De l’ombre à la lumière, Trajectoires et perspectives du rap chinois des années 2000 à nos jours.

In Dossiers by Georges PopperLeave a Comment

Milieu des années 1990, de l’autre côté du globe. Dans les braises encore chaudes d’une révolution étudiante qui s’est soldée par la mort de plusieurs centaines de civils, la jeunesse chinoise reprend tout doucement goût à la musique. Les figures pionnières du rock’n roll, jugées trop revendicatrices et proches des mouvances révolutionnaires ont été bâillonnées par le pouvoir communiste. Alors que la Chine reprend la route du développement économique qu’on lui connaît, de nouvelles pratiques musicales essaiment au sein de l’empire du milieu.

La « Dakou generation » découvre la musique occidentale grâce aux copies illégales et aux surplus de CDs invendus, envoyés en Chine pour être détruits mais finalement échangés sous le manteau. Les premiers sons américains traversent le Pacifique et finissent leur trajectoire dans les walkmans des kids chinois. Au milieu de tout ce business sous-terrain, un style musical qui percute : le rap. En découvrant les racines afro-américaines de cette pratique, les jeunes chinois intègrent une nouvelle dimension musicale qui se rapproche de leur pratique millénaire de la scansion sur rythme (le kuaiban). À cette époque, la pratique du rap est minoritaire et underground, cantonnée aux quelques cercles de connaisseurs et pratiquée tard le soir dans des caves insalubres. Tout doucement, c’est d’abord à Pékin puis à Shanghai que la scène se développe et que les premiers artistes émergent au début des années 2000.

« There’s a lot of cats that can rap back home.
But there’s not a lot of cat that can rap in Chinese. » (Yin Ts’ang)

Formé en 2001, Yin Ts’ang est considéré comme le premier groupe de rap chinois et, presque vingt ans plus tard, il fait toujours parti des références chez les jeunes rappeurs. Le quatuor sino-américain sort en 2003 un premier album studio intitulé « Serve the people » (为人民服务), rappé entièrement en mandarin, et en profite pour placer la ville de Pékin sur la grande carte des capitales du rap. Dans un quatorze titres très old school, on ressent de façon assez distinctive l’influence de la scène américaine de l’époque. La prestation la plus folle ici repose très certainement dans le flow du jeune canadien Jeremy Michael Johnston (老郑XIV) , qui rappe ses couplets dans un mandarin quasi-parfait. Il faut savoir que la question du langage est primordiale dans l’appréhension du rap en Chine, puisque l’anglais n’est encore aujourd’hui compris que par une minorité de personnes. C’est d’ailleurs la langue qui a permis au rap d’amorcer le tournant le plus important de son histoire ici : ce n’est qu’à partir du moment où les artistes ont commencé à s’exprimer en mandarin que leur audience a pu s’agrandir et leur musique bénéficier d’une exposition beaucoup plus large.

« Sitting next to the trash bin four seasons every year /
How could I not speak dirtily ? » (« Hello Teacher », In3)

Un autre groupe phare des années 2000’s confirme la suprématie de la capitale chinoise à cette époque en ce qui concerne l’émergence du mouvement hip-hop. Le sulfureux trio de In3, issu de l’underground pur et dur ne prend de gants et exprime au travers d’un rap très cru la routine des populations délaissées de Pékin. Définitivement old-school, leur son va marquer une génération mais aussi le gouvernement qui prendra soin en 2015 de faire interdire un bon nombre de leurs titres dont les contenus « blessent la morale socialiste ». Les textes de leur très bon album 未知艺术家 (« Unknown artist »), dénonçant ouvertement la corruption et le système scolaire chinois, ont d’ailleurs valu au trio de passer quelques nuits dans les derrière les barreaux avant d’être forcés de mettre un terme à leur aventure commune. Clairement plus énervés que leurs comparses d’Yin Ts’ang, portant leur interdiction comme une décoration, les vrais dragons d’In3 continuent pourtant de faire vibrer la scène chinoise dans une formule ré-aménagée sous le nom de Purple Soul.

À la même époque et à quelques heures de vols seulement, un muslim tout frais débarqué de Boston pose ses valises dans la ville de Shanghai. Amenant avec lui tout la street culture américaine, Dana Burton réunit la scène hip-hop locale et donne naissance en 2001 à un tournoi qui deviendra la pierre angulaire de l’expansion de cette culture en Chine : l’Iron Mic. Cette compétition entre rappeurs, tout à fait illégale à ses débuts et réservée à un cercle d’initiés, rassemble aujourd’hui les meilleurs MCs du pays. Les plus célèbres sont passés par là ; nombre d’entre eux y ont perdu des dents et un peu de leur fierté. Entre la sueur et les insultes, les jeux de mots et les ennuis rencontrés chaque année avec les forces de l’ordre, les désormais-classiques battles de freestyle de l’Iron Mic ont servi de ciment à toute cette nouvelle communauté hip-hop. Aujourd’hui encore, après la seizième édition qui s’est déroulée l’année dernière dans plusieurs villes de Chine, ce rendez-vous reste un incontournable du rap chinois.

« Hip-hop music has been hiding underground for too long,
now it’s time to take a breath above the ground » (Bridge, GO$H !)

Les bases du rap chinois sont donc posées dans les années 2000’s, à Pékin et à Shanghai, avec l’émergence des premiers grands noms et l’organisation d’événements dédiés à la culture hip-hop. Malgré tout, dans un pays qui compte 1,3 milliard de personnes, la consommation de rap reste infime, notamment lorsque l’on compare celle-ci avec celle de la Mando-pop, la Canto-pop et leur encore-plus-célèbre cousine, la K-pop. L’ouverture du pays sur le monde, profite quand même au mouvement qui bénéficie progressivement d’un accès plus large à la culture américaine dont les kids s’inspirent énormément. En l’espace de quelques années, et de façon encore plus spectaculaire ces trois dernières années, la jeunesse chinoise s’est appropriée massivement les codes vestimentaires du hip-hop US, la folie de la NBA et les dreadlocks. C’est donc à une vitesse phénoménale que la déferlante hip-hop s’est abattue sur la Chine et a fait du rap le courant musical le plus en vogue actuellement.

Rap of China, le raz-de-marée qui a fait découvrir le rap aux Chinois

Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est une émission de télé-réalité qui est à l’origine de l’explosion du rap en Chine. En Juin 2017, la plateforme de vidéo en ligne iQiyi (l’équivalent chinois de Netflix) diffuse les premiers épisodes de « Rap of China ». Le principe est simple : compétition à élimination directe, du freestyle à la battle 1v1 en passant par la composition en 24h. Des jeunes à la plume acérée, venus des quatre coins du pays et sappés en Supreme des pieds à la tête, font le show et crèvent l’écran. Avec douze épisodes, la première saison de Rap of China cumule en tout et pour tout plus de trois milliards de vues, ce qui en fait un succès historique pour l’audiovisuel chinois (useful reminder : la planète Terre compte aujourd’hui 7,4 milliards d’êtres humains). En Chine, il y a donc clairement un avant et un après Rap of China. Avant, la scène hip-hop avançait sous couvert d’anonymat, cantonnée et protégée par les quatre murs des endroits sombres où se rencontraient tard le soir les B-Boys, rappeurs et beatmakers. L’ouverture progressive du pays permettait un accès de plus en plus large à la musique occidentale et touchait une partie de la jeunesse mais sans jamais accorder au rap le succès que celui-ci connaissait dans le même temps en Europe et aux USA. Après l’été 2017, et en majeure partie grâce à « Rap of China », la vague hip-hop a déferlé sur l’Empire du milieu à une vitesse inimaginable. Les rappeurs chinois ont acquis du jour au lendemain une notoriété inégalée pour des artistes, entraînant de facto avec eux la « mainstreamisation » de leur courant musical. Succès médiatique incontestable, cette évolution à grande vitesse ne plaît pas à tous les acteurs du milieu qui restent bien impuissants face à la diffusion XXL de tous les codes du rap, sans vraiment se soucier des valeurs et des messages qui lui sont accolés.

Chengdu et Chongqing, nouvelles plaques tournantes du hip-hop Chinois

Mais tandis que la Chine découvrait le rap chinois grâce à iQiyi, cela faisait déjà un certain temps que de de jeunes artistes rap performaient dans leur coin dans l’objectif de rebattre les cartes du rap-jeu local. En quelques années et avec une dévotion totale au double-H, les kids de Chengdu et de Chongqing ont réussi à placer leur ville sur la carte du rap. Mieux, ils ont fait de leur bastion les nouvelles capitales, volant ainsi la vedette à la scène pékinoise et shanghaïenne. Le succès du rap de Chongqing vient d’une équipe connue sous le nom de GO$H !. Sorte d’Entourage version chinoise, le crew rassemble une douzaine de rappeurs arborant dreadlocks et tatouages comme leurs aînés américains. La victoire d’un des leurs, GAI, lors de la première saison de Rap of China a permis de mettre la lumière sur leurs créations musicales et GO$H ! compte aujourd’hui comme l’un des crews les plus puissants de la scène chinoise. Pour une ville de plus de 30 millions d’habitants, recouverte de gratte-ciel à perte de vue, et connue pour son hyper-pollution et son climat humide, Chongqing abrite parmi les plus grands espoirs du rap chinois tels que Bridge, K-Eleven ou Wudu Montana. Dans un environnement légèrement plus agréable, Chengdu s’est également affirmée comme étant la nouvelle grande ville du hip-hop chinois. Grâce à une activité artistique très importante, la ville a enfanté de nombreux artistes reconnus aujourd’hui comme des piliers de la culture street : Kafe Hu, Bohan Phoenix, Higher Brothers, … Le crew CDC (Chengdu Rap House), dont sont issus bon nombre de rappeurs, a su apporter une vraie fraîcheur dans le paysage musical local et a permis l’éclosion de nombreux projets hip-hop d’envergure. En plus d’un certain nombre de grandes qualités, ces jeunes rappeurs profitent du dialecte local de la capitale du Sichuan, dont la fluidité permet plus facilement de poser sur des instrus trap, là où la rigidité du mandarin convenait mieux au boom-bap old school. En surfant sur le style le plus en vogue actuellement, GO$H ! et le CDC sont ainsi devenus des institutions incontournables du rap chinois et leur main-mise sur la production musicale semble aujourd’hui indiscutable.

« Our general ethos is that we want to put this shit forward »
(Sean Miyashiro, fondateur du label 88Rising)

De Pékin à Chengdu, de Shanghai à Chongqing, le rap chinois a évolué, s’est transformé et doucement, sans prévenir, a fini par envahir la scène musicale de l’Empire du milieu. En Europe, les plus avertis connaissent les Higher Brothers, quatre jeunes rappeurs de Chengdu qui explosent en ce moment aux USA, avec leur trap aux sonorités mandarine. Qualifiés (à tort ou à raison) de « Chinese Migos », le groupe a réussi à prouver au monde que rapper en chinois n’est plus un problème et qu’avec l’expansion ultra-rapide que connaît leur pays, il va désormais falloir composer avec les artistes asiatiques. Mais le hip-hop est un art en mouvement perpétuel et les jeunes ici l’ont très vite compris, d’ailleurs de nouvelles propositions artistiques devraient très bientôt voir le jour. De notre côté, on parie notamment sur l’émergence d’une scène ultra-chaude du côté de la province autonome du Xinjiang et sur un virage vers des sonorités plus proches de la Grime londonienne. La réponse ? On vous la donne dans quelques mois.

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Georges Popper

Rédacteur chez ReapHit
Du jardin d'enfants à la Sorbonne, de Dld. à Chengdu. Actuellement au milieu de l'Empire du milieu à la recherche de ce que le hip-hop signifie pour la jeunesse chinoise. Peut être une thèse à venir ou une double mix-tape, personne ne sait. No Skype, no Facebook, no Twitter, no Instagram, I use Wechat.