Cool FD, Beatmaking Realities

In Interviews by Thadrill Comments

Il y a ceux qui bougent, et ceux qui regardent. Cool FD fait partie de la première catégorie. L’orléanais possède autant de casquettes que son temps le lui permet : producteur/beatmaker, animateur radio, communiquant, marketeur, papa…en plus du boulot « classique » qui paie le loyer. Sa carrière, qui reste confidentielle en France, commence à prendre aux Etats-Unis avec plusieurs projets réalisés du côté de Baltimore. Vision débrouillarde, conscience professionnalisante et passion débordante, rencontre avec un artiste qui allie talent et stratégie.

ReapHit : Tu es originaire d’Orléans, comment s’est faite ta rencontre avec la culture hip-hop ?

Cool FD : Honnêtement, par un coup de chance. Je dis coup de chance, parce que rien à la base ne m’orientait vers cette culture, mes parents étaient plutôt chanson française. Mais la bonne quand même, genre Michel Berger. Mais un dimanche matin, je suis tombé sur le Hit MachineCharly & Lulu, et ils ont passé le clip d’Arrested Development « People Everyday ». J’ai tout de suite su que cette musique me parlait, qu’il fallait que j’en sache plus, et surtout que j’en fasse ! Résultat des courses, j’ai demandé It Was Written pour mes 12 ans, et je crois qu’à cette époque, je m’endormais avec « Regulate » de Warren G. Autant te dire que je ne comprenais pas les paroles, et que ma mère non plus d’ailleurs !

Quel a été le déclic pour en venir à faire du son, est-ce un album, une rencontre, ou alors une volonté de faire partie de la « grande famille » du rap ?

J’ai commencé par être DJ. Je trouvais cette musique tellement forte, puissante, que je voulais la jouer, la faire écouter à mes potes. Très sincèrement je ne connaissais personne sur Orléans, je n’étais qu’au collège, donc oui, c’était une vraie volonté de ma part. Personne ne m’a dit, montré, amené. Par contre, j’ai eu la chance de croiser Dee Jekyll, aujourd’hui à la tête de HipHopGame.Com, qui habitait Orléans aussi à l’époque. Il m’a clairement donné un repère. Il était tellement loin déjà à l’époque.

La reconnaissance est souvent un long parcours d’obstacles où la patience est mise à rude épreuve. Quelle stratégie as-tu adopté pour arriver à ta reconnaissance actuelle ?

Wow, je ne sais pas si on peut parler de reconnaissance concernant mon blaze ! Mais il y a une chose dont je suis sûr, c’est que le travail dur et régulier paye. Je suis accro au travail. Je dors 4h par nuit, j’enchaîne avec ma journée de taf et je m’occupe de mes enfants le soir, et quand arrive la nuit, je suis heureux de pouvoir faire ce que j’aime. Tout ça a du sens pour moi, le travail, l’effort, l’investissement personnel, et même physique. Beaucoup de travail, de la sincérité avec les gens que je croise, et un œil ouvert sur chaque opportunité, voilà ma formule.

En dehors de ton travail de beatmaker/producteur, tu as l’air très investi sur les questions de professionnalisation de la musique indépendante et sur la meilleure façon d’obtenir de la visibilité, qu’est-ce qui te pousse aujourd’hui, au travers de ton expérience, à partager aussi bien tes erreurs que tes réussites avec ceux qui entreprennent une carrière dans la musique ?

Je suis super content que tu l’ai remarqué et que l’on puisse en parler. Vraiment. Ce truc me tient à cœur énormément. Quand tu démarres seul, quand tu évolues seul, quand tu dois apprendre seul, tu es forcé de sortir de ta zone de confort. Tu es forcé de comprendre par toi-même, essayer, te tromper, modifier tes process, ta façon de mixer, ta vision du game, ton relationnel. Tu es tout le temps dans l’ajustement. Alors les bonnes pratiques et les erreurs, je les note et je les partage, parce qu’au final, si ça m’a servi, ça peut servir à quelqu’un qui se pose les mêmes questions que moi.

C’est aussi un moyen pour moi d’élargir mon réseau, de rencontrer de nouvelles personnes provenant de milieux totalement éloignés du mien (marketing, crowdfunding, sport…). Partager sa vision est fondamental en tant qu’artiste, ça te positionne sur l’échiquier. La force des indépendants n’est pas uniquement d’être artiste, c’est aussi et surtout d’être multi-tâches. Et pour utiliser cette force, il faut avoir une organisation pro. Des objectifs, des stratégies, des méthodes. La bonne musique ne suffit plus. En fait, c’est même la base. On ne devrait même pas en parler !

« Tu es seul à tenir la barre et ça souffle dur sur le pont ! Tu fais quoi ? Tu continues à laver le pont ou à boire du rhum ? »
Derrière le travail artistique, tu revêts pas mal de casquettes : A&R, marketing, communication, etc. Est-ce que tu penses qu’être indépendant, c’est être entrepreneur, et donc maîtriser l’ensemble des variables que cela englobe ?

Oui, et définitivement oui. Tu es seul à tenir la barre et ça souffle dur sur le pont ! Tu fais quoi ? Tu continues à laver le pont ou à boire du rhum ? Non mon pote, tu te dois de TOUT faire. Sinon, tu vas droit dans les rochers. Mais encore une fois, il ne s’agit pas d’être expert sur tout. Je pense qu’il s’agit surtout de se lancer sur tout. Et d’apprendre en avançant. Ce qui est sûr, c’est que tu dois sortir du cadre en tant qu’indépendant. Si tu te dis « je devrais aussi faire ça ? », c’est qu’il y a 90 % de chances que la réponse soit OUI. Donc le dilemme n’a pas duré très longtemps en ce qui me concerne : si je veux que ma musique soit diffusée, je dois faire ce travail.

Entreprendre, pour moi, veut dire déclencher quelque chose, changer sa façon de faire, repenser son mode de fonctionnement pour mieux servir ton but. Donc oui, un indépendant est un entrepreneur. Sinon il est juste musicien. C’est cool pour lui, mais personne ne le saura jamais.

Il ne manque que le label à ta panoplie, est-ce un manque de temps ou un choix stratégique ?

Ce n’est pas faux ce que tu dis ! Mais honnêtement le but n’est pas forcément de tout faire, c’est juste que je n’ai pas le choix. Monter un label, j’y ai pensé. Mais un label veut dire, je pense, gérer d’autres artistes, et honnêtement, je n’en ai ni le temps ni l’envie. Je suis plutôt en train de réfléchir sur les business porteurs autour de la musique, plutôt que dans la musique elle-même.

Au niveau technique, quelle configuration utilises-tu pour tes créations ?

Hyper simple : un bon PC, Adobe Audition avec une brochette de DirectX et de VSTs, Fruity Loops pour jouer mes basses, et une quantité incroyable de drum kits et de samples qui m’attendent.

Comment tu décrirais ta propre touche ?

Pour catégoriser, je dirais soulful boom-bap, ou l’inverse. Mon son reste assez street dans les kicks et les structures, mais l’influence des samples est clairement soul. Mais par-dessus tout je cherche la musicalité, le détail.

Le premier projet que j’ai pu écouter de toi, c’est Bmore2France sous le nom de Keno Beats, est-ce qu’avant cela tu avais déjà sorti autre chose ?

Bmore2france c’est le vrai top départ ! Mais oui, avant j’ai droppé une beat-tape Beat Jack City, d’ailleurs la pochette était mortelle, je te l’enverrai par mail tiens ! En février 2012, j’ai décidé de me consacrer à 100 % au beatmaking. Un an après est sorti Bmore2france. Oui c’est le premier point de départ, la carte de visite en quelque sorte.

« Je suis un kiffeur de son, et en même temps j’essaie d’organiser mon biz, d’avoir une stratégie »
Tu as la particularité d’avoir travaillé la plupart du temps avec la scène de Baltimore, comment s’est faite cette connexion ?

La radio mon frère ! Tu l’auras compris, je suis un kiffeur de son, et en même temps j’essaie d’organiser mon biz, d’avoir une stratégie. En 2011, j’ai eu l’opportunité de reprendre une émission de radio : j’ai dit oui immédiatement. Ça m’a permis de contacter un nombre incalculable de emcees indé et vraiment doués, avec lesquels je suis pour la plupart toujours en collaboration, et Don Streat était l’un d’eux. C’est pour cette raison aussi que j’ai un attachement affectif à mon activité de radio (Independent Coolness). D’ailleurs, on peut en parler si tu veux !

Alors parlons-en ! Qu’est-ce qu’Independant Coolness offre de plus que les autres émissions actuelles, et où peut-on l’écouter ?

Je pense que ma plus-value dans le game des radioshows / podcasts se porte vraiment sur les artistes. Les auditeurs, eux, ont la garantie d’un son indépendant et frais chaque semaine, mais ma grosse différenciation se fait vis à vis des artistes. En gros, Independent Coolness, c’est plus qu’une émission de radio. C’est une plateforme : je connais personnellement ou j’échange régulièrement avec chaque artiste que je joue, et je n’hésite pas à les conseiller sur leur business. Ensuite, je parle d’eux sur mon site www.coolfdbeats.com, à travers des reviews ou des posts. Enfin, dernière étape à activer avant fin 2014, j’envisage sérieusement d’ouvrir un shop en ligne pour vendre les albums des artistes que je soutiens sur les ondes et sur le web. Tu vois la différence maintenant ?

Quand tu sors Bmore2France en 2013, c’est un gros challenge, car que ce soit toi ou les 3 MC’s (Don Streat, Lord Baltimore DDS et S.O.N.), vous n’aviez pas encore beaucoup d’exposition. Est-ce que tu considères aujourd’hui que ce projet t’en a permis une meilleure ?

Honnêtement, je crois qu’on ne s’est même pas posé la question. On kiffait juste faire des tracks ensemble, avec un concept simple (lyrics Bmore, production France). Mais avec le recul, oui, c’était innovant et ambitieux. D’ailleurs, les potos de Bmore sont en train d’enchaîner avec un Bmore2Denmark (shout out MWP beats).

Clairement, ce projet a été ma rampe de lancement. J’avais sous la main 18 tracks avec des emcees anglophones, tous très forts, en provenance d’une scène très respectée à travers les USA. Je crois sincèrement que l’ensemble de mes connexions actuelles peuvent être reliées à ce projet. Et pour ça, j’aurai une reconnaissance sans fin pour les trois MC’s Don StreatS.O.N., Lord Baltimore.  Et big up à DJ Modesty qui a mixé la tape aussi !

DJ Modesty et toi, en plus d’autres points communs, vous faites partie de cette génération complètement liée au hip-hop US. La modernisation des moyens de communication vous a permis de réaliser une partie de vos rêves, mais cette proximité virtuelle n’enlève pas l’éloignement géographique. Vivre ton aventure aux USA serait-il l’aboutissement de ton rêve ?

Honnêtement, je pense mondial. Je ne pense pas US. Je vais là où le son est bon. Pour l’instant, ça m’a amené aux US, mais je pense vraiment mondial. Par exemple j’ai commencé à taffer avec des emcees Berlinois lors de mes deux séjours là-bas, cet été. J’ai aussi des connexions UK en route, et je n’oublie pas la francophonie non plus (France, Belgique, Canada). Oui, il y a éloignement si tu restes à rêvasser sur la grosse pomme, mais le monde est vaste, commence par nos voisins en Europe !

Tu parlais donc d’un projet Bmore2Denmark produit par MWP Beats, j’aimerai bien connaître ton ressenti sur l’européanisation du rap US. De plus en plus de beatmakers européens arrivent à se faire une place dans le rap game américain. Forcément, ça crée certaines véhémences, qu’est-ce que tu répondrais aux haters qui considèrent l’Europe comme une usine à production cheap pour MC’s ?

Il y a deux choses à retenir de tout ca : premièrement les MC’s US pensent business et commerce. Donc ils choisissent le son qui leur plait. Ils investissent, donc paient pour des beats qui vont leur permettre de proposer un bon produit aux auditeurs US et/ou mondiaux. Ce simple constat te permet déjà de mettre la question « cheap » et « qualité » de côté. En France, c’est beaucoup plus compliqué de vendre des beats entre artistes indé. C’est un fait. Après, j’ai un avis assez spécial sur la question, le credo « No Free Beats » je n’y crois plus. J’ai vendu des beats, pas de problème. Mais j’ai lâché ce système. Je fais mon argent autrement, toujours lié à la musique bien sûr, mais pas entre moi et les emcees. Fonctionner comme ça ne comporte, de mon point de vue, que des inconvénients et des limites business contre-productives.

« Si tu ne sors pas de tracks, tu n’existes pas. Clairement. Et je veux exister… »
Revenons à tes projets, la même année tu embrayes avec Don Streat sur la mixtape Bare My Soul, comment as-tu travaillé avec Don Streat sur cette tape ?

Don était clairement le moteur du projet Bmore2France côté US. C’est lui qui donnait le thème des tracks pour la plupart, c’est avec lui que j’ai toujours le plus échangé. On enregistrait énormément de morceaux, et au fil de l’eau il les choisissait : soit pour Bmore2France, soit pour « un autre projet » (c’est comme ça qu’il l’appelait à l’époque). Et puis un jour, il m’a dit : « j’ai ce projet-là, Bare My Soul. Je veux le finir avec toi. On fait des remix des tracks existantes et on rajoute des nouveaux morceaux. »

Don a clairement haussé son niveau sur ce projet. Il aborde des sujets très personnels tout en mettant une claque à chaque couplet. Il m’a forcé à faire évoluer ma technique de mix et la finition de mes prods, parce que je voulais que ce projet soit perçu comme une progression me concernant.

Puis en 2014, tu reviens avec un autre nom de la scène de Baltimore, Macabeats, sur Pardon My French. Dirais-tu que c’est ton projet actuel le plus abouti ?

Le plus abouti, oui. Sans aucune considération artistique bien sûr. Je dis oui parce que Mac et moi avions décidé de bosser un projet, nous en avions beaucoup discuté, et ensuite nous avons commencé les enregistrements. Donc forcément, le disque ressort avec une impression globale d’unité, de cohérence, de recherche, de progression au fil des tracks. Moins « tout fou » quoi.

Et puis, mettre en valeur le style de Macabeats a aussi été pour moi un challenge : c’est un emcee à l’état pur. Il n’est pas là pour te divertir, il est là pour te mettre une claque et t’emmener dans son monde de poète visionnaire. Je ne blague même pas.

Donc forcément, le gros break comme sur une grosse rhyme de Busta Rhymes ne marche pas avec ce genre de diamants bruts. J’ai dû faire réellement fusionner la structure de mes prods avec ses couplets. C’était nouveau pour moi, et hyper formateur. Tellement motivant que l’on bosse un nouveau truc ensemble en ce moment même.

Tu as eu deux années donc plutôt remplies, est-ce que cette exposition t’as permise d’ouvrir de nouvelles portes ?

Oui. Mais encore une fois, je reviens sur le contenu de mes précédentes réponses. Le travail fournit de la matière. Et c’est là que ça commence. Il faut travailler cette matière. Oui, ces trois projets m’ont apporté de la matière, mais non, ils ne m’ont pas ouvert des portes. J’ai ouvert des portes en mettant en avant ces projets.

Comment as-tu réussir à atterrir sur Stuck In Da 90’s de Skeezo ?

J’ai contacté Skeezo comme ça, au culot, en 2011 ou 2012, je ne sais plus. On a parlé, pas mal. Il a accroché sur deux beats. L’un est parti sur son projet, avec Nutso en feat. L’autre n’est pas encore sorti, mais l’attente vaut le coup, crois-moi !

Tu livres aussi régulièrement quelque street bangers comme Simply Thinking avec SdotKeen ou encore TruChemistCookUp avec SlumPritt et SunEye. Ce sont des livraisons qui, pour le moment, ne s’intègrent pas dans des projets, est-ce que cela fait partie d’une stratégie de ta part pour occuper le terrain ?

Le producteur a envie de te répondre non : j’aime juste faire des tracks. Je veux les partager, les faire écouter, parce que j’aime ça et que faire des beats sans les faire vivre, je ne vois pas vraiment l’intérêt. Mais l’indépendant te répondra finalement oui : c’est stratégique. Si tu ne sors pas de tracks, tu n’existes pas. Clairement. Et je veux exister.

Tu as un projet qui devrait sortir avec Mitch L. Hennessy du Bronx, peux-tu nous en dire un peu plus ?

Mitch L Hennessy est un bon ami de S.O.N., c’est lui qui a fait la connexion il y a quelques mois. J’ai toujours accroché au style de Mitch, très BX, très street, et en même temps, un vrai respect pour le lyricism. On avait deux, trois tracks en stock et un jour, il a posé un morceau monstrueux sur une de mes prods préférées. C’était le 1er janvier 2014 je crois ! Là on s’est dit qu’on tenait quelque chose. Du coup, il a souhaité inaugurer sa série de EP intitulée The Renaissance avec un premier volume produit par mes soins. Ça arrive d’ici la fin d’année !

L’année 2014 s’achève, que nous réserves-tu pour l’année 2015 ?

J’ai pas mal de concepts en tête, des trucs d’endurance. J’aimerai sortir un album Cool FD, genre projet de producteur. Et j’ai des EP’s en collaboration avec des emcees New Yorkais un peu plus middle ground. Et puis, toujours booster Independent Coolness, bien sûr.

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Thadrill

Thadrill

Rédacteur chez ReapHit
Etablis depuis 2009, les abattoirs Thadrill vous proposent une large gamme de découpe rapplogique.De l’accrochage à la levée de mc en passant par la saignée des beatmakers mais aussi la ligature du turnatblism, cet établissement se veut dans la longue tradition de l’abattage traditionnel avec sa fameuse technique de la chronique sans concession.
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