Big Budha Cheez sonne L’Heure des Loups

In Interviews by Lilia Comments

Mercredi 20 avril, La Gaîté Lyrique. C’est assez concentrés que Fiasko Proximo et Prince Waly, ou Big Budha Cheez, arrivent sur scène sur appel d’Alpha Wann, la tête d’affiche. Sur cette date parisienne, le membre de l’Entourage a en effet eu l’invitation facile, pour le grand bonheur de la salle bondée qui, déjà trop heureuse face à Caballero, S.Pri Noir ou Deen Burbigo -pour ne citer qu’eux, fut exaltée de voir débarquer un Nekfeu très en forme en fin de concert.

Retour en arrière. Big Budha Cheez a droit à son tour de piste en début de concert, face à un public franchement difficile. Complètement acquis à la cause d’Alpha Wann, le live de Rov or Benz passera mieux que celui de Triple C, morceau du groupe inédit pour un public qui ne peut donc pas (encore) reprendre les paroles en chœur. Pourtant, le jeu scénique est bon: le petit côté laid back de leur prestation cache peut-être une légère anxiété mais lui donne une certaine élégance. Trois jours plutôt, Big Budha Cheez racontait justement à Reaphit que c’est avec un brin d’inquiétude qu’ils abordaient cette semaine décisive pour eux : tous deux un peu malades, il allait néanmoins bien falloir assurer pour la sortie de leur nouvel opus, L’Heure des Loups (dans les bacs aujourd’hui 22.04.2016). Désireux de bien faire mais pas totalement rompus à l’exercice de la promo, c’est Hologram Lo, du haut de ses platines, qui leur rappelle d’annoncer la sortie imminente de leur album quand ils s’apprêtent à quitter la scène de la Gaîté Lyrique. Une anecdote qui en dit long sur la mentalité de Waly et Proximo, malgré l’air méchant qu’ils affichent sur la pochette.

Les deux vingtenaires sont pourtant loin d’être novices dans la musique. Originaires de Montreuil, les deux potes investissent un premier local dont ils font un studio en 2009. Leur premier projet, Ma Routine Roule à M.City (2012) est vite suivi d’un EP trois titres, M. City Citizen, qui marque le début de leur carrière. C’est au volant de la mixtape Big Budha Cheez & Dj Medfleed qu’ils lui donne un premier tournant. La musique leur ouvre des horizons auxquels ils n’auraient même pas pensés, et les sort de leurs intérêts de « petites cailleras ». Un peu entrepreneurs dans l’âme, ils troquent ensuite leur premier studio contre deuxième, plus grand -mais toujours à Montreuil, et travaillent « comme des fous malades » (Fiasko Proximo) sur ce qui deviendra L’Heure des Loups. Onze titres, enregistrés comme tous leurs projets sur bandes magnétiques. Techniquement, Big Budha Cheez n’a pas choisi la méthode simple, et, de manière générale, c’est  la façon dont le groupe aborde la musique à tous égards que n’est pas simple. Jeunes et ambitieux comme dirait l’autre.

D’abord parce qu’il est facile, et légitime dans une certaine mesure, de classer ce que font Waly et Proximo dans la catégorie « Old school »; or, depuis 2010, d’autres ont déjà surexploité la fibre nostalgique, à commencer par Alpha Wann qui, avec 1995, s’est positionné sur ce créneau avec La Source et La Suite. Alors certes, un tel positionnement fut mi-volontaire mi-contraint par des média trop contents de pouvoir parler à nouveau de l’âge d’or du rap français, mais toujours est-il que l’on pouvait se demander à un moment si 1995 allait être autorisé à sortir un jour de cette image (ce que le groupe a finalement fait de manière assez naturelle). Puis cette « mode » est un peu passée, remplacée par autre chose. C’est aujourd’hui la nouveauté et l’innovation qui sont mises sur un piédestal. Une imagerie nouvelle, un son, un flow, des productions qui rompent radicalement avec « ce qui se fait », voilà ce qui semble aujourd’hui être plébiscité (pour le meilleur comme pour le pire). Pour Big Budha Cheez et son inspiration plutôt nineties, cela pose-t-il un problème ?

« On est obligé de se poser la question. On réfléchit à comment notre musique va évoluer. Quand on bosse un projet, on est déjà en train de penser au prochain, et on se dit « mais qu’est ce qu’on va pouvoir ajouter, qu’est ce qu’on va pouvoir changer, pour ne pas refaire la même chose et essayer d’amener un nouveau truc. Mais on essaie d’abord d’avoir des bases solides, de bien maîtriser ce qu’on fait pour le moment et on partira de là pour faire quelque chose de plus abouti encore » (Prince Waly)

Le futur ? Il se fera peut-être du côté de sonorités r’n’b, dont les deux rappeurs avouent être férus. Nate Dogg, Aaliyah font autant partie du répertoire que toute l’écurie Time Bomb (« si je savais chanter, je ferais du r’n’b ! » balance Prince Waly). Le constat n’est pas nouveau, mais tient toujours : maîtriser ses bases musicales d’abord pour innover ensuite. Parait-il que la taille de la vinylothèque de Fiasko Proximo témoigne de son long apprentissage musical. Aux manettes des productions de L’Heure des Loups, le rappeur/producteur met les samples à l’honneur : ce sont eux qui tiennent l’album et lui évite trop d’aspérités, avec pour conséquence positive une ambiance particulière, tenue du premier track jusqu’au dernier. La priorité, nous confie le groupe, c’est bien l’atmosphère, toujours assez dépendante de la nature des samples. Une fois posée, ils peuvent alors commencer à jouer avec les rythmes, percussions, basses, flow, etc. Musicalement, les quatre premiers titres de l’album rejoignent le dixième ((…)), et dégagent un sentiment d’urgence, même sur les instrus les plus lentes (L’heure des Loups, Vice et Vertu). Comme si quelque chose de louche était sur le point de se passer dans les rue de M.City. Une ambiance Black Mafia… mais qui rappelle aussi le Roc Marciano de Marcberg par son aspect brumeux et sur le fil du rasoir. Les autres titres sont plus doux, intimes (Mes Patrons), voire léger (L’Apollo ou EM Cite, qui évoque la funk chaloupée de Cymande sur The Message).
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Autre pierre d’achoppement sur laquelle Big Budha Cheez aurait pu faillir : la méthode d’enregistrement. Le choix de l’analogique prouve que plus que des sons particuliers, c’est une manière de faire particulière qu’ont choisi Fiasko Proximo et Prince Waly, le second ayant été converti par le premier à la méthode. Pourquoi ce choix ? Tout simplement pour être satisfaits du son qu’ils produisaient.

« Quand on était plus jeune, j’enregistrais chez lui, dans sa chambre, à Montreuil [il pointe du doigt Køhm, rappeur et compositeur du collectif Exepoq Organisation mais aussi ingénieur du son], sur ordinateur et ce qui sortait, c’est pas ce que je voulais. A l’époque, je savais plus ou moins qu’on enregistrait pas avec le même matériel que dans les années 1970, mais c’est plus par rapport à la qualité du son que je me suis dirigé vers autre chose » (Fiasko Proximo)
Quand il commence à produire ses instrus, le producteur, pointilleux, travaille sans ordinateur, sur vinyles et MPC et déroule au fur et à mesure le fil des machines : les magnétos, les bandes, « enfin tout ce qui est physique, quoi, du coup je suis allé acheter le gros magnétophone que tu vois là, et dès que je l’ai posé dans le studio, je me suis dit que je voulais poser là-dessus [rire] […]. Quand ma voix est sortie, je me suis dit « c’est ça que je veux ! » ». Dans le studio, un gros magnétophone stéréo recouvert d’une housse est effectivement toujours là. Fiasko Proximo nous donne alors un micro-exemple de ce que l’analogique fait « mieux » que le numérique : parce que les systèmes de compression de débit ne sont pas les mêmes, la balance entre la voix et la caisse claire, élément essentiel à ses yeux, se fait plus naturellement avec l’analogique et le mixage adéquat entre le son de la voix et celui de la percussion se trouve plus facilement. Et puis il y a tout le charme que donne la bande, jamais silencieuse, au rendu final. Et Køhm, qui ne prend pas la mouche à l’idée que le groupe se passe de ses talents de mixage, d’ajouter : « la plus grosse différence, c’est qu’il n’y a pas de limites en termes de dB et de niveaux, ça veut dire qu’avec le numérique, il y a un certain seuil qu’on ne peut pas et qu’on ne doit pas dépasser (pour que le son soit correctement perçu par l’oreille humaine, ndlr), sinon ça crée une saturation numérique dégueulasse. Avec l’analogique, comme c’est de l’électricité pure, de l’électronique, il n’y a pas de limitation, c’est pour ça que l’on a cet effet de profondeur, qui peut exister avec le numérique mais qui sera faussement recréé ». Incroyable dialectique, qui veut que le numérique tente aujourd’hui de recréer des sons que la technologie, en évoluant, essayait d’effacer.
Alors magique, l’analogique ? Non, déjà parce qu’un magnétophone ne suffit pas, il faut tout le matériel en chaîne qui sublimera le son. Et ça, ça coûte cher. D’autant que l’enregistrement analogique coûte cher, en soi, du simple fait de ne pas pouvoir effacer et recommencer : une fois utilisée, la bande ne peut plus servir. Ce qui influe sur la manière de travailler : l’enregistrement demande beaucoup plus de travail en amont, pour obtenir le meilleur résultat en cabine sur un one shot – si possible, car le groupe ne peut pas se payer le luxe de recommencer trop de fois. Mais la contrainte principale de l’analogique ne réside pas tant dans l’argent dépensé que dans le temps passé : « Il faut avoir beaucoup de patience et être très méthodique, c’est comme un réalisateur qui réalise son film sur pellicule et qui devant sa table de montage recolle les morceaux avec son scotch et tout… recaler les voix, ça demande beaucoup de temps. Pour beaucoup, ça ne sert à rien et pour d’autres, ça change vraiment la donne. » Un travail long en amont et en aval de l’enregistrement, mais qui n’empêche pas la spontanéité des deux rappeurs : « On ne réfléchit pas pendant des semaines à un thème pour ensuite le travailler, non, dès qu’on trouve un truc qui nous plait, on le fait, et puis voilà. On essaie de ne pas passer trop de temps à réfléchir aux choses, parce que sinon, très vite, ça nous saoule » (Fiasko Proximo).
 
Pour Pince Waly, qui enregistre de son côté également en numérique, le challenge est plus dans l’aspect créatif que technique : si le son est mauvais, l’analogique ne le sauvera pas. En plus d’être une question d’outils, c’est aussi une histoire d’hommes : l’ingénieur du son, qui doit être bon pour tout type d’enregistrement, et le rappeur, qui doit évidemment savoir poser, se caler, etc. Big Budha Cheez n’adopte pas de posture sectaire, au contraire, ils déconseilleraient même plutôt à un jeune qui se lance d’opter pour l’analogique !
« Moi je continue à enregistrer comme ça avec Big Budha Cheez parce qu’on a commencé comme ça, mais comment c’est galère ! Le mec qui se met à faire ça, je lui dis « mec, prépare-toi ! » (Prince Waly)

Pourtant, bourreaux d’eux-mêmes, les Big Budha Cheez s’imposent les mêmes méthodes pour leurs visuels, photos, vidéos. L’importance accordée à leur style -dans le lumière comme dans l’ombre, à leurs poses, ne vient qu’en complément de celle accordée au traitement de l’image. Pour s’en rendre compte, et pour en découvrir plus sur l’enregistrement de l’album, il suffit de regarder ce mini-documentaire réalisée par Clifto Cream. Tourné en 16mm, il retrace l’enregistrement de L’Heure des Loups, en interrogeant toutes les parties prenantes à la production de l’album, dont Køhm et Papa Lex, le chanteur membre d’Exepoq qui les accompagne sur scène. Clifto Dream, qui a également réalisé le clip de Goldman Sachs -ci-dessus. A défaut de pouvoir visionner ce documentaire sur VHS grâce au magnétoscope poussiéreux rangé à la cave, Reaphit vous conseille vivement de vous procurer L’Heure des Loups en physique, pour vivre au moins une partie de l’expérience comme il se doit.

L’Heure des Loups est disponible sur iTunes
Et en écoute ci-dessous

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