Bavoog Avers, Pour quelques Boogers de Plus

In Chroniques by Florian ReapHit Comments

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« Les Bavoog Avers arrivent sur vous ! » C’est cette promesse sans plus de détails, que l’on a pu lire ces derniers mois sur les réseaux sociaux. Un joli clip et quelques morceaux coup de poing balancés ça et là aux premiers suiveurs, un univers visuel et musical déjà bien affirmé, une release party et une marque créée des mois avant la sortie du projet… il n’en fallait pas tant pour qu’un public de kids soit déjà dévoué corps et âme à ce jeune groupe naissant. Il faut dire que derrière cette énigmatique appellation – signifiant « crotte de nez » en anglo-javanais à en croire le dossier de presse – se cache le génie d’une toute petite partie de l’Animalerie.

Rapide historique. Fin 2009, la France découvre la mezzanine crado et le canapé défoncé d’Oster Lapwass dans d’innombrables vidéos maison. Au delà de l’aménagement intérieur et de la propreté des sols, on y retiendra surtout les nombreux et très sympathiques copains du beatmaker lyonnais. L’Animalerie n’en est qu’à ses prémisses, et les fauves se cherchent encore. Une équipe talentueuse et variée dans laquelle on décèle le talent et l’univers de chacun. Trans-générationnel, les trentenaires blasés y côtoient la fougue des jeunes années. Parmi les plus jeunes, on découvre Nadir, ainsi que CidjiDico et Kalams, le CDK, qui débarque déjà malgré leur jeune âge, avec Le premier et quelques scènes derrière eux.

3 ans plus tard, le gros de l’Animalerie explose et chacun y va de ses projets solos et diverses connexions. Véritable phénomène, le succès du collectif ouvre les années 2010 et fait – presque à lui seul – basculer le rap français dans sa décennie numérique. Désormais, la communication est virale, la débrouillardise est un art, la passion une vieille compagne : bienvenue dans l’ère de la créativité indépendante et des rappeurs Facebook. « C’est drôle, depuis un an les mecs numérotent tous leurs freestyles » (Lucio – Coït Interrompu)

Plus discret, Eddy – Dico de son blaze d’alors – sort La Mousse. Véritable claque, c’est le projet le plus original du collectif qui se cache sous cette cover blanche photoshopée détournant le logo Larousse. Sortant complètement de l’esprit freestyle et apéro dans lequel on l’a découvert, le MC voit la construction de son premier projet solo comme une « Perf’ » . Eddy essaie, s’amuse, prend des risques et innove. Entouré de Lucio et Anto, et soutenu par ses copains du CDKDico vogue volontairement à contre-courant du jeune public de l’Animalerie et de ses appétences boom-bap, faisant la part belle aux sonorités électro-world et s’imposant tout un lot de placements chelous, techniques et terriblement originaux. La Mousse impressionne alors par sa fraîcheur et sa technicité, et Oster nous avouera à l’époque au détour d’une interview qu’il s’agit du projet le plus apprécié des membres de l’Animalerie, tous véritablement bluffés par l’exercice de style et la maturité artistique de Dico.

Car après tout, comme nous l’exposions dans notre article « Rapper en français : de l’adaptation de la langue française au rap » , les rappeurs français les plus talentueux et les plus marquants sont souvent ceux qui sont parvenus à créer leur propre langage musical, de l’habillage instrumental à l’utilisation des mots. A l’instar de La Caution ou de Grems qui, pionniers en la matière, se sont créés leurs propres carcans musicaux, difficilement comparables au son de leurs contemporains, s’imposant dès lors un langage s’incorporant dans ce carcan. Un affranchissement réfléchi et totalitaire pour un son unique. Marquant. Définitivement hors du jeu.

C’est ce que Pannacotta tend à nous démontrer. Retour en 2014, l’adolescence est loin derrière et les blazes ont changé, l’univers rap qu’ils dégageaient peut être un peu atténué. Dico est devenu Eddy Woogie et Cidji s’est autoproclamé Jimbolo. Kalams s’est adoucit en Kalan, reprenant le doux nom que sa maman à choisit pour lui, quant à Nadir, lui… reste fidèle à son état civil.

L’univers est désormais acidulé, fluo – hype et travaillé – à l’instar de la pochette de ce premier EP. Bonbons multicolores pour un patchwork d’influences, l’on comprend vite que les Bavoog Avers ont décidé de s’affranchir des codes et des frontières du genre. Volonté révélatrice bien sûr de leur envie de conquérir un public plus large et éclectique, par un univers musical et visuel plus accessible.

Pour cela, le groupe à décidé de s’appuyer sur un personnage central, l’architecte musical de ce grand délire : Ciucci. L’intro lui est d’ailleurs totalement dédiée, et nous permet d’appréhender l’univers qui sera décliné tout au long des dix titres de l’EP. Extrémiste dans la démarche, les sonorités seront radicalement électro, mais les influences multiples. Ciucci nous baladera ainsi entre trip-hop anglais, et hype new yorkaise à la Ratatat. Entre house et électro-lounge, entre le funky de la pédale whah-whah et le sample synthétique.

Les quatres rappeurs reprennent donc en quelque sorte ici, le rôle originel et quelque peu oublié du MC, celui d’accompagner et de mettre en valeur le travail musical du DJ ou beatmaker. Et c’est bien ce qui frappe immédiatement à la première écoute du projet : la grande place laissée aux beats, et à la construction musicale des titres sur laquelle nos quatre bougs rivalisent d’imagination pour se placer avec originalité.

Totalement décomplexés par cette ouverture franchement pop, les MC’s osent et dès les premières secondes, Pannacotta provoque. S’ouvrant sur une phrase mélodique répétée sur des basses étouffées, les Bavoog s’échauffent la voix. Immédiatement les flows se mélangent, s’entremêlent puis se distinguent. Les voix s’associent quand les styles diffèrent.

C’est un véritable raz de marée, et l’on passe sans réellement savoir comment d’un refrain chanté à un gros couplet proprement kické, sans pour autant perdre en cohérence musicale. Quatre mesures, huit, puis seize et encore quatre, les Bavoog Avers s’amusent et nous baladent sur des beats en constante évolution. A peine le temps de froncer les sourcils, et d’essayer de comprendre ce qui se passe, que « Frolic » nous donne le coup de grâce dès le troisième titre. Pas le temps de relever la tête, on se prend direct une patate dans les dents, l’arcade qui pète, le front incandescent, assailli par le nombre d’influences. Il faut dire qu’à cinq contre un, l’issue est évidente… « Vous m’prenez par surprise et vous vous y mettez à plein en plus ?!! » (Mémento Mori – Sept & Lartizan)

Chaque MC trouve son style et exploite son registre du mieux qu’il peut. Et pour certains, le changement est saisissant. Nadir, que l’on avait quitté sur quelques freestyles agressifs aux flows tranchants, se révèle ici extrêmement smooth et musical. Quant à Jimbolo – appelons le Empereur Jimbolo – il illumine les morceaux à la moindre de ses apparitions, réussissant même à prendre le dessus sur ses talentueux collègues dans un « Frolic » pourtant très bon. D’une voix suave de crooner, mélangeant sans vergogne ragga et RnB sans se prendre au sérieux, Jimbokicke. Qu’il rappe ou chante peu importe, il se balade. Mélangeant les styles, l’Empereur navigue d’une mesure à l’autre entre placements secs et syllabes chantées. Sans effort, sans pression.

« Dromadaire » confirmera nos dires, les voix de Nadir et Jimbo s’associant d’une bien jolie manière dans des savoureux backs chantés. Quant au couplet de Jimbolo – c‘est un hommage à Billy Crawford, Jimbo ? – le bougre réussit l’exploit de nous faire nous dandiner sensuellement et backer son texte de notre plus jolie voix de chaud lapin sans que l’on trouve cela ridicule un seul instant. Enfin si, mais après coup…

Cette maturité artistique décrite en filigrane depuis le début de cette chronique au doux relent de déclaration d’amour, s’exprime aussi et surtout dans l’utilisation intelligente de la technologie et de l’époque. Les puristes n’ont qu’à bien se tenir, le vocodeur est partout, mais parfaitement utilisé, rendant inutile tout débat stérile sur sa présence dans le hip-hop depuis plus de dix ans. Les pitchs vocaux, les superpositions et le travail effectué sur les voix dans sa globalité nous laisse pantois à l’instar du pitch de « Magie Noire » liant superbement les couplets qui s’enchainent.

Comme si cette longue liste d’éloges ne suffisait pas, les Bavoog prennent à coeur de sortir le rap français du cercle vicieux des refrains pourris dans lequel il s’enferme bien trop souvent. Avec une musicalité et une vision de l’entertainment à tout épreuve, le groupe nous distille leur sens du refrain très américain. Et même sur « Talion » pour laquelle on arrive difficilement à éviter la pitoyable comparaison avec Stromae, le mix irréprochable et l’originalité des flows nous emportent totalement. On s’avouera vaincus, se dandinant de bon cœur. Ça tue, point.

« Mais attends, un groupe de rap boom-bap qui change radicalement pour sortir un album édulcoré rempli de vocodeur et de lines chantées, ça sent pas bon, non ? » – Bien au contraire, jeune insolent ! Car – et c’est ce qui est véritablement jouissif – loin de tomber dans la variété potache et sans intérêt, les MC’s n’oublient pas de kicker, ni même d’être gentiment cynique et vindicatif. « Mon rap c’est Mac Lesggy dans E=M6 » : la technique à la portée du grand public.

Un sens de la phase affûté et un humour grinçant, l’écriture est rap et ça se sent. Venant habillement compléter le travail musical de Nadir et JimboloEddy confirme l’essai deux ans après La Mousse et dissémine ses placements originaux tout au long de Panacotta. De « Frolic » à « Bordel » le MC kicke et apporte aux morceaux une touche rap plus brute que ses compères. Se payant même le luxe – comme les autres rappeurs – d’un solo sur l’excellent « Repas de Famille ». Kalan n’est pas en reste et continue lui, de nous bluffer avec son flow chewing gum et ses assonances d’un autre monde. « Magie Noire » finira de convaincre les plus sceptiques des talents du monsieur. Attention, ça va vite. Très vite.

Finalement « Audrey » offre une très bonne conclusion, reprenant méthodiquement, point par point, tous les aspects positifs du projet. Une variété de flows et d’univers, passant sans gène d’un couplet kické à de vraie parties vocales, un refrain terriblement efficace, un travail de mix irréprochable et tout un tas de name dropping anti-conventionnel… c’est fort, c’est frais, c’est couillu, ça fait du bien !

A l’écoute du projet, il est évident que les Bavoog ont décidé de balancer leurs « crottes de nez » comme un pavé dans la mare et avec toute l’insolence d’un rap totalement décomplexé. Partant en croisade contre la bien-pensance du puriste et son carcan bien trop formaté, il est clair désormais que le logo du groupe (le doigt qui sert à dénicher les crottes de nez) est en réalité un majeur bien dressé aux détracteurs et nombreux réticents à la créativité hip-hop.

Panacotta est sans nul doute l’une des réalisations les plus originales de l’année, un véritable produit fini, une oeuvre globale. On terminera l’écoute avec le sentiment que cette fois, l’on tient peut être quelque chose. La vision d’un rap français « commercial » – diffusable en radio, efficace sur scène ou en club, doté d’une musicalité folle et d’un sens affûté du refrain – mais technique, original et puissant. Et même si ce n’est pas le cas, et que je m’égare en cette fin d’article dans de brumeuses prophéties, il n’en reste pas moins le plaisir indicible d’avoir passé une heure à écouter un projet qui ne ressemble à rien d’autre. Espérons que les Bavoog Avers trouveront leur public, y compris dans la sphère hip-hop.

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Florian ReapHit

Florian ReapHit

Co-Créateur, Co-Rédac Chef chez ReapHit
Tente d'animer tout ça depuis maintenant quatre ans. Master exploitation de rédacteurs. Spécialiste en rhum vieux, vinyles et mauvaise foi.
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