DJ Weedim, au four et au moulin

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©Antoine Ott
A l’occasion de la sortie de son premier album le 16 février dernier, Boulangerie française vol.2, nous avons rencontré DJ Weedim. Ce projet apparaît comme le prolongement du volume 1 – une mixtape parue en juillet 2015 sur Haute Culture – mais en plus abouti et plus travaillé. Entretien avec ce producteur, DJ, beatmaker mais aussi directeur artistique qui se dérobe aux frontières entre les genres et qui conçoit d’abord la musique comme un art scénique.
L’ensemble de l’album est assez homogène et on sent clairement que le fil rouge du disque est la volonté d’ambiancer. Cette tendance au turn-up décomplexé est assumée depuis longtemps dans le rap U.S. tandis qu’en France, on a du mal à tordre le cou à l’idée que le rap doit d’abord servir à délivrer un message à travers des textes forts. Cet album, c’est aussi ta façon de te positionner du côté du turn-up, du rap d’enjaillement, de l’amusement pur et de dire qu’il faut arrêter de faire peser sur le rap francophone ces vieilles exigences de puriste ?

Le rap a évolué et beaucoup de sous-genres se sont développés. C’est une bonne chose que les deux coexistent et je crois que cette opposition n’a pas vraiment lieu d’être. Au contraire, ce sont deux démarches complémentaires. Aux Etats-Unis, c’est quelque chose qui a été compris et accepté depuis longtemps et comme le rap français s’inspire toujours du grand frère outre-Atlantique, ça commence aussi à arriver en France depuis quelques années. C’est une bonne chose, c’est normal que la musique évolue sinon elle perdrait tout intérêt. Ce qui compte, c’est d’abord de faire du bon son, pour différents moments de la vie, au-delà des étiquettes. La plupart des gens écoutent les deux sans se poser de question. C’est un peu pareil avec la tendance « white trash » à laquelle on m’associe souvent : c’est une étiquette qu’on nous colle mais nous, on n’a jamais spécialement revendiqué ça.

Je pense qu’il y a aussi une envie du public de pouvoir écouter du rap sans forcément réfléchir à des sujets graves, juste pour s’amuser. Etant donné que j’ai commencé comme DJ, ce qui me tient à cœur quand je fais des soirées, c’est évidemment de faire danser les gens, de les ambiancer pour qu’ils passent un bon moment. A titre personnel, j’envisage donc aussi les morceaux sous l’angle du rapport à la scène et au public. Que je le veuille ou non, mon activité en studio est forcément liée à mon approche de la scène. Mais j’aime tout autant le rap plus profond, avec des textes sérieux. Il y a des mecs comme Médine ou Kery James qui aujourd’hui encore le font très bien, et heureusement qu’ils sont là !

Mais il est clair que les choses ont pas mal changé depuis l’époque où le temps fort d’un concert, c’était le moment où les mecs bougeaient légèrement la tête sur le beat : là c’était la folie, le meilleur moment du show. Aujourd’hui, le rap est aussi fait pour turn-up de manière plus évidente, plus démonstrative. Personnellement, quand j’assiste à un concert, je préfère être dans les pits, au beau milieu de la fosse (rires) !

En France, c’est inhabituel de voir un producteur se mettre en avant et revendiquer l’importance de sa contribution sur un projet. Ces dernières années, tu mets de plus en plus en valeur ton rôle dans les projets communs auxquels tu participes, un peu à la manière d’un Metro Boomin’ qui fait beaucoup parler de lui et qui rien que l’année dernière a signé 2 projets collaboratifs qui ont marqué 2017. On a l’impression que le modèle américain te convient mieux, sans doute parce que tu as envie d’être aussi reconnu en tant que D.A. et pas seulement comme producteur ?

Tout à fait. Un morceau de rap, c’est vraiment la rencontre entre un emcee et une prod, donc un producteur. La tendance a très longtemps été de mettre en avant les rappeurs alors même que les producteurs, qui à mon sens font 50% du boulot, restaient dans l’ombre. Le son et toutes les idées qui participent à sa création sont hyper importants – aujourd’hui peut-être même plus que par le passé – dans la construction de l’univers d’un artiste. C’est encore plus vrai dans mon cas puisque j’assume également un rôle de D.A. aux côtés de nombreux artistes. Les rappeurs qui savent très précisément où ils veulent aller, qui ont déjà leur univers clairement dessiné dans leur tête sont plutôt rares et beaucoup s’entourent de producteurs qui ont aussi cette autre casquette. Je donne souvent des idées ou des conseils sur les flows, les refrains, la manière d’aborder une instru. C’est vraiment un travail à deux et c’est normal de vouloir être reconnu à la juste mesure de sa contribution. Je suis content de voir que les producteurs sont de plus en plus visibles en France.

Tu es toi-même très influencé par les américains. Quels sont les producteurs qui t’ont le plus marqué ces derniers mois ?

J’aime bien Metro Boomin’ que tu citais. A l’époque, je m’étais pris en pleine face sa toute première mixtape 18 and boomin’ et j’ai aussi pris une claque plus récemment avec Savage Mode en collaboration avec 21 Savage. Mike Will est fort aussi et j’adore le taff de Zaytoven avec Gucci Mane. Sinon comme j’écoute beaucoup de choses, il y a des sons qui me marquent ici et là mais à l’heure actuelle, il n’y a personne dont je me dis : « C’est ouf ! C’est vraiment le lui le meilleur du game ! ». Je marche plutôt au coup de cœur sur des sons spécifiques.

L’un des aspects très réussis du projet, c’est la correspondance étroite entre les prods et l’univers des rappeurs qui posent dessus. As-tu produit certains titres « sur-mesure » en pensant à certains rappeurs ou est-ce que ce sont eux qui ont choisi les prods sur lesquelles ils voulaient poser ?

Je ne produis jamais vraiment sur-mesure. Je fonctionne essentiellement au feeling donc je suis mon idée, je fais ce que j’ai à faire et une fois la prod terminée, je me pose la question de savoir qui je verrais bien dessus. Comme je connais bien les univers de ceux avec qui je bosse, les associations susceptibles de marcher viennent assez facilement. Je ne produis pas non plus des tonnes de morceaux donc en général, je propose 3 ou 4 prods à chaque rappeur et il choisit celle qu’il préfère. Parfois même, ils n’écoutent que la première et partent direct dessus si ça leur plaît, comme avec Alkpote par exemple qui a été chaud tout de suite.

J’ai beaucoup aimé la prod de « Mauvais Toy », le morceau avec 13 Block qui se démarque du reste du projet et s’inscrit dans un délire assez electro. C’est une prise de risque intéressante qui m’a fait penser à ce que fait un mec comme Vince Staples sur son dernier album, « Big Fish Theory ». Est-ce que c’est l’une de tes influences ?

Ce n’est pas vraiment une de mes influences mais j’aime bien ce qu’il fait. Je l’ai d’ailleurs vu en concert récemment, c’était le feu ! J’aime bien sa démarche de tenter des choses, ce genre de rapprochement entre electro et rap m’intéresse.

As-tu envie d’explorer davantage ce type de sonorités, house ou electro ?

Allez, puisque tu me poses cette question, je te balance une exclu (rires) : on va bientôt sortir un remix de Boulangerie Française vol. 2 sur lequel on retrouvera une dizaine de titres de l’album remixés par différents producteurs. Je ne peux pas vraiment t’en dire plus pour l’instant mais dessus il y aura des sonorités et des rythmiques qui tendent vers l’electro.

Des producteurs français, américains… ?

Les deux !

J’ai été agréablement surpris de retrouver Roméo Elvis que je n’attendais pas forcément sur le titre « Il m’a trompé ». Comment s’est faite la connexion avec lui et comment avez-vous travaillé sur ce titre qui est assez différent de ce qu’on connaît de sa musique ?

Déjà, la première fois que j’ai entendu parler de lui, son blaze m’avait intrigué. Je suis allé voir des images de ses lives et j’ai trouvé qu’il avait une énergie incroyable, qu’il arrivait vraiment bien à transmettre sa fougue au public. D’ailleurs on en revient à mon goût pour la scène : au fond c’est d’abord grâce à ça que la connexion s’est faite. Je me suis tout de suite dit que ça pourrait tuer de faire un truc avec lui donc je lui ai envoyé un message sur Twitter en lui disant que j’adorais son délire. Et puis il m’a répondu que c’était réciproque, qu’il adorait mon taff aussi et c’était parti ! Je lui ai envoyé quelques prods et il a choisi celle-ci. Ce que j’ai vraiment kiffé avec ce titre, c’est le travail sur l’intro hyper lente et hyper planante, en mode un peu ovni comme ça. Je suis vraiment content de ce morceau, c’est une collab’ qui marche bien.

Un projet comme celui-ci avec autant d’invités, j’imagine que c’est aussi l’occasion de créer des ponts entre des artistes aux univers assez différents et qui n’ont pas forcément l’habitude de travailler ensemble. En tant que D.A., ces rapprochements entre artistes qui ne coulent pas forcément de source, c’est quelque chose que tu as envie de développer davantage ?

C’est en effet quelque chose que j’aime bien faire. C’est plus facile au sein de mon label où tous les artistes se poussent mutuellement les uns les autres dans cet esprit de faire avancer collectivement l’équipe toute entière. A l’inverse, ça peut être plus compliqué avec des artistes signés en maison de disque vis-à-vis desquels je ne suis pas dans cette position de D.A. à cause des rivalités entre équipes. Certains artistes se mélangent moins volontiers et il y a en France une certaine mentalité qui empêche parfois la mise en place de collabs qui auraient pu être intéressantes sur le papier. C’est dommage mais c’est ainsi.

Pour finir en rêvant un peu, si tu pouvais choisir n’importe quel rappeur avec qui bosser sur un projet commun, ce serait qui ?

Comme j’ai plutôt la tête dans la trap en ce moment, disons Hoodrich Pablo Juan ou Gucci Mane !

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Fondateur et Auteur chez Grapes of Rap
Le blog spécialisé sur le rap américain qui se donne pour objectifs d’en décrypter les tendances et d’en cartographier les univers. Parce que les rappeurs sont eux aussi, à leur manière, des raisins de la colère.
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