SCH // Paie moi ma drogue

Une voix identifiable, des gimmicks marquants, et une manière bien à lui de poser, SCH a toutes ses chances pour être l’une des prochaines explosions du rap français.

L’imagerie du rappeur marseillais se noie dans un goût du luxe à la limite du kitsch, que l’on retrouve jusque dans l’étalonnage des clips, et qui vient renforcer son côté étrange.

Après la folie de Massimo, morceau grandement basé sur ses gimmicks et ses cris de canards, SCH nous revient ici avec un morceau plus brut, un poil plus classique, sans jamais que l’identité du rappeur ne se dissolve.

Ne reste qu’à attendre la sortie de son premier projet, #A7, pour voir si les promesses se confirment.

Alessia Cara // Here

Voici le premier single d’une petite canadienne de 18 ans, Alessia Cara. Pretty face et pretty voice, un soupçon d’asociabilité, un sample grillé d’Isaac Hayes qui fonctionnera toujours, et voilà « Here », pour celles et ceux qui détestent ces soirées qui commencent, se déroulent et se terminent souvent de la même façon. Barre-toi, ou viens pas, me souffle t-on dans l’oreillette, mais à 18 ans, la pression sociale fait que tu dois être à ces putains de soirées, si tu ne veux pas passer pour le mec ou la meuf bizarre de cette saloperie de campus.

Alessia est donc présente, mais le regrette à chaque fois, et serait bien mieux chez elle à se refaire l’intégrale de Scrubs. A la place, retrouvons-là sous les volutes de fumée d’une slow-motion party dans laquelle les participants sont aussi immobiles que les statues du parc Monceau, comme bloqués dans ce désir absolu et constant de faire la fête. Le premier album est dans les tuyaux, ça sortira chez Def Jam et on écoutera ça tranquillement. Si tu voulais aller faire un tour sur sa chaîne Youtube, remplie de covers guitare-voix, c’est par ici.

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Tcho // L’antidote en quarantaine

Ne cherchez pas  à mettre une tête sur son blaze, Tcho est ce type d’artiste dont le travail parle pour lui-même sans avoir à passer par des explications de textes pompeuses. Un travail long et torturé fait dans la démerde, afin de mettre en forme pour les autres un visuel digne du fond. Zone de Quarantaine, ouvrage ressassant 15 ans de travail et de passion, est sûrement la meilleure solution d’exposer à la face de tous son travail, mais aussi un morceau d’histoire du hip-hop français. Une démarche solitaire et brute qui donne un nouvel élan à son oeuvre et nous rappelle que même dans l’ombre, Tcho reste toujours sur la mesure. Rencontre avec l’artiste proche de la quarantaine, pragmatique et sans concession.

Photographe, graphiste, réalisateur de clips, « graffiti artist », beaucoup de titres pour essayer de canaliser tout le travail artistique que tu as fourni. Mais toi, comment te définirais-tu ?

Graphiste, principalement. A dire vrai, je ne suis pas un photographe, je m’y suis essayé car j’aime l’image et y’a le truc qui fait que, sur un instant, une pose, le hasard aidant, tu peux capter de vrais trucs. Les clips c’est venu après, assez spontanément, un, puis 2 puis 3 puis pas mal au final. C’est parti du cercle fermé d’Anfalsh, puis la Rumeur, puis d’autres sollicitations ont suivi. Après « réalisateur » entre guillemets, car c’était souvent et c’est souvent encore avec peu de moyens. Un côté démerde dont j’essaie pourtant de me défaire, mais pas toujours simple…

La démerde, c’est vraiment un frein, ou au contraire un vrai facteur de motivation dans ton travail ?

La démerde c’est un moyen, pas une motivation, c’est juste que tu fais les choses ou essaies de les faire…tu sais que t’es sûrement limité…mais tu y vas. La démerde, c’est pas un frein je pense…c’est juste que t’essaies de t’affranchir de trucs pour avancer. Le confort et les moyens c’est bien des fois aussi…mais également, faut savoir en faire quelque chose.

Mais bon, c’est clair que si des fois t’attends ces 2 facteurs pour faire des choses, bah tu fais rien ou pas grand chose.

15 ans de travail dans l’ombre, hors champs, puis l’an dernier une première exposition itinérante, et cette année la sortie du livre de tes travaux Zone de Quarantaine le 22 mai. Qu’est-ce qui subitement t’as amené à sortir de l’ombre pour une certaine lumière ?

Pas de décision « subite » à vouloir sortir de l’ombre. L’exposition de l’année dernière, « Frames », c’est venu suite à une sollicitation des « Pépites du Cinéma », un festival de cinéma « urbain », qui met un certain point d’honneur à soutenir, révéler des « nouveaux » artistes, auteurs ou cinéastes. Tout ça est orchestré par Aïcha Belaïdi que j’ai pu rencontrer plusieurs fois. Elle était intéressée par une projection rétrospective de clips. J’étais pas super à l’aise à ce moment-là, donc j’ai repoussé le truc. Toujours un peu de mal avec les choses déjà faites qui vieillissent mal et que j’ai du mal à re-regarder.

Du coup, « Frames » est devenue une expo « multi-supports » avec du graphisme, de la vidéo, puis également de la peinture car je voulais compléter une espèce de « chaîne graphique ». Ça s’est fait relativement vite car le projet a plu aux Ateliers V3M qui m’ont accueilli en résidence, puis j’ai eu des aides comme Anne-Laure d’A Parté, qui gère notamment le booking d’Asocial Club.

Faute de calendrier et de disponibilité de lieux, ça n’a pas pu être inclus à la programmation des Pépites du Cinéma. Ça s’est donc fait « à part ». La projection « solo » a quand même bien eu lieu dans le cadre du Festival, un an après, et c’était 40 minutes le timing carte-blanche accordé et entendu. Ça s’est nommé « Mise en Quarantaine ».

Donc la motivation, à la base, c’était répondre à une demande… Après on se prend au jeu, dans l’idée ou il y a eu un plaisir à bosser que pour soi, pas un artwork pour quelqu’un ou un clip pour un autre. Juste pour soi. Tu essayes, tu décides et tu te plantes ou pas…mais ça ne regarde que toi quasiment.

Et c’est bien de « jauger » aussi la part du visuel, isolément. Le reste du temps, tout ce que je peux faire est lié à l’artiste qui, à mes yeux, est et doit rester au centre du projet.

Le bouquin, c’est un peu la même idée. Essayer un truc… Au pire des cas, j’aurai une palette de retours invendus chez moi et je les passerai aux potos que je croise…

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Ce livre de travaux ne peux bien sûr pas résumer complètement ton travail (surtout la partie vidéo), comment en es-tu arrivé à privilégier ce type de format papier ?

C’est un peu en réponse ou en complément à la projection de clips…c’est une autre « déclinaison » du travail. Les artworks à feuilleter, c’est peut-être plus pertinent et ludique qu’un diaporama d’images fixes qui défilent sur un écran…c’est un objet, physique, que tu peux garder…je sais pas trop en fait…

Depuis longtemps, les livres d’images, j’y suis plus ou moins habitué. Rien qu’en graffiti, Subway Art, Spraycan Art…c’est des bouquins…mais avec tout ce que tu aimes dedans…donc le support du livre, ça ne m’est pas « étranger ».

Plus tard, en graphisme, j’avais pu également me procurer par exemple des bouquins comme un de la série qui réunissait toutes les covers de Blue Note.

Dans sa réalisation, tu as décidé de t’associer à la maison d’édition Hors Cadres, pourquoi ce choix plutôt qu’un gros éditeur déjà bien en place ?

Avec une idée de faire un bouquin, les premières choses que j’ai faites c’était me renseigner un peu sur la question, en demandant « conseil » à des gars spécialisés ou familiers avec l’édition.

Une fois que t’as ces conseils, tu démarches un peu…et dans ce cas présent, dans un milieu que tu ne connais absolument pas…et qui ne te connait ou comprend absolument pas…ou qui ne répondent pas…tout simplement. Puis ça te gave…puis tu décides de le faire un peu à ta manière.

C’est la qu’on s’est entendu avec Rocé, dont Hors Cadres est la boîte de prod. C’est une personne avec qui j’ai pas mal bossé ces dernières années et en lui parlant du truc, il me dit « j’suis chaud, on y va ». On apprend ensemble, c’est le premier projet d’édition chez eux. Chez Hors Cadres, il y a également d’autres « forces vives » comme Antoine, qui est un véritable atout pour la sortie du bouquin.

Après, j’ai également choisi des partenaires de « sens », à savoir Posca France et Wrung qui ont été tout de suite motivés sur le projet.

Donc pour répondre réellement à ta question, je pense sincèrement qu’un « gros éditeur bien en place » a autre chose à foutre que sortir 160 pages de visuels de rap indépendant en série/tirage relativement limité…et je peux le comprendre.

C’est donc ton premier ouvrage papier, et comme on le comprend, en dehors des partenaires de « sens » et de Hors Cadres, tu t’es démerdé tout seul pour le faire. Le fil conducteur de Zone de Quarantaine, tu le définirais comment ?

Bah y’en a aucun…du moins là, tout de suite, je suis incapable de « conceptualiser » le truc et de rendre ça super passionnant…avec un début et une fin.

La vérité, c’est que je pense que si t’as pas suivi un minimum mon taf, ou que tu connais pas ou n’apprécies pas les gens avec qui j’ai bossé, ça peut être très long et très chiant. Après oui, je me suis occupé de le faire seul, dans la forme, la sélection et l’imagerie autour de ça…mais ça me semble assez logique vu que c’est sensé être mon taf, à la base.

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Cet ouvrage permet de mettre en valeur ton travail mais excepté une page consacrée à la « pré-quarantaine », on ne découvre rien sur toi, pourquoi cette discrétion ?

Parce y ‘a rien de fabuleux à dire surtout…et c’est pas le but. On parle de taf et fin. C’est un ouvrage de graphisme. Ça se fait beaucoup, c’est assez répandu.

Puis cette page en question n’est pas super indispensable…c’est un peu une « rustine » dans le chemin de fer. Après, dans le sens, j’ai voulu faire un espèce de patchwork très succin, histoire de rendre le truc pas trop anonyme, et surtout définir le cadre : ça vient du graffiti, d’une banlieue grise où tu te fais chier, du patrimoine « visuel » que t’as dans la tête etc etc…

Pour en revenir à la quarantaine, on a l’impression que c’est un élément déclencheur dans ta démarche, Kenzy  part de cet âge pour préfacer ton ouvrage, y en a pour qui avoir 40 ans sans Rolex c’est rater sa vie, est-ce que pour toi arriver à 40 ans sans ce témoignage papier, tu l’aurais vécu comme un échec ?

« Quarantaine »…le mot colle depuis la projection dont je te parlais…ça restait également dans le même environnement lexical qu’ « Antidote ». Et…c’est un âge qui arrive d’ici très peu de temps pour moi.

Les axes principaux quand on parlait de la préface avec Kenzy, c’était le hip-hop, la passion, l’activisme, en opposition au « hip-hop bobo fashion » ou juste t’acheter des pompes collector à 200 balles fait de toi un « puriste » ou un « vrai »…

Kenzy a formulé un texte articulé autour de l’âge, qui conte une passion avant tout, et il a visé juste.

Pour l’histoire de l’échec à 40 ans…si t’as bien feuilleté le truc et que ça pourrait faire office de « bilan » de ma part…tu percutes vite que c’est pas la victoire …du tout… On va dire que c’est un échec assumé à 1000%…et de toute façon, pas du même monde et pas la même échelle de valeur de réussite que ces gens dont tu cites les propos.

Après, bouquin ou pas ça reste un peu la même merde de toute façon. La satisfaction c’est d‘avoir eu une idée assez spontanée, de la faire et de venir à bout pour que ça se concrétise.

Un échec qui reste tout de même inscrit dans le patrimoine, sur 15 ans de réalisation qu’on retrouve dans ton ouvrage, il y a de belles victoires artistiques. Parmi tous ces travaux, y en a-t-il dont tu es plus fier que les autres ?

Dans les idées et le rendu que je peux encore regarder, les travaux autour des albums de Casey…des trucs pour Vîrus dernièrement…pas mal d’autres choses en vrai…mes conneries de logos pour le teasing web Asocial Club…Je peux pas trop citer précisément. Y a des trucs que tu peux apprécier dans la forme…mais y a aussi d’autres trucs moins esthétiques ou travaillés que tu re-regardes en te disant « putain, on est vraiment des cons en vrai… »…et rien que ça, ça fait que le taf te fait marrer et que t’aimes bien…le côté ou tu as pu faire des trucs comme tu veux, sans garde-fou et que tu t’es bien marré. Et peut-être que c’est ça « les victoires », avoir pu faire et faire ce qu’on veut.

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Pour la préface, c’est un grand nom du hip-hop français que tu as choisi : Kenzy. Pourquoi ce choix ?

Parce que j’apprécie la personne, le discours et le parcours.

Quand j’ai pu bosser avec lui sur des trucs, j’ai vu qu’il avait un regard super précis et intéressé sur tout ce qui était « image » liée au rap ou non et que c’est un passionné de hip-hop, avant tout. Après je ne me voyais pas demander à quelqu’un d’autre. Il a accepté et l’a pris comme un « exercice de style » donc bon…ça tue.

Dans cet ouvrage, tu occultes la partie graffiti que ce soit au sein de ton crew, les P19, ou en solo, le graff n’avait pas sa place dans cet ouvrage ?

Non, parce que j’en fais peu désormais, et pas grand chose à montrer dessus. Et aussi parce que je pense qu’il y aura mieux à faire pour un ouvrage entièrement P19 et exclusivement graffiti…on y bosse en ce moment tous ensemble là.

En explorant l’ouvrage, on prend très vite conscience qu’au final ton évolution est très simple et limpide, on part des flyers, puis des affiches, puis des mixtapes, puis des covers d’albums, pour aller jusqu’à la réalisation de vidéo-clips. Dirais-tu que ton parcours était au fond tout tracé ?

Non, c’est moins beaucoup moins « romanesque » que ça. Je sais juste que plus t’avances dans les pages et moins ça sent la joie de vivre dans les teintes et les thèmes…

Question étudiant baltringue en psychologie : c’est un constat d’échec global de la société qu’on ressent souvent dans ton travail, cette impression que les lendemains qui chantent c’est une douce utopie. Dirais-tu que tu es plutôt quelqu’un de réaliste ou de fataliste ?

Etudiant ou pas, baltringue ou pas, la question s’est trompée d’étage. Je pense qu’elle serait plus judicieuse si posée à un artiste pour lequel je bosse, et qu’elle se base sur le propos. Moi, mon boulot, c’est la deuxième voire troisième couche. C’est de l’illustration ou de l’interprétation. Mais la base, à mes yeux, c’est le propos.

…Puis on va dire que j’essaie d’être « réaliste » quand il m’arrive un truc bien, genre « c’est que d’la connerie en vrai », puis « fataliste » quand il m’arrive des merdes genre « bah normal, ça devait se passer comme ça de toutes façons » dans le taf et plus généralement dans la vie.

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Ton travail ne se limite pas à la France, dans ton ouvrage on retrouve l’ensemble du travail que tu as fourni avec les mythiques NYGZ, Blaq Poet et DJ Premier, comment s’est faite cette connexion ?

Par mon ami Geraldo de 45 Scientific. On avait fait ensemble le « Deja Screw » de Poet, puis j’étais avec lui quand il a ramené ces CD’s à D&D/HeadqCourterz. Ils ont vraiment apprécié et ont cherché à me joindre direct après pour bosser sur leur projets.

Parmi tes travaux, un de ceux qui m’a toujours le plus accroché c’est la cover de l’ album de Blaq Poet, « Tha Blaqprint », on le retrouve dans Zone de Quarantaine. Comment t’es venu l’idée de revisiter les projects de QB ?

Ils voulaient un plan d’archi de QB genre vraiment « blueprint »…

J’ai pas trouvé et même les vues du ciel étaient pourries car on ne comprenait même pas que c’était des buildings vu la composition du quartier.

Du coup j’ai cherché des tophs, différentes vues, que j’ai travaillé comme si c’était de la peinture mais sale…noir et rouge sang. Ils ont validé et aimé. De mémoire, je me souviens que Poet avait envoyé des messages avec « …that’s crazy… » en découvrant le truc.

On retrouve dans ton ouvrage une série de photos sur LMC Click, il y a une certaine violence dérangeante dans ces clichés, est-ce que pour toi c’est important de bousculer les gens en rappelant qu’il y a toujours une menace qui plane sur eux ?

L.M.C Click, c’est Les Mecs Cruels à la base…donc ça donne le ton. J’y ai collé une image hostile quand j’ai fait leurs trucs car ça fonctionnait. Et perso, oui, je préfère quand ça dérange et fait flipper que quand ça vend du rêve.

Ton ouvrage ne s’attarde pas à mettre des légendes d’explications pompeuses, par contre tu décortiques ton travail comme sur Libérez La Bête de Casey, en terme de réalisation combien de temps cela prend à finaliser ?

Je ne sais plus trop…une fois que l’idée est venue…bout à bout, ça a du faire 2 jours pleins de taf pour Libérez La Bête. Une fois que j’ai orienté le truc vers l’idée de miroirs pétés et de plusieurs reflets différents de la même personne, ça a été relativement vite.

En 15 ans, tu as fait évoluer ton travail, mais toujours en gardant un pied dans la réalité et l’autre dans la noirceur. La tendance actuelle dans le rap est un peu à l’opposé, couleur flashante et luxe, qu’est-ce que tu en penses ?

Mis bout à bout, justement dans ce bouquin, ça peut donner cette idée…mais le vecteur de tout ça, c’est la musique, les personnes, les morceaux, les albums sur lesquels j’ai pu bosser qui ont donné le ton. Après oui, y a des choses qui reviennent assez souvent. C’est des choix et des goûts esthétiques.

Pour la tendance actuelle dans le rap, je sais pas si c’est flashy et luxe…y’a de tout. Y’a également beaucoup de trucs « dark » aujourd’hui. Après je suis peu. Mais je pense que depuis le début, y’a cette dualité dans l’image rap : le brillant et le cru, sale.

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Même si tu suis peu, il y des clips ou des pochettes dernièrement qui t’ont mis des baffes visuelles ?

Direct : la cover du dernier Kendrick Lamar, et le dernier clip de Vince Staples « Senorita », sans hésiter et de loin. Après j’ai pas forcément de raison. Ça m’a parlé direct et j’ai retenu. Le genre de trucs sur lesquels tu tombes et qui te donnent envie d’en faire.

Dans l’ouvrage, il y a la pochette de l’album de Prodige, Calvaire, tu résumes l’idée de départ « dead depuis le départ » et tu ajoutes la remarque de Prodige « ouais mais moi je veux un porc », tu peux nous expliquer cette anecdote ?

Oui, c’était ça l’idée. « Calvaire » c’est dans ma tête : « t’en chies » et ça promet de durer. J’ai juste interprété le truc genre « oui mais de toute façon, des le début c’était pas gagné »…donc un embryon dans un bocal, graphiquement, ça illustrait vraiment le truc. Prodige a validé direct. Puis il m’a réellement dit « Ouais, mais viens on met un porc ». J’avais pris contact avec un artiste peintre de San Diego, Californie via internet, je lui ai envoyé les éléments, il a accroché direct et nous a fait la peinture. C’est de son propre chef qu’il a rajouté le costard. Quand j’ai souligné le truc, en le complimentant, il m’a juste répondu : « Oui mais les vrais porcs sont souvent en costard ». On pouvait pas mieux tomber.

Y’a une seule anecdote là-dessus, c’est qu’un gars zélé de la distrib, qui avait juste à gérer la fabrication, avait envoyé un mail qui disait en gros « l’équipe est motivée pour travailler ce disque mais la pochette ne va pas du tout etc…»…

Le disque est sorti comme on le souhaitait de toute façon…et son élan de tentative de « direction artistique » à la con, il a pu se l’enfoncer profond…On avait juste été surpris que quelqu’un se permette ça, prenne autant la confiance puis se lance dans une cause perdue.

Zone de Quarantaine se conclue sur ton travail d’avec Vîrus, il y a une vraie alchimie entre vous deux ponctuée par un côté humour noir très présent. Comment s’est déroulé votre collaboration ?

Vîrus, c’est une rencontre via Bachir. On s’est très vite entendus.

Les clips qu’on a pu faire ensemble, si c’est drôle, c’est que, à la base, on se marre souvent dans nos échanges et que y’a une compréhension assez spontanée et directe sur pas mal de choses et situations. « Buena Vista Sociopathes Club » c’était une connerie de statut Facebook…c’est resté et on a décidé de signer notre collaboration en binôme comme ça. Le seul truc à retenir c’est que c’était spontané et sans limite ni enjeu. Ça a prit un peu, tant mieux.

On retrouve dans les clips de que tu as réalisé pour Vîrus des comédiens avec des figures assez flippantes, comment tu trouves ces acteurs ?

C’était des connaissances à lui et Bachir, ou des connaissances de connaissances. Mais c’est surtout des « sympathisants » et des gens assez proches qui supportaient nos conneries et qui se sont prêtés au jeu, surtout. Tu dis au gars « Bon, t’as été un tueur dans le clip d’avant, cette fois ci, y’a un plan de toi en cuisine et tu dois mimer que tu fourres un poulet »…et il le fait… Idem pour une autre qui doit se prendre de la mayonnaise dans les cheveux, une autre qui « y passe » dans les chiottes. Tu ne peux être que super reconnaissant que ces personnes acceptent et rentrent dans tes conneries. Mais on a épuisé le « casting » avec le clip de « l’Ere Adulte »…plus personne à appeler…

A travers Zone de Quarantaine, qu’aimerais-tu que les lecteurs retiennent de toi ?

Que ça ne mène absolument nulle part ces conneries. 

Photographe, graphiste, réalisateur de clip, graffiti artiste, etc. comme on le disait en introduction de cette interview, qu’elle est ta prochaine étape ? Le grand écran ?

Aucune idée, et pas spécialement intéressé par le cinéma, et surtout, je ne suis pas compétent pour ça. Sincèrement. On parle quand même d’un passage de clips musicaux durant maximum 3 à 4 minutes à des métrages, sans musique, avec un sens, une histoire et une durée plus longue donc bon…c’est pas du tout la même chose.

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Lomepal, Seigneur, Majesté

Lundi 18 mai 2015, date impériale s’il en est, Reaphit rencontre Lomepal pour discuter de Majesté, dernier EP de cette plume du XIIIème arr. et deuxième volet du diptyque amorcé avec Seigneur, dans les bacs depuis la rentrée 2014. Et tout en reconnaissant aux huit titres de Seigneur leurs qualités… nous étions comme qui dirait passés à côté. Une bonne occasion de ressortir le disque de l’étagère pour aborder simultanément les deux pièces de l’ensemble.

La paire couvre deux univers : l’un lié « à la réalité triste, dure, et on va dire, consciente », l’autre « à l’inconscient, au fait de [s]’inventer une vie, rigoler ». A un assortiment de titres plutôt obscurs succède donc un bouquet plus serein et musicalement plus varié; et parce qu’il est joueur, Lomepal fait fi des codes visuels classiques en rendant la lumière perçante des néons d’hôpital bien plus sinistre que l’apparente noirceur brumeuse de Majesté. L’esthétique du clip du titre éponyme de Majesté concorde avec l’idée de sagesse (ou de fureur ?) divine véhiculée par la jaquette.

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Une fois les bases posées, il ajoute « on peut bien sûr retrouver des phases sérieuses dans Majesté et des trucs moins sérieux dans Seigneur ». On acquiesce, un « Toi Et Moi » étant bien plus difficile à prendre au sérieux qu’un « Ego ». Et pourtant, alors qu’on le lance sur les thématiques du dernier EP, voilà qu’il nous lâche, désinvolte : « Ouais… c’est de l’egotrip quoi ». Ah, le fameux. Sauf qu’on est quand même loin des textes sans fond auxquels il n’est pas utile de prêter ses deux oreilles. Lomepal se creuse un tout petit plus la tête que ce qu’il veut bien nous indiquer, et chez lui, l’égotrip, comme toute forme de flatterie, ne vit qu’aux dépens de celui qui l’écoute. On aurait pu y croire à ce détachement presque effronté de surface, lorsqu’il fredonne entre ses injections à l’appeler Majesté ; d’ailleurs, en passant de Seigneur à Majesté, le rappeur passe une étape supplémentaire dans l’éloge de soi. Car si l’on respecte le premier pour ce qu’il possède, le second mérite le respect simplement pour ce qu’il est. Morceaux choisis : « J’essaie de m’calmer mais le jeune prince n’arrête pas de crier » ou encore « J’vais pas faire comme si ce n’était agréable / J’ai toujours su que j’étais l’élu / Mais j’ai quand même traité les autres d’égal à égal ».

« C’est vrai que ça, c’est mon défaut. J’ai tendance, sans le faire exprès, à parfois me sentir supérieur aux gens… mais je sais que c’est un défaut. C’est juste que, trop facilement, mon cerveau va se dire que ces gens-là sont moins bien ou quelque chose comme ça. Mais c’est pas bien, hein, je le sais. Parfois je vois des gens, et je m’énerve à me dire que leurs réactions ou leurs points de vue, je les trouve un peu primitifs… je l’impression qu’ils ne réfléchissent pas et ça m’énerve [rires] »

Mais quelle est cette essence dont jouit Lomepal, qui justifierait son sentiment d’être à part, spécial, « tellement différent » (« Solo », prod. VM The Don). Nous verrions bien un élément de réponse dans sa volonté de chercher toujours plus loin, d’essayer de comprendre ce qui n’est pas nécessairement accessible à l’œil non-entrainé. La reconnaissance que le rappeur demande lui est due en raison de toutes ces aptitudes qu’il fait l’effort de travailler. A travers son rapport aux autres, c’est plutôt un rapport global au monde que Lomepal semble invariablement décrire. Le monde ne lui correspond pas, le réel est incompréhensible. Tout ce qu’il peut nous offrir de certain, c’est la malhonnêteté et l’animalité des humains, prêts à tout pour leur survie (1/12, Auto-Justice). « Les Troubles du Seigneur«  (prod. Vidji) indique d’ailleurs que rien n’est digne de confiance, ni les autres, ni soi-même, et qu’essayer de comprendre est donc vain :

« Seigneur était beaucoup plus personnel […]. Sur Les Troubles du Seigneur je traite d’une thématique à laquelle j’ai longtemps réfléchi quand j’étais plus jeune, le fait de se dire qu’au final, on ne sait rien… j’avais ce truc-là de me dire que la seule preuve qu’on a de tout, c’est ton point de vue, parce que tout ce qui t’entoure et tout ce que tu peux voir à l’extérieur, c’est ton cerveau qui le lit, donc ça passe par le périphérique de tes sens, alors si ça se trouve, tout peut être faussé, et je trouve ça un peu angoissant. C’est bien parce que ce morceau a bien été compris par beaucoup de gens, j’ai reçu des messages, ça m’a fait plaisir »

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 Crédit: Manu Fauque

« Mais j’suis loin d’être un jeune malotru, trop curieux / Je cherche plus le problème que sa solution / Alors j’avance, le regard focus et j’commence à devenir furieux / J’ai juste besoin d’une preuve absolue, attends, attends ». Alors que faire face à l’absence de « preuve absolue » ? La manière dont le rappeur traite cette problématique est très appliquée à l’environnement du vingtenaire : « Cherchant le paradis, l’alcool en guise de pied de biche on force le seul accès » scande-t-il « Enter the Void » (prod. Nat Powers), avec assez de recul pour reconnaître que le caractère inapproprié de la solution face à l’ampleur du problème, mais sans s’exclure de la foule qui se jette dans cette échappatoire. Fuir est effectivement l’une des possibilités : la lenteur vaporeuse de  »Dans les étoiles » (prod. Meyso) connote positivement le voyage, quand les notes mélancoliques d’ « Avion Malaisien » (prod. Stwo) le présente comme une tentation à laquelle il ne faudrait pas céder. Une autre possibilité est d’accepter et de trouver la beauté et la poésie dans des détails du quotidien (« Passe au Dessus », prod. Meyso, « Chienne de Vie », prod. Meyso), un quotidien à renouveler sans cesse. C’est peut-être là que se trouve la quête de Lomepal. « J’emmerde les cadres en costards fiers de leurs apparences / Non, j’attends plus rien des passants qui veulent savoir ce que font mes parents » ou « J’ai pas attendu mon premier salaire pour être sûr que j’ai de la valeur » (Chute Libre, prod. Stwo) sont autant de phases révélatrices.

« Moi j’ai ce truc-là, à fond ; il est hors de question que je passe ma vie à faire quelque chose de banal. Ca me fait très peur. Là je fais du rap parce que je suis encore jeune mais si j’avais trente-cinq ans je ne sais pas si je ferais encore du rap, j’ai tellement de choses à faire dans la vie. Il faut que je la rende rentable d’un point de vue personnel. Du coup, c’est sûr que je ne peux pas me satisfaire d’une vie banale, une vie normale quoi où tu es comme tout le monde […]. J’ai besoin de plus que les autres; c’est un peu con à dire mais je ne veux pas me satisfaire de la vie que pourrait aussi avoir mon prochain, j’ai cette démangeaison de réussir plus que tout le monde, dans tout […]. Je ne peux pas profiter de quelque chose si ça devient monotone, alors je dois renouveler mes envies tous les jours. Si demain je suis milliardaire dans une piscine, si j’ai la même vie tous les jours, ça va devenir banal pour moi. Ce n’est pas une histoire d’argent mais de réussite et d’accomplissement de soi-même. J’ai besoin d’être fier de moi et ça c’est un combat de tous les jours »

Pour soigner les dissonances entre soi et son monde, il faut donc tous les jours « multiplier les expériences », artistiques ou non. Déconstruire ce que l’on sait déjà pour trouver de nouvelles choses à bâtir. Les « ovnis » que sont « La Marelle » (prod. Hologram Lo) et « Toi et Moi », qui, du propre aveu de Lomepal, relèvent du « grand n’importe quoi », viennent aussi de l’envie de se lancer le défi de jouer avec les images et l’interprétation. Un pied de nez aux commentateurs qui y verront la manifestation macabre de son apparente hostilité à l’égard des autres. Très impliqué dans la réalisation de ses clips, Lomepal (qui vient du monde de la vidéo) se voit comme un « producteur », qui « donne des idées, tout en laissant le noyau créatif aux réalisateurs ». Créer un ambiance, inventer et incarner un personnage, raconter quelque chose et convaincre sont de plus grand intérêt que d’être le « meilleur rimeur » :

« J’aime changer d’intonation, de ton, entrer à fond dans un personnage, je trouve ça super intéressant. Il y a des rappeurs que j’admire beaucoup qui ne sont pas forcément très techniques […]. Un gars comme A$AP Rocky n’a pas des textes très intéressants mais son interprétation est trop folle. Dans mon entourage, je trouve que Nekfeu arrive de plus en plus à imprimer son identité »

On le savait, le titre de l’avant dernier morceau de Majesté (« Ego », prod. JeanJass) était trop évident pour qu’on tombe dans le panneau; une voix tellement gentillette qu’inquiétante accompagne la prod envoutante pour nous convaincre de sa perfection ; certainement un nouveau rôle pour le rappeur. Mais en essayant nous charmer (avec succès), n’est ce pas lui qui tente de se convaincre ? C’est peut-être pour ça qu’on n’écoute pas l’égotrip de Lomepal comme n’importe quel autre; au lieu d’être auto-complaisant, il taraude au contraire celui-là même qui tient la plume.  »Parler de mon couronnement c’est cool, alors pourquoi chercher de nouveaux thèmes me saoule autant » (« Solo », prod. VM The Don). Bien d’autres thèmes que son couronnement s’inscrivent effectivement dans Seigneur et Majesté, ou les survolent simplement. En creux, quitte à être pompeux, on croirait même retrouver quelques questions plus abstraites comme l’absurde camusien, l’impossibilité kantienne de connaitre les choses en soi, ou encore l’expression de la négativité de l’homme. Bien sûr, on n’entend jamais que ce qu’on veut entendre. On laissera néanmoins le principal intéressé conclure quant à ses réflexions tendant parfois vers la philosophie :

« Même sans avoir pris de cours, sans avoir lu les écrits des anciens, je crois qu’on peut parler de philosophie dès qu’on se pose une question et qu’on y réfléchit »

 

 

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Retrouvez Majesté en téléchargement sur iTunes

Lomepal sera en concert à la Maroquinerie (75020, Paris) le 10 juin prochain. Toutes les dates de sa tournée sur sa page Facebook.

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King Louie // Throw yo sets up

Après l’apothéose de Tony, King Louie nous revient avec une nouvelle mixtape intitulée Drilluminati III. Un projet sur lequel on retrouve une certaine diversité, mais qui comprend une nouvelle fois quelques morceaux brutaux aux sub-bass appuyées, catégorie dans laquelle le roi de Chicago est à son meilleur.

Cette fois-ci pas de Bobby Johnson ou de C-Sick à la production, c’est Ant Spittah qui se charge du gros banger de la mixtape avec Throw yo sets up.

L’interprétation de King Louie est toujours aussi forte. En s’appuyant sur sa voix éraillée, l’artiste navigue entre la rage et la complainte, arrachant ses émotions pour mieux nous les livrer en pâture.

 

Lex (De Kalhex) ressuscite Nujabes

Ça n’était pas le secret le mieux gardé de la galaxie : Lex, producteur et MC du groupe Kalhex, est un friand auditeur du regretté producteur et DJ japonais Nujabes, et possède des accointances poussées avec le pays du Soleil-Levant. Pour son nouveau projet, un deux titres disponible en digital et en vinyle édition limitée, le parisien s’entoure d’un des hommes de l’ombre du label légendaire Hydeout Productions, Segawa Tatsuya, qui a notamment produit avec Nujabes et Uyama Hiroto, pour quelques savantes notes de trompette.

« Blue Nile b​/​w Changing Child feat. Segawa Tatsuya », ça sort le 25 juin. Pas sur Akromégalie Records, où tu peux retrouver la discographie du groupe, mais sur le label Rockwell Product Shop. Ne tardez pas pour les copies physiques, puisque sur les 500 pièces, 200 seulement seront destinées à l’Europe, le reste sera pour nos veinards du Japon. Le premier titre est disponible à l’écoute ci-dessous, belle ambiance, influences assumées. Et une soudaine envie de redécouvrir les anthologies du génie japonais.

 

Towkio // Reflection

Le jeune chicagoan Towkio, membre de SaveMoney et comparse de Vic Mensa et Chance The Rapper, a sorti sa première mixtape, .Wav Theory, le mois dernier. Un condensé de joies et de peines, une intéressante funky-électro-pop rappée ou chantée, allant parfois vers la house ou l’abstract, pas vraiment dans les standards puristes hip-hop, mais tellement catchy et de bonne qualité que même les plus bornés bougent la tête et remuent en rythme.

Voici le visuel de « Reflection », produit par Kaytranada, titre house chanté, qui s’éloigne encore plus du reste que les autres morceaux de la mixtape, mais qui reste efficace comme jamais. Une fête, deux filles, de la coke, et une soirée qui peut vite partir en couille, pour résumer. Et si vous êtes curieux, je vous conseille vivement de jeter une esgourde sur .Wav Theory, au moins pour vous faire une idée.

A$AP Rocky // LSD

Une vidéo colorée et saturée tournée à Tokyo aux airs d’Enter The Void, un morceau psychédélique dans lequel A$AP Rocky chantonne la première partie, comme possédé et attiré par les brillantes lumières, puis se libère enfin pour déployer son flow, afin de retourner dans ce monde rempli de couleurs dans la dernière partie.

Une prise de risque assez inhabituelle pour Lord Flacko, qui nous sort encore une grosse frappe pour annoncer At.Long.Live.A$AP, dans les bacs le 2 juin. Un disque qu’on attend encore plus impatiemment, et pour la peine, on se refait cet autre extrait, avec Miguel, Mark Ronson et…Mr Rod Stewart.

Ghostface Killah annonce la suite de 12 Reasons To Die

Cette semaine, le compositeur Adrian Younge sortira Linear Labs : Los Angeles, une compilation remplies d’inédits et de collaborations. Parmi celles-ci, Laetitia Sadier, Bilal, ou le membre d’ATCQ Ali Shaheed Mohammed. Mais aussi un extrait inédit de la suite de l’excellent 12 Reasons To Die, album collaboratif avec Ghostface Killah sorti en 2013 aux ambiances noires, seventies et cinématographiques.

Et c’est avec deux autres membres du Wu-Tang Clan qu’ils redéploient la recette crasseuse du premier volume : Raekwon et RZA. Ecoutez « Return of the Savage » ci-dessous, rendez-vous début juillet pour 12 Reasons To Die II, en attendant qu’un réalisateur se mouille pour adapter ces opus ultra-imagés au cinéma.