Dirty Dike : Rap, Chips & Vodka

In Interviews by Nadsat Comments

Le rap anglais fait peu d’émules en France, mais il contient pourtant son lot de talents, comme en témoigne la discographie du jeune label High FocusHigh Focus, c’est quelques potes réunis sous une même enseigne, dont un certain Dirty Dike, que nous surveillons depuis quelques temps déjà. C’est au mois de juin que le rappeur s’est retrouvé invité à l’International, pour qui il donna un show énergique, et c’est à cette occasion que nous avons eu la chance d’échanger quelques mots avec lui. Le Constant Dikestar nous apparaît détendu : chemise à la Tommy Vercetti sur les épaules et bière à la main, c’est avec le sourire qu’il accepte de répondre à nos quelques questions.

ReapHit : Pour ceux qui ne te connaissent toujours pas, peux-tu te présenter et nous parler de ta carrière ?

Dirty Dike : Je m’appelle Dirty Dike, je suis signé sur un label qui s’appelle High Focus Records, et j’ai déjà fait 4 projets, dont 3 sur ce label. Le premier, Bogies & Alcohol, était sorti de manière totalement indépendante. Donc le premier que j’ai sorti sur High Focus était l’album Constant Dikestar, ensuite j’ai fait le Sloshpot EP, et pour finir, j’ai sorti un album qui s’appellait Return of the twat. Et maintenant je suis en tournée en France !

Tu viens de dire que tu étais signé sur High Focus records : est-ce important pour toi ? Est-ce que High Focus, ce sont simplement les gens qui sortent tes projets, ou est-ce plus que ça ?

On est une famille. Au départ, il n’y avait qu’une seule personne : Fliptrix, c’est lui qui a lancé le label. Il a sorti un premier album, et je le connaissais parce qu’on avait l’habitude de se défoncer et de boire ensemble. Donc ensuite, on a sorti mon album. On est devenus amis bien avant que tout cela devienne un bizness.

On a jamais rejoint de bizness, c’est juste l’histoire d’amis qui rappaient ensemble, qui produisaient des instrus, et il s’est avéré que c’est devenu quelque chose. On a construit ça ensemble, et c’est pour ça que ça ressemble plus à une famille qu’à un bizness.

Et maintenant, comment est-ce-que High Focus évolue ? Est-ce qu’il y a toujours les même membres qu’au début ?

On n’a perdu personne. On a juste ajouté du monde, comme Rag “N” Bone Man ou Ramson Badbonez. Il y a aussi eu le groupe The Four Owls qui est né de l’addition de plusieurs membres du label, à l’image de Verb T qui est un vieil ami de Fliptrix. En fait High Focus a vraiment grandi via les gens avec qui on était amis. C’est plus du “je t’aime bien et j’aime ta musique” qu’autre chose.

Tu sembles être attaché au boom-bap. Qu’est-ce-qui t’attires dans ces sonorités ?

Je crois que c’est le graffiti qui m’a lancé dans ces sonorités-là. J’aime le graff depuis que je suis un gamin, et on t’apprends très vite que le boom-bap, c’est la musique qui va avec ça. Je suis entré dans le rap parce que j’aimais l’art du graff… enfin, c’est aussi parce que j’ai commencé à écouter du rap jeune, qu’il y avait beaucoup de grossièretés, et que c’était une musique belligérante. J’aime ça, il y a une sorte de liberté là-dedans ! Tu peux dire les trucs les plus choquants dans le rap, et tout le monde s’en fout ! (rires)

« Je ne sais pas qui tu es, je me fous de combien tu joues bien avec les mots, je veux connaître tes souffrances. »
Mais la Grande-Bretagne semble plus axée sur la bass music, même quand on en vient au hip-hop. Qu’est-ce que ça t’inspires ? Tu aimerais bien faire des sons plus grime, ou plus électroniques ?

J’aime le grime, surtout ces sonorités gritty qui viennent du grime underground de Londres. Quand on en vient aux sonorités qui flirtent avec le trap… J’aime bien ça aussi, j’aime bien en écouter, et je n’ai rien contre, mais moi, ça ne m’offre pas une liberté suffisante pour écrire. Quand j’écris quelque chose sur ce genre de tempos, je dois m’adapter et écrire quelque chose dans ce style. Quand j’écris sur des sonorités plus classiques, plus boom-bap, ça m’emmène plus loin dans ma tête, c’est un peu plus lent, ça me permet de faire des choses plus réfléchies.

Tu as commencé à rapper il y a quelques années déjà… Depuis quand vis-tu de ta musique, et est-ce que ça a été facile pour toi ?

Je vais dire que oui ! (rires). C’est pas compliqué. Je pense que si c’est trop compliqué, c’est que tu n’es pas assez bon. Le plus difficile, c’est de se lever à 10h du matin après un concert pour partir en direction du prochain concert. Mais en même temps, c’est assez marrant, donc je ne vais pas me plaindre. Je pourrais pas être affalé ici en disant “Ah, c’est tellement dur !”. Parce que j’ai bossé en tant que couvreur sur des immeubles pendant des années, ça, c’est dur. Maintenant, je profite de chaque moment…

Tes lyrics semblent assez influencés par ta vie au moment où tu écris. Est-ce que ta vie personnelle est ta principale inspiration ?

Ouais. Les choses qui m’arrivent, celles que j’ai vu, ceux que j’ai rencontré, où je suis allé. Sans expériences de vie, je n’aurais absolument rien à dire ! Je n’aime pas vraiment le rap qui ne dit rien, juste métaphores après métaphore, parce que je suis toujours en train de me dire “mais qui es-tu ?!”. Je ne sais pas qui tu es, je me fous de combien tu joues bien avec les mots, je veux connaître tes souffrances.

La musique vulnérable est plus intéressante. En tant qu’artiste, cela t’offre une bonne thérapie. Si tu te dis des choses à toi-même, sur toi-même, tu en apprends un peu plus. Tu n’apprendras rien si tu cherches juste à connecter cette rime avec celle-là… Je pense que c’est important de montrer ton âme, quand tu fais de la musique.

Alors, est-ce que c’est important pour toi d’utiliser ta musique comme thérapie, comme tu viens de l’énoncer ?

Oui. Si quelque chose de mauvais arrive, plutôt que de rester assis là et de déprimer, j’écris. C’est agréable de prendre quelque chose de négatif et d’en faire un usage positif. Cela marche aussi lorsque quelque chose de bon m’arrive. C’est important pour moi de partager tout ça, plutôt que de le garder pour moi. Mettre le tout sur un papier me fait me sentir mieux. Sans ça, je serais probablement un peu bizarre. Un homme étrange… (rires)

Avec le Sloshpot EP, tu as sorti un projet qui était un peu différent de tes deux albums précédents, mais tu es revenu à tes premiers amours sur Return of the Twat. Est-ce-que tu peux nous expliquer ça ?

Je crois que c’est parce-que le producteur avec qui j’ai bossé sur le Sloshpot EP, Mr. Boss, a produit des beats qui ne sont pas… (il commence à imiter un beat boom-bap violent). Ses instrumentales sont plus atmosphériques et te font réfléchir, du coup j’ai écrit pour ce type d’instru. J’aime bien ce que cela m’a fait sortir de moi-même.

C’est juste arrivé, ce n’était pas un effort conscient du genre “Je vais faire un projet calme et réfléchi, puis je reviendrais à un truc plus violent”. Mais en réalité, ce n’est même pas si calme ou si différent que ça, ça sonne différemment, mais les sujets sont toujours les mêmes. Il y a un son à propos d’une meuf qui est du genre : “Va te faire foutre, meurs salope, je te déteste” et il y a des morceaux plus du genre “Oh, qu’est-ce-que la vie ?” et ce genre de conneries ! (rires)

« Je ne suis pas vraiment gouverné par le beat,  j’écris, puis je trouve un beat sur lequel le texte pourra rentrer »
Du coup, est-ce-que ce sont toujours les instrus qui inspirent ce que tu vas écrire ?

Non ! J’ai commencé à écrire en prison, sans musique, parce que je n’y avais pas accès. Du coup, j’écrivais juste avec (il commence à imiter un son de batterie) dans ma tête, et je fais toujours ça maintenant, parce que parfois, je mets 6 semaines à écrire un son. Du coup si je commence à écrire sur une prod’, elle va vite me rendre fou, et je vais finir par la détester !

Je passe donc d’instrus joyeuses à des trucs plus tristes, et à la fin, je trouve juste une nouvelle instru pour rapper ce texte. Je ne suis pas vraiment gouverné par le beat, j’écris, puis je trouve un beat sur lequel le texte pourra rentrer. Normalement, c’est comme ça que je travaille.

Est-ce que tu considères que tes textes représentent une partie de la jeunesse anglaise, ou est-ce-que tu rappes strictement pour toi-même ?

Je crois que ça représente une partie de la jeunesse anglaise, enfin c’est ce que j’ai cru comprendre au vu des retours, qui sont plutôt positifs : les gens aiment, et ils ressentent quelque chose. Peut-être qu’ils partagent quelque chose avec moi, mais ce n’était pas mon objectif de départ, je n’écris pas pour un public. J’écris en me disant “Oh mon Dieu, j’espère que personne n’entendra jamais ça …”.

Je pense que c’est comme ça que ça devrait être, mais je suis toujours surpris par les retours : “Ah ouais, tu ressens ça ? C’est bizarre, je pensais que j’étais unique !”. Je ne sais pas si ça représente tout le monde, mais il semble que cela représente un assez large groupe de gamins anglais. Peut-être qu’il n’y avait pas de rap pour eux avant : ils étaient plus dans les free-parties, dans les raves, et tout ces trucs de fous. Je parle de toutes ces choses, et la majorité des rappeurs ne le font pas.

Dans un sens, il y avait un marché à prendre, les gens avaient soif de ce genre de rap. Mais c’était une coïncidence d’avoir fait cela au bon moment, je n’étais pas là à me dire “Oh, je comprends ces gamins et ce qu’ils veulent, je vais écrire pour eux !”.

J’ai entendu que tu avais commencé la musique en tant que DJ de drum’n’bass, est-ce-que tu peux nous parler de ça ?

Quand j’avais environ 11 ans, tout ce que j’écoutais, c’était du gangsta rap : Onyx, Eazy-E, Snoop Dogg… Mais je suis arrivé à un âge où je me suis dis : “Pourquoi est-ce-que j’écoute tout ce gangsta rap ? Ca ne représente pas ma vie, ni rien d’autre pour moi …”.

Je distribuais les journaux pour gagner un peu d’argent, et j’avais pris l’habitude d’acheter mon magazine de musique avec mon argent à la fin de la semaine. Un jour, il y a eu une cassette avec le magazine, et quand je l’ai mise dans mon lecteur, c’était du Happy Hardcore. Sur l’un des morceaux, il y avait un break vraiment smooth (il commence à imiter un break de jungle). Du coup j’étais là : “Stop ! Rewind !”. J’écoutais ces quelques secondes de break en boucle en me disant “Putain, qu’est-ce-que c’est que ce truc ?!”. Puis un de mes amis ma dit qu’il y avait tout une musique qui sonnait comme ça, et que ça s’appelait le Jungle.

Du coup, j’ai commencé à m’acheter des cassettes de Jungle, à traîner dans les shops pour en trouver plus, et, l’étape suivante, évidemment, ça a été de devenir un DJ. C’est ce que j’ai fait, je faisais des sets de drum’n’bass dans les free-parties.

J’ai du faire ça pendant environ 5 ans, puis bien plus tard, quelqu’un m’a dit : “Tu sais qu’il y a ce rap anglais ? C’est des gamins blancs et banals, comme toi, qui parlent des conneries normales de la vie des anglais.”. J’étais surpris. Il m’a fait écouté un morceau de Task Force, je crois que c’était l’intro de l’un de leurs premiers albums. C’était différent, et c’est comme ça que j’ai commencé à écouter du rap UK. J’avais environ 17 ans, et je serais honnête, j’ai oublié la question de départ… (rires).

« Sur scène, je ne vais pas m’asseoir et faire un morceau profond. De toute façon, tout le monde est bourré et veut partir en couilles… »
Ta musique est pleine d’énergie, et assez appropriée au live. Est-ce que tu penses à cela quand tu enregistres ?

Non, jamais. Je pense que je performe avec de l’énergie parce que les gens ne veulent pas voir un mec chiant sur scène, le but c’est de divertir. Je veux juste donner une fête pour ces gens ! Ils sont à ce live parce qu’ils m’écoutent, déjà. A un open-mic, par exemple, je ferais quelque chose de plus réfléchi, de plus posé, mais à mon propre concert, les gens viennent pour péter des câbles, je dois m’assurer que ça arrive. Je ne vais pas m’asseoir et dire “Je vais faire un morceau profond”, de toute façon, tout le monde est bourré et veut partir en couilles.

Tu as sorti pas mal de morceaux de 2 ou 3 minutes, surtout sur Constant Dikestar. Dans un sens, on pourrait comparer ça au punk, genre musical qui comporte beaucoup de morceaux courts et efficaces. Est-ce que tu te sens proche de cette musique et de cet état d’esprit ?

Je n’ai jamais été très branché punk, mais les gens ont commencé à faire cette comparaison… J’aime bien le punk parce que ça me rappelle le Grime de Londres, du son gritty fait par des gens énervés qui ont un message : ils ont quelque chose à dire et j’apprécie ça. C’est une explosion d’émotions incomprises, et je suis vraiment là-dedans. Ça me parait honnête. Si tout semble parfait dans une musique, il n’y a pas d’âme. J’aime bien quand c’est une bande de jeunes qui ne sait même pas ce qu’elle fait, et qui est réellement passionnée. Mais je ne connais aucun punk en fait, et je n’achète pas de disques de punk.

Mais peut-être qu’en Grande-Bretagne, les gens n’écoutent plus beaucoup de punk ? Le punk a été remplacé par d’autres musiques.

Il y a toujours des gens qui écoutent du punk, mais ils n’ont plus besoin du punk. Dans les années 80, on en avait besoin, c’était une musique révolutionnaire qui gueulait “Va te faire enculer !”, mais qui était aussi très ancrée dans les années Thatcher. Tout cela est sorti d’une répression. Je pense que je me sens aussi comme ça vis-à-vis de ma musique : je dis des choses qui vont énerver des gens, et je veux que ça les énerve. Je veux qu’ils réalisent que je peux dire ce que je veux, et qu’ils ne peuvent rien y faire.

Passons aux questions sérieuses : combien de pintes tu tombes en une soirée ?

Je sais pas putain ! Combien tu vas m’en payer ? (rires). Je ne boirais pas des pintes toutes la soirée, je tourne plus à la vodka, je peux en boire deux bouteilles. La bière me fatigue, donc je dirais : deux pintes plus deux bouteilles de vodka.

Pour conclure, qu’est-ce-qui va suivre pour toi : est-ce-que tu as déjà planifié un nouveau projet ou est-ce que tu te concentres sur ta tournée ?

Je suis en train de préparer un album, mais je ne sais pas encore comment il s’appellera. Mais sur les deux dernières années, j’ai beaucoup produit. Je viens de faire des instrus pour Rag “N” Bone Man, c’est un chanteur qui mélange blues et soul. J’ai beaucoup produit pour un gars qui s’appelle Remus, c’est le fils de Farma G de Task Force, j’ai aussi fait un album pour Skuff, un autre pour Lee Scott des Children of the Damned …

Il y a pas mal de choses qui se passent en ce moment, c’est assez positif, parce que la production, c’est nouveau pour moi. Cela me fait travailler avec des gens avec qui je n’aurais jamais travaillé en temps normal. Je ne veux pas toujours rapper avec eux, nos styles ne concordent pas forcément, mais j’ai envie de faire des instrus pour eux.

Je pense que toutes ces choses vont sortir avant mon album solo, mais cet album ne sortira pas avant au moins 8 mois.

Merci au Café Chéri pour son accueil.

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Nadsat

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Rédacteur chez ReapHit
J'aime les commentaires indignés d'auditeurs de rap, et quand les filles mettent des petits cœurs sous mes articles. Et la musique aussi.
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