¡MAYDAY! x MURS // Beast Out The Box

Les quatre disciplines du Hip-Hop ? Rap, graff’, break et Djing répond-on presque automatiquement. Si la leçon a été rabâchée de nombreuses fois, ¡MAYDAY ! et Murs, devenus pour l’occasion Mursay, reviennent y donner du sens avec un clip qui a la pêche et qui franchement en jette ! Mêler les diverses disciplines artistiques du hip-hop dans un clip n’a rien d’original, mais bien fait, cela peut donner de belles œuvres, comme en témoigne ce « Beast Out The Box » bien énergique.

Le clip s’ouvre sur l’échauffement de breakeur, pour enchainer sur un cercle où chacun y lâche ses meilleurs passages. Mais ce qui attire l’œil est surtout ce gros graff en arrière-plan, plutôt pas mal et qui contribue pleinement à l’ambiance hip-hop du clip.

Couleurs dé-saturées, images cradossées, local à l’arrache, l’ambiance est marquée dès le début, accentuée par des effets lumineux bien sympathiques. Ajoutez à ça une caméra dynamique, des enchainements de plan rendant le clip réellement vivant, vous obtenez une mise en scène réussie. Et qui surtout colle réellement bien au morceau.

Un breakbeat déchainé, un refrain qui l’est tout autant, et des Mcs qui kickent comme si leur vie en dépendait, le coté musical n’est pas en reste. Même le Dj est convié pour une petite session scratch sur le pont final. Cerise sur le gâteau, un solo de conga est même exécuté, se mêlant au frottement du diamant contre le vinyle. 4min30 de bonne vibe, ça ne se refuse pas !

Scrufizzer // Do me something

Une sirène de police retentit au loin, le riddim se déclenche : ça y est, c’est le retour d’un des plus gros découpeurs de la grime actuelle. Scrufizzer is back. Les sub bass envahissent l’espace sonore sur une rythmique tribale pendant que le MC développe son flow haché. Deux couplets – entrecoupés d’un refrain autotuné aux effluves de reggae – suffiront à terrasser l’auditeur. On en resterait presque sur notre faim, heureusement qu’il y existe un bouton repeat.

Scrufizzer devrait revenir sous peu avec un nouvel EP de 6 titres. Peu de chances que Do me something y figure, le morceau semblant plutôt faire office de récréation pour un rappeur qui ne cesse de grimper dans l’estime des fans de grime comme du grand public anglais. En attendant, vous pouvez vous pencher sur sa mixtape Fizzy Flow qui contenait elle aussi son lot de bons moments.

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Jeezy // Seen It all : the autobiography

Dans le milieu de la trap actuelle, la méthode Jeezy ferait presque figure d’exception. Plus le temps passe, plus les trappeurs inondent le marché, cherchant désespérément à se rappeler au bon souvenir d’auditeurs croulant sous les sorties. Jeezy, lui, prend son temps, et chaque sortie frappe de manière méthodique mais violente, comme le coup de marteau d’un Héphaïstos en pleine construction. Chaque projet est ainsi une pierre supplémentaire apportée à un édifice de plus en plus gigantesque, entraînant plusieurs types de sonorités dans son tourbillon créatif, prenant l’aspiration des nouvelles tendances sonores pour mieux les dépasser.

Seen It All, c’est un peu l’heure du bilan. Le Snowman, armé de sa meilleure prose argotique, revient sur son parcours, de son ascension dans la vente de dope au succès, des heures passées à cuisiner et à vendre ( « ¼ block » ) jusqu’à la jubilation face aux profits matériels que ce travail a engendré ( « Beautiful » ). Et c’est justement le travail qui est sanctifié tout au long de Seen It All : Jeezy a toujours fait dans la motivation music, et sur ce point là, les choses n’ont pas changé. Il coache l’auditeur comme il coachait ses vendeurs de rue il y a quelques années de cela, démontrant que tout est possible, et que, en progressant par étape par étape, il est possible de monter au sommet, à l’image du dernier couplet de « Hard Enough« . Chaque morceau semble offrir une avancée supplémentaire dans la construction d’un univers se développant fragment par fragment ; chaque ligne nous en apprenant un peu plus sur le personnage et son passé.

Clip : « Me OK »

Mais malgré cet optimisme, une véritable hantise du passé semble parcourir cet album. Jeezy revient sur bon nombre de ses problèmes, qui semblent ne plus pouvoir quitter son esprit, et se console avec les possessions matérielles que lui auront apporté tous les sacrifices faits pour arriver au sommet. C’est l’histoire d’un ex-dope-dealer qui a perdu des proches, aujourd’hui en taule ou dans la boîte à sapin, et qui repense à eux en parcourant la ville de nuit, dans sa Rolls flambant neuve. C’est l’histoire d’un gamin qui rêvait de cette même bagnole en la voyant passer dans la rue, mais qui n’avait pas calculé ce que tout cela lui coûterait. Trop tard, l’engrenage était déclenché.

Jeezy n’hésite pas à orner son édifice de fort belle manière. Pas de production trap générique, mais un véritable amour pour l’ampleur et les samples aériens, comme en témoignent les plages instrumentales de « Holy Ghost » , de « Seen It All » ou de « Beautiful » . Le Snowman parcoure ainsi différentes tendances musicales et parvient même à surpasser ses influences, bien aidé qu’il est par le talent de Childish Major, Black Metaphorz, Mike Will ou encore Cardo. En bon chef de troupe, Jeezy parvient à tirer le meilleur de chacun de ses hommes, qu’ils produisent ou qu’ils viennent prêter main forte à la construction du monument au détour d’un couplet ou d’un refrain.

Au cours de Seen It All : The autobiography, on retrouve ainsi Akon et August Alsina, qui signent deux refrains réussis, Game et Rick Ross dans leur plus grande forme sur « Beautiful » qui conclue l’album, et un Jay-Z comme on ne l’avait pas entendu depuis longtemps, signant un couplet digne de « Reasonable Doubt » .

Clip : « No Tears » feat. Future

« That bitch beautiful … ». C’est sur ces paroles que se termine l’album, comme si tous les sacrifices humains, matériels et moraux en avaient valu la peine. Comme si la construction finale était maintenant terminée, et que Jeezy savait qu’elle passerait la postérité, à l’image d’un bâtiment bâti sur des générations.

Pour finir, le maestro nous offre trois titres bonus, comme trois vitraux supplémentaires venant orner sa cathédrale et nous permettant de saisir encore un peu mieux le personnage et son passé. « Beez Like » et son refrain entêtant convoquent d’ailleurs un fantôme du passé, en la personne de Lil Boosie, dont Jeezy aura encore une fois réussi à tirer le meilleur. « No Tears » et « How I did It » concluent cette période de contemplation, et enterrent définitivement une période de sa vie.

De loin, Jeezy peut avoir l’air de frapper bêtement, et sans vision d’ensemble, à l’instar de ses adlibs grandiloquents et braillards, mais l’homme a beaucoup plus de finesse qu’il n’y paraît. Seen It All : The autobiography vient ainsi conclure une œuvre globale et inspirée qu’il avait débutée en 2005, par l’intermédiaire de Let’s get It : Thug Motivation 101. Reste à savoir ce qui adviendra par la suite : Jeezy reviendra-t-il en arrière, ou entamera-t-il une nouvelle période de sa carrière ? Il nous paraît étrange de l’imaginer traiter d’autres sujets, mais il faut bien admettre que Seen It All a bel et bien bouclé la boucle.

En attendant, Jeezy continue à faire son chemin seul, comme un personnage de péplum, la réussite et la victoire en ligne de mire, abandonné de tous, mais tirant sa force de chacune de ses souffrances.

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Jesse James Solomon // Tides

Jesse James Solomon a commencé à faire parler de lui après la sortie de son EP Jesse from SE, il y a quelques semaines. Le projet – le premier que le jeune MC du Sud-Est de Londres ait jamais réalisé – prouve un don certain pour l’écriture. Mais ce n’est pas tout ! Il semble que le MC sache aussi bien s’entourer. La présence de Rejjie Snow sur le morceau Tides a ainsi été partiellement responsable de sa sortie de l’ombre.

A l’écoute de cet EP, on ne peut également nier que Jesse James Solomon a l’oreille pour reconnaître les instrus minimalistes mais efficaces, étant donné qu’elles en sont la principale composante. Le clip, réalisé par Hector Dockrill, met en scène les deux artistes naviguant à travers Londres. Ses couleurs mates y accentuent l’effet intemporel donné par la boucle de l’instru. Un premier pas réussi !

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Parabellum // Cayenne

Petite pause. 5 minutes de silence dans nos clips du jour pour un hommage. Ridicule, symbolique, certes, mais rempli de tristesse. Samedi dernier, la france entière apprenait à l’heure du petit déjeuner, le décès de Schultz, chanteur des mythiques Parabellum, à 53 ans.

Entre ceux qui s’interdisent d’office un travail de lecture harassant pour les pages cultures de leur quotidien, et de trop nombreux mélomanes ignorants, sa disparition sera passée presque inaperçue. Seule la petite communauté punk français aura saluée la mémoire d’un de ses pères fondateurs. Pourtant l’impact musical sur le paysage alternatif français n’est pas à prendre à la légère.

En 30 ans de carrière décousue, le groupe formé sur les marches de l’ANPE du 10ème arrondissement parisien, aura donné toutes ses lettres de noblesse à l’engagement musical et politique. De « On est gouverné par des imbéciles » à « Anarchie en Chiraquie » (reprise par les Svinkels) , Schultz n’aura cessé de marquer l’histoire à coup de pamphlets rock cinglants et décalés. Revendiquant insoumission et fierté populaire, Parabellum aura inspiré tout un pan du punk français dont Les Wampas, Les Béruriers Noir, Les amis de ta femme, Les garçons bouchersLofofora, les Svinkels et j’en passe…

Nous sommes de la génération qui avons grandi à coup de « Saturnin » et crié « Mort aux vaches » , chanté « Cayenne » à tue tête bien avant de hocher la tête et lever le poing sur des beats HipHop. C’est ce parcours que nous saluons. Le punk est mort ? C’est un peu plus vrai depuis samedi….

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Emission du 3 Septembre

ReapHit s’associe aux Impromptus, cette émission matinale diffusée le mercredi de 7h à 9h sur les ondes de CISM 89,3 FM, la radio étudiante de l’Université de Montréal (rien de moins que la plus grande radio universitaire francophone au monde !). Chaque semaine, vos québécois Sam Rick et JF Harvey vous proposerons un programme atypique : Rap x Politique x Sport x Humour. Des discussions sur des sujets chauds en matière de politique et de sport, agrémentées par une sélection musicale 100 % rap émergent. Êtes-vous prêt pour votre expérience Impromptus ?

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Pour la dernière édition de la saison, notre Impromptus Sam Rick aka DJ Ricky-Des-Neiges vous réserve, en l’absence du vacancier JF Harvey, une émission 100% rap alternatif avec rien de moins que 24 titres, il en profitera d’ailleurs pour vous faire un bon tour de table sonore des artistes en présence aux trois concerts qui se tiendront cette semaine à Montréal : Reef The Lost Cauze, Dézuets d’Plingrés, eMC.

En nouveauté, Ricky vous tend à l’oreille du Diamond District, MSB (L’uZine) ft. La Mine D’or, Issa Gold (of The Underachievers), Ben aka Lindien & Chukk James, LOUD PACK, Lyricest, Dj Sonny, La Poignée de Punchlines pour Give me 5 Prod. de La Smala, Ol’ Kameez, Mainflow ft. Copywrite.

Playlist :

Diamond District – First Step (March On Washington)
7even Thirty & Gensu Dean – Russian Revolver (The Problem)
Les Michel Chartrand & Skribe – Questions Sans Réponses (Heterosis Projet)
Reef The Lost Cauze – Sound Of Philadelphia (Feast Or Famine)
MSB (LuZine) – À Toute Épreuve ft. La Mine D’Or (Les Murs Ont Des Oreilles)
Double A & Vax-1 – Revenir Ou Mourir (Remastered) (Qui Sont-Ce?)
Lyricest – Dans Ma Zone ft. Freddy Gruesum (Apocalypse)
Ben aka Lindien & Chukk James – Consensus ft. Whisper & Sliq Vicious (De Part Et D’Autre)
Woodman – Oxygen (Product Of The Machine)
Dézuets d’Plingrés – Contrôle De Qualité (ft. Woodman) (L’Extra Suranné)
Loud Pack – Funk Phenomenon (LOUD PACK LP)
Skribe – WorkOut ft. V.A (Heterosis Projet)
Sifu Hotman - First Ave Funeral (Lewis Parker Remix) (Embrace The Sun)
Ol’Kameez – Le Bruit Des Ombres (Volume 1.5)
DJ Sonny The SunGod – Past To The Present Ft Nostal,Blasfima Sinna, S.T (Past To The Present)
eMC – Charly Murphie (The Turning Point)
Flight Distance - Hospital Beds (Run For Your Lives!)
La Smala – La Poignée de Punchlines pour Give me 5 prod.
Issa Gold (of The Underachievers) – Musical Chairs (Conversation With A Butterfly)
Main Flow – Street Prophets ft. Copywrite (The Cincinnati Kid)
Fayçal – Vivants Mortels (Murmures D’Un Silence)
Oligarshiiit – Compte Là-Dessus ft. Kay (Les Trois Royaumes)
Tapwater – Able Bodies ft. The Chicharones (Breadcrumbs)
Noah23, Staplemouth, Helix, Whimbly Smallfry, John Tsunam – Tokyo Strings (Plague Language - Farewell Archetypes)

L’ORANGE // Need You (feat. BLU)

A voir le clip s’ouvrir sur un mur en ruine, graffé, avec à son portail des écriteaux mettant en garde contre une zone radioactive, parler d’Adam et Eve et d’histoire d’amour pourrait paraître insolite, voire hors sujet. Et pourtant sur Need You, L’Orange décide de combiner la romance de l’un avec le chaos de l’autre.

La vidéo commence d’abord sous une atmosphère oppressante, L’Orange équipé d’un masque à gaz marchant dans un paysage en ruine. Jusqu’à ce qu’il tombe sur cette platine, dont le diamant dévoile cette boucle envoûtante de piano, et cette femme qui l’attend dans ce décor dévasté.

L’esthétique oscille entre le terne des vêtements, des bâtiments et les couleurs du maquillage, et les graffitis ornant les murs. Quant à la mise en scène, elle combine bien la simplicité d’une balade amoureuse avec un monde en ruine, les différents plans étant pertinents et très vivants.

Adam et Eve dans un décor post-apocalyptique, voici ce dont il est question dans ce clip. A travers les ruines, le couple se regarde, se balade, visite ce qu’il reste du monde, et s’aime malgré les vêtements en haillons et les masques à gaz.

Et lorsque le serpent apparaît sous forme humaine, la tentation de la pomme est reprise comme la délivrance de ces masques, la promesse d’un amour vécu pleinement. Qui leur sera fatal.

 Nous vous parlions du très bon disque de L’Orange The Orchid Days par ici.

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GUTS // Hip-Hop After All

Et de quatre ! Après trois opus instrumentaux sortis entre 2007 et 2011, et des compilations ensoleillées les années suivantes, Guts s’immisce à nouveau dans nos oreilles avec Hip Hop After All, album qu’il confie être un projet rêvé de beatmaker : en réunissant une pléiade d’artistes d’horizons différents (bien que tous anglophones) pour chanter/rapper sur ses productions, le producteur français associe une passion à une envie : la première, celle de créer de la musique, de construire des beats fondés sur LA boucle qui fera la différence ; la seconde, celle d’enregistrer aux Etats-Unis, avec les artistes avec lesquels il souhaitait collaborer.

En apprenant que les seuls artistes que Guts aurait aimé voir contribuer à l’album, et qui ne figurent finalement pas au générique de fin, sont Q-Tip et Pharoahe Monch, on ne s’inquiète pas une seconde de la qualité du casting final, avec raison : Grand Puba, Masta Ace, Rah Digga, Leron Thomas, Lorine Chia, Akua Naru, Cody Chesnutt, Murs ou encore le jeune Dillon Cooper font partie de cette aventure qui vous mène en immersion au cœur du hip-hop, celui fait de samples chinés dans des vinylothèques de tout type.

La quiétude constante des instrumentaux de Paradise For All est nuancée sur ce nouvel album par des tracks comme Innovations ou The Forgotten (Don’t Look Away). Mais l’énergie insufflée par des titres comme As the World Turns ou Want It Back (feat. respectivement Rah Digga/Akua Naru -exceptionnelles- et Patrice) ou encore la bienveillance « chill » de Forever My Love (feat. Grand Puba) et It’s Like That (feat.Dillon Cooper, définitivement proche de Joey Bada$$), dissipent toute inquiétude. Enfin, que serait un album de Guts sans sa petite dose (au moins) de funk et soul (Man Funk et Roses, feat. Leron Thomas) ?

Mais n’allez pas croire qu’il s’agit là d’un retour aux sources hip-hop pour Guts, puisqu’il ne les a jamais quittées. C’est ce qu’il a expliqué à ReapHit, quelques heures après la sortie de Hip Hop After All (lundi 08.09.2014).

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Tu nous présentes Hip Hop After All, que tu annonces comme le projet le plus ambitieux de ta carrière ?

J’ai commencé à penser le projet, à faire les premiers beats, il y a deux ans. Et oui, c’est le plus ambitieux de ma carrière, d’une part par rapport au fait que ça ne soit pas un travail de groupe, mais en solo : c’est un projet de producteur. Je ne le compare pas à ce que j’ai pu faire avec Alliance Ethnik par exemple, avec qui j’ai également fait des choses très ambitieuses, mais dans le cadre d’un groupe, avec un label qui avait des moyens assez importants. Aujourd’hui, je travaille avec un label qui s’appelle Heavenly Sweetness, un petit label indépendant, modeste. Donc effectivement, depuis le début de ma carrière solo, depuis 2007 (sortie de Le Bienheureux, ndlr), Hip Hop After All est un album particulier : en comparaison de mes trois premiers albums instrumentaux, il est porté par un concept différent, ce qui lui donne une dimension différente. Les rencontres que j’ai faites à New York avec les artistes avec qui j’ai collaboré, le coût financier, la masse de travail, la sueur et tout le cœur que j’ai mis dans cet album sont autant d’éléments qui le rendent ambitieux.

Et comment fait-on, concrètement, pour réunir autant d’artistes, et pas des moindres, sur un projet de producteur ?

Au départ, je compose. Je réunis plein d’instrus, de beats, d’idées. Après, je me reconcentre ce que je considère être non pas le meilleur mais le plus intéressant ; et avec ce concentré, je pense tout de suite aux voix, je les entends. Mais je ne les entends pas toujours : parfois, sur certaines instrus, je n’entends pas de voix et je les laisse instrumentales. Et franchement, quand j’entends une voix, je sais très vite si c’est une femme ou un homme, je repère très vite la couleur de la voix, le délire, le flow, le timbre… Et là je me dis « mais c’est cet artiste avec qui je dois collaborer sur ce titre, c’est lui que j’entends ! ». Sur ce projet, Grand Puba, ça m’est venu tout de suite, pareil pour Rah Digga ou Patrice : j’ai compris en une demi-seconde que Want It Back était fait pour lui. C’est très instinctif. Et après, j’en ai parlé avec DJ Fab de Hip-Hop Résistance, et avec mon label aussi. DJ Fab connaissait certains artistes ou avait la possibilité d’entrer en contact avec d’autres (…). Du coup, tout ça s’est fait petit à petit (…) et une fois les accords de chacun obtenu, on s’est organisés et on a planifié New York et Los Angeles.

Et ensuite, studio ?

Exactement, c’était quelque chose du type : mardi avec Masta Ace, mercredi avec Grand Puba, jeudi avec Lorine Chia, etc.

« La masse de travail, la sueur et tout le cœur que j’ai mis dans cet album sont autant d’éléments qui le rendent ambitieux »

Guts : « Open Wide » feat. Lorine Chia

En faisant une recherche sur les pages qui parlent de Guts sur internet, les mots-clefs qui ressortent le plus souvent sont beats, samples, et vinyles. Qu’est ce que ça t’inspire ?

Beats, samples, et vinyles… c’est marrant oui, ce sont les trois mots qui représentent le plus ma dimension de beatmaker/producteur et l’amour que j’ai pour le hip-hop. Le vinyle forcément, c’est mon côté digger, collectionneur ; et puis je sample exclusivement du vinyle. Je me refuse de sampler du mp3, je me l’interdis. Et ça a dû arriver, de manière très occasionnelle, que je sample un CD. Donc pour le vinyle, ça ne fait aucun doute.

Le beat… forcément, ça fait 25 ans que j’en fais, je ne sais pas combien j’en ai fait jusque là mais ça doit commencer à s’accumuler, je serais curieux de savoir tiens ! Pour le côté sample, c’est un peu l’origine de ma musique ; je recycle en quelque sorte des vieux disques, je les détourne. Ma musique est fondée sur le sampling, c’est la base de mon inspiration et de ma créativité, et c’est la manière dont je fonctionne. Dès que j’attaque un projet, qu’il soit pour moi ou d’autres artistes, je passe deux semaines à écouter plein de vieux disques,  à sampler des sons, des loops, et après je m’amuse avec toutes les idées et les samples que j’ai cumulé.

Ces trois mots semblent donc concorder à ta vision de la musique mais sont finalement aussi un bon résumé de ce qu’est le hip-hop. D’ailleurs, le nom de ton album, Hip Hop After All, semble insinuer que tu reviens au hip-hop après t’en être éloigné…

Ah mais ce n’est pas du tout cela en fait. Hip Hop après tout, Hip Hop After All, c’était une manière de dire que le hip-hop, c’est l’âme de ma musique. Ma créativité a toujours été nourrie par le hip-hop, ça a toujours été mon moteur, ces dernières années y compris. Si tu regardes ma vie : je vis sur une île, à Ibiza, qui n’est pas vraiment connotée hip-hop ; alors que le hip-hop est une musique urbaine, j’ai une vie retirée, en mode campagne, je vais cueillir mes champignons et mes asperges, je vais voir les paysans pour leur acheter mes fruits… c’est pas vraiment l’idée qu’on se fait d’un beatmaker hip hop. Ma vie est tellement à contrepied de l’image qu’on peut se faire de ce milieu que finalement j’avais envie de dire « après tout, je reste hip-hop ».

Parce que grâce cette musique, grâce aux samples, j’ai découvert toutes les musiques. Hormis peut-être le classique ou le heavy metal, auxquelles je suis moins sensible, mais en dehors ça, West Indies, musiques jamaïcaines, de l’est, russes, latines, tout ! En 25 ans, j’ai découvert un nombre incroyable de patrimoines musicaux. Et Hip Hop After All, c’est aussi ça : des styles différents, un voyage entre le jazz, le funk, le reggae, les caraïbes, mais Hip Hop avant tout, parce que c’est la base.

C’est aussi ce qui fait la réussite de l’album. Les titres ne se ressemblent pas, ils ne se répondent pas tous, mais le tout est parlant. Alors qu’en général, les artistes cherchent à travailler la « cohérence » de leurs albums.

Souvent, les artistes se prennent la tête à se dire « il faut que ce soit absolument cohérent donc je prends ça, et puis ça… ». Mais en réalité, je pense que c’est une connerie parce que la cohérence, c’est toi-même, c’est le fait que l’album vienne de toi. Ca vient de tes émotions, de tes vibrations, tu t’es exprimé, de plusieurs manières différentes peut-être, mais ça reste ton art, ton inspiration, ta créativité. Elle est là la cohérence, ça ne va pas plus loin que ça.

« Ma vie est tellement à contrepied de l’image qu’on peut se faire de ce milieu que finalement j’avais envie de dire « après tout, je reste hip-hop »

Crowdfunding Campaign Vidéo

Au moment du crowdfunding pour l’opus avec ton label, tu défendais l’idée d’un album qui ne serait pas uniquement « (…) des gros culs, de la violence, de la défonce, parce que le hip-hop mérite mieux que ça ». Vous parliez également des « icônes matérialistes triomphants ». C’est cette vulgarité que véhicule le hip-hop aujourd’hui ?

(Réflexion) En fait, j’ai connu une bonne partie de l’histoire du hip-hop, et pour avoir été témoin de l’évolution, au début c’était quand même beaucoup plus « peace, love, unity and having fun ». C’est ce qu’on m’a inculqué au début, j’étais dans le délire Zulu, b-boy ; on dansait, on s’amusait, tous les mecs du hip-hop à Paris se connaissaient, on partageait le même mouvement embryonnaire. Et aussi peu nombreux que nous étions, on se connaissait tous. C’était une culture de rue, on s’exprimait, mais dans quelque chose de pacifiste et sain. Et puis ça a évolué.

J’ai une anecdote à ce propos : The Message de GrandMaster Flash, je crois que c’est le producteur qui a écrit le texte – et non Melle Mel ; quand le producteur est arrivé avec ces lyrics, les mecs, qui étaient dans un délire totalement fun, lui ont répondu que c’était super engagé, violent, contestataire, bref, que c’était pas leur truc ; eux faisait leur musique pour s’éclater, pour la fête, les filles… et finalement Melle Mel s’est dit qu’il fallait le faire. Résultat, c’est devenu le morceau mythique de l’époque. Ca a été une évolution, et ont suivi les artistes plus engagés que l’on connaît. Et c’était cool parce que le côté contestataire était contrebalancé par une énergie positive. Mais ensuite, on est passé à une sorte d’apologie de l’argent, avec des « make money » et des armes à tout va, à tel point que voir un mec se rouler un blunt en buvant du cognac dans un clip est d’une banalité affligeante aujourd’hui, c’est vraiment pas original.

« Si un mec me dit « ta musique me fait du bien », c’est bon, je suis le plus heureux du monde » 

Making of Guts « Hip-Hop After All » Album

Alors, est-ce qu’il reste de la place pour la musique telle que tu la conçois ?

Mais grave ! Il y a un boulevard même. Mais peu de gens veulent bien s’y aventurer. Bon, je ne te parle pas d’un hip-hop hippie non plus (rires). (…) Si j’ai envie de faire partager la musique que j’aime à mes enfants, je ne suis pas sûr que les mettre devant la télé soit la meilleure manière de faire. Et je pense aussi à autre chose, je pense au mec qui n’a pas un boulot avec lequel il se sent vraiment en harmonie, qui voit des gens faire la gueule toute la journée dans le métro ; quand il rentre chez lui, il a envie d’écouter du bon son et de se détendre ; il n’est quand même pas obligé d’écouter quelqu’un lui rappeler qu’il a moins d’argent et de moins belles gonzesses que lui ! Je ne suis pas sûr que ce soit le genre de message qui élève ton âme et te font du bien à l’esprit. (…) Je conçois la musique comme quelque chose qui permet aux gens de respirer un peu, de s’évader… si un mec me dit « ta musique me fait du bien », c’est bon, je suis le plus heureux du monde, les émotions sont passées.

Mais ça ne veut pas dire que l’on dit n’importe quoi dans l’album. J’aime les choses conscientes et réfléchies, avec aussi parfois des messages revendicatifs. C’est ce que je demandais aux rappeurs avec qui on a travaillé, qu’ils cherchent les énergies positives, avec des textes poétiques ou réfléchis. Les bons exemples : Patrice sur Want It Back, ou Murse et Cody Chesnutt (Enlighten). Peu importe la dureté ou l’engagement d’un message, je pense que le dire avec poésie, avec douceur, avec le cœur, ça passe dix fois mieux.

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Informations utiles :

Guts fête la sortie de son album avec DJ Fab, DJ Damage et DJ Suspect ! Ca se passe le 19 septembre au Pan Piper. Une bonne occasion de vous procurer CD et/ou vinyle.

15/09 (UK) London, Jazz Cafe 
16/09 (NL) Amsterdam, Paradiso
17/09 (DE) Hamburg, Reeperbahnfestival
18/09 (DE) Berlin, Privatclub
19/11 (FR) Paris, La Maroquinerie


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Hotel Moscou // Rasputine feat. Vast Aire

C’est en parcourant le fil de mon Facebook de manière machinale, que j’ai découvert Hotel Moscou. Le nom du groupe déjà, puis la référence à Raspoutine, il n’en fallait pas plus pour déclencher la curiosité du russophile que je suis. Cerise sur le gâteau, on retrouve Vast Aire, membre de Cannibal Ox en featuring.

La mélodie entêtante – rappelant les grandes heures de la Three 6 Mafia – envahit la pièce, et les effluves de magie noire commencent alors à se diffuser. Vast Aire nous sert un couplet lent mais convaincu, respectant parfaitement la thématique, et démontrant qu’il ne prend pas les featurings étrangers à la légère.

Les hôtes, eux, mêlent les références théologiques et les phases clairement hérétiques, le christianisme orthodoxe comme point de gravité, tant dans les lyrics qu’à l’image, puisque le clip au noir blanc granuleux prend directement place dans une église. Snuff et LK – la doublette composant Hotel Moscou – nous livrent deux couplets au lexique marqué dans un style jusque là encore inédit sur le plan lyrical, le tout encadré par un refrain traînant et obsédant. Entre ombre et lumière, le choix des deux rappeurs n’a pas encore été fait, mais nul doute que bon nombre d’énergies spirituelles seront mobilisées d’ici là.

Vous pouvez retrouver le morceau « Raspoutine » sur l’album Crimson (avec les apparitions de Nikkfurie de La Caution, et Bizarre du D12, entre autres), gratuitement disponible sur le bandcamp de Hotel Moscou. D’autres projets du groupe sont également disponibles, on vous recommande notamment de jeter une oreille sur l’EP Vladivostok.

Sans titre