nouveaux titres au très efficace « Supernova » (L’Eté à Paris) et aux extraits de Haute-Voltige (« Dilemme« , « Casino« , « Devant Dieu« , « On Est Deux« ) : « Mauvaises Fréquentations » et « Un Nouveau Départ », repris par le public malgré leur sortie récente.

La création d’un label propre en début d’année (Orfèvre, qui ne réunit que le premier cercle du rappeur, d’après ses dires), un album en préparation, une ligne de vêtements à sortir, autant de choses à célébrer à l’occasion de ce concert. Espiiem fait sa route tel un pion isolé, à cela près qu’il semble être bien épaulé par son clan. Six mois – presque jour pour jour – après la sortie de son mini-album, Espiiem a bien voulu dresser avec nous un premier bilan, et parler à ReapHitdes ses projets futurs. Et c’est à quelqu’un qui avance sereinement que nous avons eu affaire.

ReapHit : Tu as eu l’occasion de faire pas mal de dates ces derniers temps. A chaud, et en regard des ambiances de concert que tu as pu tester, qu’est-ce que tu as pensé de ce live?

Espiiem : J’ai fait pas mal de scènes, c’est vrai, mais pas forcément à Paris, donc là je revenais vraiment dans mon fief ; c’était un moyen pour moi de voir si les gens suivaient encore, parce qu’on ne sait jamais quand on n’est pas en lien direct avec le public. Je suis content parce qu’au bout d’un quart d’heure, la salle était déjà pleine, on a même dû commencer en avance, et je crois que plus de 200 personnes n’ont pas pu entrer. Il y aurait donc pu y avoir deux fois plus de monde. Ca me touche parce que les gens sont là, au rendez-vous. Je parle sous ton contrôle, mais je crois que l’ambiance était super bonne et très chaleureuse (on confirme, ndlr) (…). Les gens connaissent vraiment bien les paroles, ça m’aide beaucoup, ça me porte. Et ça me permet d’aller encore plus loin dans l’expression scénique, surtout sur les morceaux où je suis dans la retenue. Ca décuple mes forces.

C’est ce que j’allais dire. On te sait très précis et perfectionniste dans ton travail, tu l’as toi-même dit à plusieurs occasions. La scène te permet d’exprimer plus de spontanéité ?

Absolument, c’est une échappatoire complète. C’est de l’instantané et, au final, c’est ce que j’aime le plus. C’est vrai qu’il y a une différence flagrante entre les versions studios et les lives, qui sont plus poussés, et qui donnent une lecture parfois différente des morceaux. Quand les gens viennent pour la première fois, les gens sont parfois surpris par l’ambiance de mes concerts. Cette ambiance, c’est quelque chose que j’essaie de cultiver, bien que les morceaux puissent à la base sembler assez calmes et chill. L’interprétation varie, la scène est un terrain de jeu très vaste et plaisant.

Tu parles du calme de certains morceaux sur Haute-Voltige. Cette évolution musicale semble dénoter quelque chose de plus abstrait, un sens de l’engagement plus marqué par exemple, à plusieurs niveaux.

Oui, complètement. J’étais dans une période où j’étais animé de feux différents, j’avais beaucoup de décisions à prendre et il se trouve que j’ai envie de produire un disque au même moment. Alors nécessairement, des thèmes comme ceux du choix ou du passage à l’âge adulte se retrouvent dans les morceaux. Le premier, « Dilemme », c’est l’expression même d’un choix entre une vie artistique et une vie disons…plus marginale. Je me suis finalement porté sur la vie artistique (…). Et l’album représentera encore un autre cap. Donc ceux qui suivent depuis le début vont non seulement percevoir l’évolution de l’artiste, mais également celle de la personne. Je crois que c’est important, en tant qu’artiste, de ne pas rester figé dans ce que l’on est. Je me bats constamment pour ne pas me cantonner à des sonorités, des thématiques, pour être dans le défi et la passion. La passion, c’est aussi des prises de risques et des choix audacieux.

« Ceux qui suivent depuis le début vont non seulement percevoir l’évolution de l’artiste, mais également celle de la personne. »
Tu nous parles un peu de l’album ?

Ce sera, j’espère, un mix réussi entre sons très électroniques et sons très acoustiques. Quelque chose de très hybride. On est en train de travailler sur ces croisements assez spéciaux.

Une date ?

Ah non, pas du tout. Je ne me presse pas, j’y vais progressivement (…). Il y a encore quelques dates prévues, mais je vais peut-être en faire un petit peu moins pour justement me recréer et repartir de plus belle.

Un thème qui revient assez fréquemment dans tes morceaux est la peur de ne pas accomplir sur terre ce que tu dois accomplir. Inquiétude véritable ou inspiration romantique ?

C’est une inquiétude véritable, mais ça n’empêche qu’elle puisse être romantique, et d’ailleurs je pense qu’elle l’est un petit peu. C’est une quête constante : pourquoi on est ici ? Quel est le but de notre vie ? Comment s’accomplir ? Est-ce que je peux vraiment m’accomplir à travers la musique ? Encore une fois, les lives me font penser que je suis sur une voie qui me plaît, parce que quand tu te prends une telle énergie en direct, tu ressens l’échange véritable avec les gens (…). Donc la peur est en train de s’estomper, elle demeure quand tu ne fais pas de choix. Une fois que tu les fais, une fois que tu es dans l’action, tu n’as plus le temps d’avoir peur. En ce moment, je suis en pleine action, je n’ai plus le temps pour les questionnements. J’agis.

Un autre élément qui pourrait caractériser tes textes serait la dualité. On a l’impression que tu tentes sans cesse de donner les deux faces d’une même chose. C’est quelque chose de tu travailles ?

Non, ça m’est assez naturel. Je suis métis, franco-algérien, et donc issu de deux cultures très différentes mais qui, de fait, se croisent. Depuis l’enfance, je me retrouve entre deux univers différents, et ça me plaît. J’essaie d’entretenir le fait de pouvoir parler de choses très différentes avec des gens qui ne se ressemblent pas et être à l’aise dans chaque domaine. Je ne le fais pas vraiment sciemment, c’est ce que je vis.

Je pensais plutôt à ta capacité à faire apparaître des aspects très antagonistes d’une même chose. Par exemple, l’idée que ceux qui t’aiment peuvent aussi être ceux qui te font souffrir. C’est peut-être simplement une habitude prise dans la manière de développer tes textes.

Non, ce n’est pas pour le texte, ce sont de vraies questions pour moi. Mais a posteriori, je peux dire que je suis plus apaisé aujourd’hui. J’ai grandi, mûri, et dans les morceaux qui arrivent, je crois qu’on ressentira un peu moins cette inquiétude qui laissera place à une affirmation. J’étais dans ma chrysalide, le truc est en train d’éclore. Pour ceux qui suivent, ce sera un peu comme un film, avec un fil conducteur, mais aussi une progression.

Passons à des questions annexes, mais néanmoins importantes. Tu as largement fait savoir que tu t’étais engagé pleinement dans la musique. Le lancement d’une marque de vêtements n’est-il pas un aveu d’échec de la dimension purement artistique ?

Ah, c’est une bonne question, mais non, pas du tout. D’une part, parce que c’est complémentaire, et d’autre part, parce que je crois qu’il faut être lucide quant à la réalité de la musique en 2014. Je suis indépendant, c’est-à-dire que, pour l’instant, je fais le choix de ne pas signer en major, parce que ce qu’on me propose ne m’intéresse pas, et que je préfère me développer en solo. Et pour ça, il faut que je sois sur plusieurs pôles à la fois. Je parviens à vivre des concerts ; à côté de ça, le textile correspond à deux objectifs : celui d’avoir un univers complet, visuel et singulier – on essaie de rester sobre et distingué pour sortir un peu de l’ordinaire -, mais aussi celui de produire mon album. Donc ce n’est pas l’aveu d’un échec, mais au contraire, c’est être très conscient de la réalité. Aujourd’hui, moi je suis content d’être maître, et de ma musique, et de mon business. Je bosse avec mes amis, et on essaie de mettre ça en place pour construire un petit empire, modeste, mais un empire quand même.

« Le textile n’est pas l’aveu d’un échec. C’est, au contraire, être très conscient de la réalité. »
Comment a marché le mini-album ?

Je n’ai pas les chiffres exacts, mais je crois que pour de l’underground, il n’a pas trop mal marché. On a fait un bon démarrage ; en tout cas, les distributeurs étaient satisfaits. Après, on ne bénéficie pas des mêmes moyens de promotion que d’autres, on ne passe pas à la radio par exemple, et ce n’est pas grave ; mais l’objet est du coup plus difficile à faire vivre dans le temps. On essaie de le faire vivre en déployant des moyens annexes, comme le live, et ça me plaît (…). Mais en vérité, je n’avais pas spécialement d’attentes pécuniaires. Ce que je voulais avec ce projet, c’était m’installer. Etre présent dans les bacs, c’était déjà une forme de consécration (…). En plus, maintenant, je suis avec un label indépendant, Orfèvre. Je bosse exclusivement avec des très proches, on est bien et totalement autonomes.

Ces derniers temps, tu as été beaucoup plus présent sur les réseaux sociaux. C’est une démarche que l’on t’a conseillée ?

On me l’a conseillée, oui. C’est vrai qu’à la base je suis quelqu’un d’assez spontané et ancré dans la réalité (…). Je ne suis pas le seul à entretenir mes pages, bien que je reste maître de ce qu’il se dit. Mais je ne suis pas tout seul parce que je n’ai pas de smartphone, il y a même des périodes où je n’ai pas de téléphone, ce qui ne fait pas de moi le communicant parfait. Etre présent reste néanmoins important pour qu’il y ait un contact et que les gens puissent suivre. En tant qu’indé, je joue avec mes armes, et internet reste un moyen très utile de communication avec son public.

En parlant de moyens de promotion, Haute-Voltige a intéressé les médias spécialisés rap, mais pas que. Qu’est-ce que tu en penses ?

Ça me fait trop plaisir. Ça me permet d’avoir un public très large, en âges et en horizons. Après, si je peux tout avoir, des médias spécialisés et d’autres, non estampillés rap, c’est encore mieux. Et ce, tout en faisant la musique qui me plaît. Plus je peux aller loin, tout en gardant cette base hip-hop – parce que je reste quand même un artiste rap – plus ça me plaît.

Tu représentes tout de même quelque chose d’assez frustrant : sans faire de généralités, on a le sentiment que les médias « traditionnels » attendent toujours l’exception pour parler de rap. Dans ton cas, c’était le rap « intellectuel » ou « éclairé ».

Ça n’est vraiment pas ce à quoi je prétends, en plus. Je crois que ça va se jouer au fil du temps. Et puis, si on parle de moi dans des médias différents, c’est peut-être aussi que la musique est différente. Je revendique cette originalité et le fait de proposer quelque chose de différent, même si c’est un peu casse-gueule.

Dernière question, ce que tu écoutes en ce moment ?

Je réécoute le premier album de D’Angelo, Brown Sugar. Beaucoup considèrent Voodoo (2000) comme son classique, mais pour ma part, je l’ai découvert avec Brown Sugar (1995). Il y a un groove de malade, il me fait voyager et reste toujours d’actualité. Donc Brown Sugar de D’Angelo.

Merci à Florent (MPC Prod) et Gautier.

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