Capone-N-Noreaga : la stratégie de la défaite

Parfois le talent ne suffit pas à lui-même, vous pouvez être le plus raw des mcs avec le delivery le plus complet ça ne vous garantira jamais la réussite. Sur le champ de bataille, le talent est une chose mais la direction stratégique des combats (surtout musicale) en est une autre, sans l’un ou l’autre la défaite est courue d’avance. De ce fait, peu de soldats peuvent combiner ses deux dons et les meilleurs albums reposent toujours sur un ou plusieurs généraux (executive producer) capables de rendre la force de frappe victorieuse. Des plus grands succès de guerres connus, Illmatic n’aurait surement pas eu le même statut sans l’apport stratèges comme Faith Newman et Mc Serch et, de fait, NaS n’aurait peut-être pas eu les états de service actuels.

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Actuellement, si la structure de la musique permet indépendance et autoproduction, il a aussi amené la perte du rôle extrêmement important de l’executive producer. Le rap de 2015 n’est pas plus mauvais que celui de 1995, le talent est là voir meilleur, il est juste mal fait et mal réfléchi en partie. Tragedy Khadafi, producer, mc mais aussi executive producer, derrière cette dernière casquette, il fut l’homme de l’ombre de la réussite du The War Report de Capone-N-Noreaga, le général comme il se nomme lui-même en intro de Lessons, 5ème album du duo de Queensbridge. Peaufiner le diamant brut de la rue pour le rendre collector en musique, voilà en somme ce que Khadafi a permis à Capone-N-Noreaga, les mettre sur le champ de bataille avec la bonne tactique et le bon armement. Le retour de Tragedy Khadafi auprès du duo sur Lessons annonçait donc un retour à une formule gagnante…

2009, 9 ans après The Reunion, Channel 10 annonçait le grand retour du duo mais sans les moyens de l’époque, fini le label capable de financer comme un Tommy Boy, fini aussi staff de production et bien sûr fini les executive producer, le duo est donc obligé de s’appuyer sur lui-même comptant uniquement leurs expériences en solo. Malheureusement si l’alchimie artistique est là ce n’est pas du tout une réussite au niveau direction artistique (à l’image de leur solo), on se noie à travers 17 pistes sans vraiment de cohérences, ce retour se traduit par un échec mettant directement la suspicion sur ce qui sera le successeur de The War Report : The War Report 2. Jouant sur la vague des numéros 2, le duo avait décidé de recruter des stratèges de guerre mais la crise pointant son nez, les deux acolytes s’étaient contenté du fond de cuve : Busta Rhymes et Raekwon (le premier venait quand même de nous sortir Back On My B.S.). Nouvelle défaite et un album qui n’atteint même pas la rotule du premier du nom.

Lessons arrive donc dans un climat où attendre encore quelques chose de Capone-N-Noreaga relève d’un mal être social qui ne guérira que par le suicide. Autant se pendre que d’attendre quoique ce soit de leur part, pourtant avant de serrer complétement la corde autour du coup, le retour de Tragedy Khadafi pourrait créer un miracle. Et miracle il y a lieu, enfin CNN donnent un héritier digne à The War Report ! Non je déconne Lessons est aussi chiant qu’un expert-comptable… Capone-N-Noreaga ayant voulu conserver les rennes de leur album, Tragedy Khadafy vient juste poser en tant qu’inviter privilégié (si on peut parler de privilège). On se retrouve donc dans la grande continuité de Channel 10 et de The War Report 2 mais avec quelques morceaux plutôt bons permettant ainsi à Lessons d’être un cran au-dessus. La plume est au rendez-vous, le duo a mis la barre haute, on passe d’un niveau d’écriture CE1 à CM1, à la rigueur on s’en fout complétement CNN ne sont bons que pour nous lâcher des lyrics primaires qui puent la rue et à ce jeu ils arrivent encore à faire leur effet : 3 on 3, Future ou Not Strick You. Mais on reste comme d’habitude sur sa faim, Noreaga peut de nouveau remercier Large Pro de mettre les formes pour les sauver du désastre avec cette petite bombe qu’est Pizza (faut mieux tout de même rien entraver à l’anglais pour éviter le ridicule des paroles). Ayatollah fait la charité en leur balançant le beat de Future pour un retour du meilleur effet de Capone (drug, pimp, etc.) et même Statik Selektha parait bon sur le très smooth et californien Now.

A part rester coincé à vie dans un bunker avec comme seule musique cet album, il y a peu de chance que l’album est un replay value assez importante pour qu’on se remémore de cet album avant de crever. Tant que Capone-N-Noreaga n’auront pas compris qu’ils sont de bons soldats, des mcs de rue, mais qu’ils n’ont aucune intelligence pour être général, executive producer, on se retrouvera constamment avec ce type d’album qui pue la défaite de leur part. Bref si vous attendiez encore quelques choses de Capone-N-Noreaga, vous pouvez donc serrer la corde pour vous pendre. Cela fait 6 ans qu’ils rendent nos casques chiants avec leur musique à un point que l’on regrette les critiques formulées sur The Reunion en 2000.

Au coeur des atomes avec Cannibal Ox

Le 18 juillet 2015, Vast Aire et Vordul Mega de Cannibal Ox pointaient le bout de leur nez à Paris pour un concert à la Belleviloise. L’occasion pour nous de les rencontrer et de faire le point sur leur parcours : de leurs premières expériences en collectif à aujourd’hui, de la sortie de Cold Vein, leur premier album en duo, à celle de Blade of the Ronin, sa suite tant attendue.

14 ans après la sortie de The Cold Vein, comment mesurez-vous l’impact de l’album sur le rap et la musique en général ?

Vast Aire : Clairement, Cold Vein est un album très important. C’est le début des années 2000, durant lesquelles beaucoup de grosses affaires politiques ont eu lieu : l’attentat du World Trade Center, et d’autres choses de cette nature. Cet album représente le début d’un nouveau son dans le hip-hop, un son qui a fini par engendrer des rappeurs tels que Danny Brown. Ça a emmené une vibe totalement nouvelle, assez similaire à ce que le Wu-Tang a apporté, ou à ce que d’autres groupe grit ont fait. Des groupes qui sont venus avec un son tellement identifiable que les gens ont été obligés d’approuver.

Ce que j’essaye de dire, c’est que The Cold Vein a apporté de nouveaux standards, et c’est un honneur pour moi d’avoir contribué à ça, surtout quand je vois la réponse du public, 14 ans plus tard. C’est comme le vin, ça se bonifie avec le temps.

Avec Blade of the Ronin, on a tenté de poser une nouvelle pierre à l’édifice, d’emmener encore quelque chose de nouveau, de faire un autre album fondateur.

Pourquoi avoir attendu 14 ans pour faire un second album de Cannibal Ox ?

Vast Aire : On a pas choisi d’attendre autant de temps, ce n’était pas un plan. Ce que les fans doivent savoir, c’est qu’avant tout, on fait partie d’un groupe qui s’appelle Atoms Family. Si tu reviens à Cold Vein, tu vois qu’il y a un son sur cet album qui s’appelle Atom, qui représentait le crew duquel on venait. Quand Vordul Mega et moi avons commencé à travailler sur Cold Vein, c’était un peu comme si GZA et Ghostface avaient décidé de faire un album commun, et il s’avère que ça a marché. Ça ne veut pas dire qu’il ne peut plus être GZA, et que je ne peux plus être Ghostface.

Double AB : Tout le monde avait ses groupes et sa carrière solo, et un collectif qui était plus grand que ça et qui nous rassemblait tous.

Vast Aire : Grossièrement, The Atoms Family est notre Wu-Tang.

Vous étiez surtout des rappeurs solos, des individualités avant de devenir des entités communes.

Vast Aire : Oui, on a toujours été en solo, depuis le lycée mais on adorait faire de la musique ensemble dans ce groupe de 50 personnes, dont faisait aussi partie Double AB, c’est pour ça qu’il est avec nous maintenant, parce-qu’il a toujours fait partie de la famille. Beaucoup de gens pensent que notre carrière commence avec Cold Vein, mais ils ont tort. J’ai fait Deuces Wild en 2008, Look mom … No Hands en 2004 pendant que Vordul Mega faisait The revolution of Yung Havoks puis Yung World …

On fait toujours de la musique, mais pas forcément sous le nom de Cannibal Ox. Mais si tu reviens à tous mes projets solos, tu remarques qu’il y a toujours Vordul Mega en featuring et inversement. On a grandi dans le même quartier … Les rumeurs concernant nos différents étaient idiotes, car à chaque fois qu’on a sorti des projets, on a collaboré ensemble.

Effectivement, 14 ans pour faire le second opus de Cannibal Ox, c’était un peu long. Au plus tôt, cette suite aurait pu arriver vers 2008, mais le timing n’était pas bon, Def Jux s’est effondré … On a juste voulu le faire au bon moment : je voulais notamment que Mega soit dans de bonnes conditions. Il ne crée pas autant de musique que moi, si je fais 5 ou 6 sons, il se peut qu’il n’en fasse qu’un.

Je voulais que l’énergie soit bonne. Je profite aussi de cette interview pour tuer les rumeurs quant à nos embrouilles auprès des vrais fans français : on ne s’est jamais séparés.

Je ne pense pas que les gens aient vraiment cru en cette rumeur, mais qu’ils pensaient juste que vous reviendrez plus rapidement en duo.

Vast Aire : C’est possible ! On a beaucoup enregistré pour Blade of the ronin, et on va revenir avec un troisième album ensemble. Mais encore une fois, vous devez plutôt aller voir à la section « V » quand vous cherchez notre musique, puis dans la section « C » pour trouver Cannibal Ox …

A mon avis, si les gens démarrent votre carrière avec The Cold Vein, c’est parce-qu’un certain nombre d’entre eux sont jeunes, ou qu’ils ont vous découvert sur le tard avec cet album, après quelques recherches Internet.

Vast Aire : Oui, je comprends totalement ça !

Double AB : Effectivement, il y a plein de jeunes qui n’ont pas grandi avec, mais c’est juste leur grand frère qui leur a filé le disque ou quelque chose comme ça. Et puis bien sur, c’est souvent sur les listes des plus grands albums de rap indépendant, ce qui attire pas mal de monde. Ça ne vieillit pas et ça peut parler à toutes les générations. Je pense que c’est la même chose avec Blade of the Ronin, les gens y adhèrent car c’est un album qui a la même saveur. C’est fou comme les gens peuvent se retrouver à ce point dans un disque qui n’est pas sorti dans leur ère, mais qui sonne comme si il venait de sortir. C’est comme ces jeunes qui vont acheter des disques des Beatles sans jamais les avoir entendu : c’est toujours aussi génial, et ça sonne toujours aussi neuf, même 45 ans après.

Il y aura toujours des ados pour acheter des disques des Beatles, toujours des ados pour acheter Cold Vein, même dans 50 ans ! On grimpera sur scène en fauteuils roulants et les gens seront en folie !

Justement, on a l’impression que le son de Cannibal Ox, et plus généralement celui de Def Jux, a vraiment traversé les frontières et est très populaire en Europe, et notamment en France. Comment vous expliquez ça ?

Vast Aire : Je pense que la bonne musique touche la corde sensible chez les gens. C’est quelque chose que tu ne peux pas falsifier. Ça arrive, et les gens captent la vibe du truc ou non. Cold Vein est un bon album à la surface, et ça devient génial quand tu te poses avec un blunt et un verre de Brandy (Double AB approuve bruyamment) et si tu écoutes le disque avec attention, et un bon système sonore. L’album devient génial quand tu deviens capable de le faire tiens, d’apprendre comment fonctionne les morceaux. De quoi parlent-ils dans ce couplet ? Qu’est-ce-que El-P et Vast Aire ont tenté de faire avec cette production ? On a vraiment essayé de pousser le son.

Je compose beaucoup, et même quand je ne fais pas l’instru, j’ai toujours de l’influence dessus, sur les ponts, les refrains, les intros, les outros … Avec El-P on réfléchissait beaucoup à la production : cette prod’ devrait disparaître en fondu, celle-ci devrait durer une minute de plus, sans paroles, laissons la respirer, laissons la vivre … On a travaillé dur et c’est un disque honnête. Je pense que quand quelqu’un fait disque honnête, tu le ressens. Encore une fois, c’est quelque chose sur lequel tu ne peux pas mentir. Tout le monde peut faire semblant d’être cool. (Vast Aire se met à jouer un rôle) Je suis cool, tout va bien, rien ne dérape jamais pour moi, toutes les filles m’aiment, tous les mecs veulent être moi. Les gens peuvent mentir là dessus, mais tu ne peux pas falsifier quelque chose de vrai à propos de ta grand-mère, tu ne peux pas mentir sur ce que tu as ressenti quand tu as tenu un de tes potes mourant dans la rue, alors qu’il poussait son dernier souffle… Si quelqu’un ment là dessus, tu vas le ressentir.

Je pense que c’est là dessus qu’on a joué. Tu peux te dire : ces mecs ont de l’expérience, ils savent de quoi ils parlent. Ils viennent des rues de New-York, ils ont un bon cœur, un bon esprit, ce sont de vrais mecs de la rue qui ont vécu la pauvreté, qui ont eu le cœur brisé.

Par exemple dans « The F Word » , je n’avais pas peur d’exposer le fait que parfois, je n’obtenais pas l’attention de la fille désirée. Tout le monde obtient son attention dans le rap. J’ai donc décidé de raconter trois histoires à propos de trois femmes. Celle du dernier couplet est plus fictive, car c’est une combinaison de deux femmes que j’ai connues. Mais les deux autres sont réelles, et je leur parle souvent de ce son, elles savent que c’est à propos d’elles, et ça les fait rire, parce-qu’elles savent que c’est vrai.

Je me suis dit que parler du fait d’être proche d’une femme qui décide finalement que vous devez seulement être amis, c’était une vraie chose et que personne ne l’avait jamais fait dans le rap … Globalement, c’est ce que Cold Vein a fait : parler de vraies choses.

On peut se la péter, fracasser des planètes, je peux être Galactus sur chaque rime (Double AB se marre) ou bien Dark Vador. C’est cool, c’est la partie marrante, mais ensuite on doit être aussi un peu sérieux. On ne pourrait faire que la première moitié, flamber ça fait partie du hip-hop, mais la seconde moitié, c’est d’être le vrai CNN de la rue. Paix à Capone et Noreaga …Les news ne te diront jamais vraiment ce qui se passe, et je sais que c’est aussi le cas à Paris … C’est donc notre taff d’informer de manière plus directe, spécifiquement à propos de Harlem, parce-qu’on vient de là, mais aussi à propos du Queens, de Brooklyn, de partout !

Justement, que peux-tu nous dire quant à l’évolution de Harlem entre les deux albums de Cannibal Ox ?

Harlem a beaucoup changé, il y a notamment eu pas de mal de gentrification, avec des gens plus riches qui sont venus pour racheter de l’immobilier. Il y a aussi beaucoup plus de business … Quand on faisait Cold Vein, il n’y avait pas même un Starbucks à Harlem. De l’argent a donc été injecté dans cette zone. En réalité, Harlem est une partie vintage de New-York, donc je pense que ça tournera toujours.

Pourquoi avoir choisi de travailler avec un producteur unique – si l’on excepte l’apparition de Black Milk – pour Blade of the Ronin ?

Bill Cosmiq travaille avec nous depuis longtemps, et c’est un bon ami à nous, il fait partie d’IGC. Son groupe s’appelle The Quantum, et vous allez beaucoup entendre parler d’eux d’ici peu.

Son son est mortel, et il a différentes palettes. En fait je l’ai rencontré via un ami commun, et on est devenus très proches. Ça fait maintenant sept ans qu’on bosse ensemble sur pas mal de bonnes choses.

En réalité, on avait pas décidé qu’il ferait presque tout l’album, mais c’est juste arrivé. Au départ, il devait faire 6 ou 7 sons, et au final il en a fait 17, parce-qu’on adorait la vibe qu’il développait.

Quant à Black Milk, ça faisait un moment qu’il voulait bosser avec nous, je lui ai donc juste dit de nous balancer quelques grosses productions et on a choisi celle-ci, qui avait aussi une bonne vibe, et qui collait parfaitement au taff de Bill Cosmiq sur l’album.

Je trouve que depuis la sortie de son album Tronic, Black Milk a développé pas mal de choses qui pouvaient bien coller à votre style.

Totalement, en réalité j’aimerais bien faire un projet complet avec lui. C’est certain que je vais revenir vers lui dans le futur pour qu’on collabore de nouveau.

Peux-tu nous parler plus en détails des choix artistiques quant au clip de Harlem Knights ?

Je pense que Harlem Knights est minimaliste jusqu’à la conclusion. On a fait ça car on voulait que les gens prêtent attention aux lyrics. Si trop de choses se passent sur le plan visuel, ça t’écartes du son. Là on voulait vraiment faire une vidéo symbolique sur Harlem la nuit. On a donc joué sur le double-sens Harlem-night/Harlem-Knights. C’est donc Harlem la nuit, avec nous dans le rôle de guerriers du quartier, on est donc les Harlem Knights.

On voulait montrer d’où on venait. On a donc fait de beaux visuels de Lenox Avenue, le Apollo, et quelques autres points clés. Tout n’a pas été retenu au montage, mais j’adore le clip tel qu’il est, et c’est en train de péter maintenant, les fans sont très contents que l’on soit revenus.

Maintenant on bosse sur le clip de Iron Rose avec MF Doom,

Une dernière chose à rajouter ?

Oui, je voulais juste dire aux fans français qu’on vous aime, et qu’on va revenir. On va déchirer ce soir. C’était une putain de tournée, on a commencé en festival avec Joey Badass, Freddie Gibbs et Run the Jewels, on est allés à Dublin, puis en Ecosse, à Brighton, à Leeds, à Londres, à Bristol, en Belgique, … On adore l’Europe. On devait vous montrer qu’on est sérieux, qu’on est vraiment de retour ensemble.

La prochaine fois qu’on reviendra, il y aura deux fois plus de dates. Mais on devait se remontrer une première fois pour montrer qu’on ne déconne pas : on a pas juste balancé un album comme ça, on veut le défendre. On sera de retour en Europe dans 6 ou 7 mois …

Entretien réalisé à l’occasion de la venue de Cannibal Ox à Paris le 18 juillet 2015.
Grand merci à Latifa et à Michael de MC*5 pour avoir arrangé la rencontre.

DJ Quik à la page, mais dans un autre livre

Visière sur la tête et fume-cigarette à la Hunter S. Thompson, DJ Quik reprend l’une des routes qu’a souvent emprunté le journaliste gonzo, de Los Angeles à Las Vegas.

Quik en profite pour décrire son mode de vie, toujours hors-compétition, traçant sa route seul, au gré du vent californien. Entre les volutes de fumée et la route, le rappeur-producteur prend quelques minutes pour danser avec ses propres illusions.

Comme Thompson, DJ Quik est un reporter gonzo. Gonzo parce-qu’il raconte avec précision ce qui l’entoure, gonzo parce-qu’il le fait dans la plus grande subjectivité, et que son regard mi-sérieux mi-halluciné en fait un véritable journaliste moderne. Un journaliste qui n’aurait pas oublié de groover.

Khary Durgans met les formes pour nous parler de rien

L’été est là, la chaleur aussi, et pour éviter de trop réfléchir sous le soleil qui tape, Khary Durgans vient se présenter dans son « about absolutely nothing ». Et pour ça, quoi de mieux qu’un clip « about absolutely nothing » ?

Le son pourrait presque faire cheap si les arrangements n’y apportaient pas un peu de profondeur. Khary Durgans se lâche toutefois en enchainant énergiquement des phases sans le moindre sujet. C’est plutôt le clip qui retient l’attention. Battle de karaté avec un gamin, piñata dégommée à coup de burin pour lui faire cracher des sous, featuring avec un mannequin, le rappeur semble avoir envie de briser les codes, comme un gamin qui déclare la guerre aux adultes.

En attendant la sortie imminente de son prochain EP, Swim Team est toujours en écoute ici :

Bankroll Fresh freestyle en l’honneur de Gucci Mane

Bankroll Fresh n’a jamais rencontré Gucci Mane, ce qui ne l’a pourtant pas empêché d’apparaître à deux reprises à ses côtés : sur Fuck that bitch , ainsi que sur Bring them thangs.

Le rookie d’Atlanta continue de rendre hommage au patron via ce freestyle. Une voix en parfait équilibre entre nasalité et rugosité et un débit d’abord continu avant de peu à peu glisser vers un flow tout en ruptures, qui prouve à ceux qui ne l’auraient pas encore compris, que Bankroll est tout à fait capable de s’épanouir en dehors de ce qui faisait sa première particularité.

Le rappeur devrait peu à peu continuer son ascension, puisque après Life of a hot boy 2 – projet de qualité qui pêchait parfois par sa  production – il devrait collaborer sur une mixtape complète avec Zaytoven. Nul doute qu’il devrait aussi être adoubé par Gucci Mane quand ce dernier sortira de prison …

Black Knights : ripailles, festins et guerroiement

Les années passent et les souvenirs se détériorent, on aimerait que ce ne soit qu’un adage sans réelle valeur mais la réalité nous oblige à y adhérer. Quels souvenirs nous restent-ils de l’année 1998 quand on est sur une tranche d’âge de 30-40 ans actuellement ? Des vacances dans le sud-ouest en Rip Curl histoire de suivre la tendance surfeur de l’époque ? Débouler sur l’avenue des Champs Elysée avec 3.5 grammes à base de 8.6 pour fêter la victoire de de l’équipe de France de football et accessoirement débusquer un plan cul facile dans la foulée ?

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Rappologiquement, on se souviendra d’albums comme celui éponyme des Black Star, le Capital Punishment de  Big Pun ou le Moment Of Truth des Gangstarr mais indéniablement, le raz de marée Red Hot Chili Peppers et leur Californication sorti en début de période estivale reste un événement musical majeur que l’on aime ou pas. On a tous eu un ami pour nous balancer en boucle cet album ou tomber dessus une dizaine de fois par jour sur les radios. Virage bien plus commercial que ses prédécesseurs dont l’énorme One Hot Minute, les Red Hot Chili Peppers nouaient enfin avec un succès planétaire. Derrière cette nouvelle orientation plus Soul, plus mélodique, c’est surtout le retour d’un grand musicien après un passage plutôt long par la case cocaïno-crack : John Frusciante. Plus qu’un simple guitariste de rock, Frusciante est avant tout un putain d’explorateur : du rock à la house en passant par la new wave, si les années 80 fut l’époque d’un génie comme Quincy Jones, la fin des années 90 est clairement l’ère de Frusciante. L’arrivée de Frusciante dans le rap en 2014 via les affiliés au Wu-Tang Black Knights n’est pas en soi une surprise, tellement Californication et By The Way partageaient une certaine influence G-Funk avec la scène rap Westcoast. Il aura fallu que Frusciante rencontre RZA pour qu’il saute le pas. La vraie question était de savoir comment il allait aborder ce tournant après sa période électro.

Il suffit de se balader sur Internet pour comprendre l’impact de Frusciante sur la musique et toute la communauté de fans qu’il a su se faire. Entre universofrusciante.com et invisible-movement.net deux sites de fan, l’officiel johnfrusciante.com et sa page FB qui culmine à 572000 like, l’artiste ne laisse clairement pas indiffèrent. Son arrivée à la production des albums de rap des Black Knights n’a d’ailleurs pas été du goût d’une partie de son public plutôt ancré dans sa vibe rock et électro. La meilleure façon de répondre aux sceptiques face à cette collaboration était donc la plus logique : John Frusciante n’aborde aucun virage, il reste ancré dans son univers, ce sont les deux mcs que composent Black Knights qui abordent un virage en s’éloignant clairement du rap. Que ce soit Medieval Chamber et aujourd’hui The Almighty on a bien affaire à du cross-over de mcs rappant sur des instrumentaux pop-electro avec une influence rap finalement très limitée. Plutôt intelligent de la part de John Frusciante qui, au lieu d’attaquer frontalement son auditoire, les amène à redécouvrir son univers sur un style peu prisé. A l’instar d’albums comme le Blakroc des  Black Keys, Medieval Chamber et The Almighty sont des espèces d’OVNI qui ne reposent sur rien de vraiment similaire, une expérience complétement nouvelle qui amène l’auditeur à sortir des sentiers battus. Sur la manière d’aborder son travail, on pourrait relier John Frusciante à Danger Mouse pour le côté mix soul, électro-pop et rock, mais les deux musiciens ayant leur propre pate, la comparaison s’arrêtera là. Chroniquer la musique de Frusciante sur ces deux albums des Black Knights semble presque impossible tellement les rythmiques changent au sein d’un même morceau.

On a tout le temps l’impression que Frusciante compose sur un nombre de pistes indéfinis rajoutant assez d’éléments subtils pour qu’à chaque écoute, on puisse découvrir un nouvel élément. Et dans ce tourbillon de musicalités on reste toujours surpris que les morceaux arrivent à tenir la route avant de se rappeler à quel point John Frusciante est un musicien hors-norme. Mais comme dans tous les albums de cross over, Medieval Chamber et The Almighty souffrent avant tout d’un éclectisme musical qui pourra en refroidir plus d’un. Chercher une connivence pour en faire des masterpiece est peine perdue, ici le premier juge reste d’abord l’auditeur et selon ses influences et sa flexibilité, ce type de projet pourra être vu comme une pièce unique ou une sombre daube. Si le public de John Frusciante semble plus aisément facile à attirer dans le concept des deux albums malgré la partie rap, il semble moins sûr que l’écho soit le même chez les habitués du rap dans sa version traditionnelle boom bap.

Au risque musical pris s’ajoute aussi un autre facteur de taille : Crisis The Sharpshooter et The Rugged Monk qui composent les Black Knights. Originellement composé de Holocaust et de feu Doc Doom, on trouve leur première trace musicale sur la soundtrack de Ghost Dog composée par RZA. Pris sous l’aile de ce dernier, ils deviennent donc Wu Affiliate sans réellement savoir ce que cela leur donne comme passe-droit puisque leur premier album n’a jamais été officiellement mis dans les bacs suite au véto de RZA ce qui n’annonçait pas grand-chose de bon… Le sentiment se confirmant une fois que l’album fut lâché en 2007, une sombre merde qui logiquement faisait acte de décès pour le groupe. Doc Doom réellement mort, Holocaust ayant pris la tangente, on se disait vraiment que les Black Knights n’étaient qu’un lointain souvenir.

Mais voilà, il suffira à RZA de rencontrer Frusciante pour déterrer les deux bonhommes. Une fois les présentations faites et les œuvres comparés, on aurait aussi très bien compris que Frusciante prenne la fuite en courant mais bizarrement non. L’effet du LSD et de la coke ayant un impact à long terme, John Frusciante a dû voir en Crisis et Monk ce que le commun des mortels n’arrivait pas à déceler et n’arrivera toujours pas à déceler après l’écoute des deux projets. Embrigadés dans l’ultime chance de voir leur nom en haut de l’affiche, on ne pourra que féliciter les Black Knights d’avoir pris cet énorme risque. Derrière des lacunes d’écriture très flagrantes, Crisis et Monk font preuve d’une très belle maîtrise de leur flow. On ne pourra pas savoir si les mecs sont off beats ou non vu la complexité des productions de Frusciante mais en tout cas les deux mcs défendent leur bout de gras avec héroïsme. Dommage que la partie texte soit si pauvre car il y avait de quoi nous embarquer dans de belles batailles féodales, là on est au même niveau que le Black Knight de Martin Lawrence. Si Medieval Chamber et The Almighty sont de vraies bénédictions pour Crisis et Monk de se faire un nom, ils sont aussi une malédiction car la question se posera pour eux d’arriver à survivre dans le game sans l’apport pléthorique de John Frusciante.

Medieval Chamber et The Almighty, deux galettes extirpées d’une même session d’enregistrement qui compte une quarantaine de morceaux, si vous pensiez avoir fait le tour des cross-over, si vous pensez que le rap ne peut vivre que dans sa forme originelle alors c’est que vous ne connaissez pas ou sous-estimez la capacité de Frusciante à faire de sa musique une réelle arme de destruction massive. Bienvenue dans un autre monde musical aux réminiscences d’une partie de l’âme des Red Hot depuis disparue, le premier pas n’est pas chose aisée mais si celui-ci ne vous fait pas vaciller alors les suivants vous feront adhérer à la limite de la dépendance.

Les autres lendemains de Fadah

L’Omerta, c’est cette fameuse loi du silence, et c’est aussi, paradoxalement peut être, l’écurie du toulousain Fadah, qui lui n’a pas sa langue dans la poche. Du réveil au coucher, il nous conte sa vie, sa routine emplie par une passion qu’il sait destructrice alors « oublie ce qu’on t’a dit du rap [..] quand tu vis pour ta passion, c’est d’abord ta vie qu’tu rates ». Conscient et alerte, il n’en est pas pour autant stoïque, et c’est en s’épanchant ainsi qu’il cherche « The Answer » sur une mélodieuse face B d’Apollo Brown.

Déambulant dans les rues toulousaines, « sa ville muse », il gaspille sa « salive dans les ‘moi je’ pendant qu’à deux rues d’autres vivent dans des conditions moyenâgeuses ». Ce morceau relatant la journée d’un jeune parmi tant d’autres est une introspection remarquable de par sa sincérité et son honnêteté ; de la remise en question aux déboires de l’amitié, tout y passe. Perdu, il prône qu’il « faudrait tout raser pour laisser repousser [mais] ne parle pas de nos cuirs chevelus », alors on devine que c’est au système que cette phrase est dévolue. Rattrapé par ses démons, le rappeur se perd au fond du goulot, et il le sait : « quand le mal empire, bah vaut mieux se barrer de là plutôt que d’virer barge ». C’est pourquoi au bout du tunnel l’immaculée feuille blanche se fait une lumière salvatrice lorsque l’écriture emporte le jeune Fadah vers d’autres lendemains…

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Eli MC paye sa trace d’opium

Des paradis artificiels baudelairiens suscitant inspiration et créativité, aux confessions culinaires de De Quincey et la peu coûteuse joie qu’il procure, l’opium s’est fait la drogue du poète dans l’éphémère fulgurance de ses effets. Légendes et rumeurs veulent que bien des chefs d’œuvres aient éclos au milieu de fumées et vapeurs opiacées. Eli MC quant à elle, nous propose aujourd’hui une Trace d’Opium qui, en stimulant la création artistique d’une poétesse moderne, nous invite dans un voyage empoisonné par la désillusion, mais revêtant une authenticité humainement populaire faisant fi d’antidote à la noirceur de la vie.

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A l’image de la fillette en équilibre sur un plant de pavot, recherchant déjà l’ivresse opiacée qui lui permettra de tenir bon, la jeune rappeuse nous livre un album qui s’écoute et se vit, comme un trip faisant face à l’âpreté de la vie. Le décollage est radical, une parmi les autres elle refuse pour autant d’être une marionnette du système qui se « laisse tirer les ficelles par un chorégraphe » et devient au terme de son émancipation la « tache de vin sur la nappe blanche ». Avouant succomber à ses vices et plonger dans leur spirale, elle s’envole sur une litanie quasi religieuse rythmée par la caisse claire afin de chercher « du charme, du calme sur [sa] trajectoire ». Invitant ouvertement ses détracteurs et ceux qu’elle critique à parler à son troisième doigt, c’est en prenant de l’altitude qu’elle nous fait suivre une trace d’opium devenue notre seul point de repère dans ce brouillard sociétal.

Le besoin d’écrire un texte devient compulsif au cœur de cette montée faisant « l’effet d’une bombe H ». Si Eli avance « sans plan de carrière [avec] la rage devant les fauves [car] L’effort des mots ne retient pas la propagande des faux », c’est qu’elle compte bien voir le bout du tunnel, et s’il le faut, en flirtant avec ses démons. Demi Portion s’invite en acolyte de défonce avec la même Envie de vous parler, ce besoin de communiquer sans langue de bois, avec la virulence « d’un graffiti qu’on efface pas facilement » afin de mieux lâcher « le venin dans l’décor ». Cette fusion de super sayens lyricistes fait office de calmant, puisqu’en « cas de mal, c’est clair que le son est une pharmacie ». Évoquant sans cesse l’exutoire qu’est le rap, la jeune femme accompagnée de Mez se perd sans Feuille de route et s’ils n’ont pas « l’or des Daltons dans le sac », leur inspiration est une vraie mine de vers, illuminée par la fumée opiacée. Paradis artificiel puisqu’elle même « doute qu’un seul de [ses] vers ne se vendra » mais qu’importe puisque elle est « bloquée sur Terre, dans un murmure secret elle s’enfonce laisse filer [sa] folie dans la structure de [ses] chansons. » tirant le maximum d’une dépendance à un art qui la mènera peut être vers sa perte. Ainsi, le point de chute n’est jamais loin, et elle en a plus que jamais conscience, mais n’hésite pas et fonce avec pour seul credo « Je cours et je cours à ma perte, je vais y laisser ma plume ». Face à un système qui détruit tout et à l’inexorable course du temps, elle fait de son art une drogue à la dimension salvatrice sans perdre de vue que tout cela est et reste une réalité aux allures de mirage.

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Pourtant, elle s’accroche dure comme fer à ses ambitions et ses passions, en persévérant même au-delà des coups. C’est accompagnée de 10vers et Nedoua qu’elle démontre les dires de Bram Van Velde et illustre le fait que « la souffrance des artistes les pousse à remettre un sens à ce monde plein de mensonges ». Les rétrospections toujours aussi amères se multiplient prouvant que « sans doute l’enfant n’est pas naïf quand il dessine du bout de sa mine le cou du pendu ». Un trio homogène qui rend les coups donnés par la prod et l’enivrante voix qui l’accompagne, tout en donnant le change aux répliques cultes qui ponctuent le morceau. A contrario, son acolyte nantais Heskis l’aide à écrire une Histoire sans fin. Le représentant du 5 Majeur livre un très bon 16 mesures en total accord avec la vision du rap d’Eli, mais en y ajoutant une note d’ironie grinçante en le clôturant d’un « le rap c’est pas rentable et ça mes parents le savent ».

Morceau contrastant avec le reste de l’album, « Mafalda«  est caractérisé par un superbe et planant refrain en espagnol. Celui-ci permet de reprendre un peu son souffle tant Eli se montre acerbe, au point d’en arriver à un constat dénué d’espoir « Pour toucher mes rêves, ben je me suis dit que j’en avais peut être pas ». Cette âpreté se manifeste peut être avec d’autant plus de virulence dans le morceau éponyme du projet Trace d’opium. Faisant l’éloge de ses vices au point que « ses meilleurs amis sont ses mauvais penchants » elle justifie et revendique la noirceur de sa prose tout en expliquant le pourquoi de cet envol opiacé. La descente est raide, et dans le vide du silence, la drogue se dissipe pour ne laisser planer que Le Bruit de mes synapses. On atterrit alors en douceur, un peu éberlués. Partagés entre une haine qui nous prend aux tripes, et une forme de nausée causée par la perte d’espoir, on préférerait presque ne pas avoir à replonger abruptement dans notre réalité. Ainsi, les effets de l’opium se dissipent au fur et à mesure que la mélodie s’estompe à son tour…

Pour achever cette descente on pourrait se réécouter l’interlude 2 qui met en lumière les paroles de Gilles Deleuze et son fameux « R c’est R pour résistance ». Subtilement choisi, cet extrait cristallise le message apporté par l’album, et faisant de l’artiste un résistant et un artisan œuvrant pour libérer la vie que les hommes ont eux-mêmes occulté. Ainsi, le propos du philosophe légitime complètement la prise d’opiacés, qui en permettant la libération de la création artistique et la résurgence de l’inspiration, permet de trouver de la lumière dans la noirceur, de la vie dans la mort, du bruit dans le silence. Si résister c’est créer, comme dit l’adage, alors à votre tour, vous reprendrez bien une trace d’opium ?

Aelpéacha, sans forcer

Comment imaginer un été sans quelques nouveaux titres d’Aelpéacha pour rider ? Que tu traînes en caisse, en noctilien, ou à pattes, le A en a toujours sous le pied pour t’accompagner dans tes pérégrinations.

Le rappeur du 94 continue de tourner en rond autour de sa zone pavillonnaire, piochant de nouvelles idées au hasard des rencontres, trouvant l’illumination en regardant au fond de la canette d’Amsterdam.

Avec Pourquoi aller quelque part ?, il nous offre un titre résolument chill : toujours concept, mais sans lésiner sur les punchlines, qu’il balance l’air de rien, sans jamais forcer.

Ce qui est particulièrement agréable avec Aelpéacha, c’est que plus on l’écoute, plus l’on rentre dans son univers lexical et mélodique, ainsi que dans sa philosophie. Chaque titre vient ainsi éclairer les précédents et nous donner une nouvelle vue sur l’artiste, en abordant à chaque fois une forme inédite, que ce soit sur le plan textuel ou sur le plan sonore.

Ride Estivale, son nouvel opus, devrait paraître d’ici peu, et l’on ne doute pas que cela continuera dans cette voie.

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