Veerus ne rappe plus, il peint

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Vendredi 6 juin, nous nous pressons devant « La Péniche » , petite salle flottante lilloise d’une centaine de places, que nous apprécions particulièrement et où Veerus a souhaité faire la Release Party de son troisième EP. L’attente est conviviale et au sein du public impatient, les têtes sont connues. Les habitués sont au rendez-vous, en bons aficionados du MC dunkerquois. Il faut dire que nous l’attendions, ce mini-album ! 3 ans après le début de la trilogie entamée avec Nouvelle Aube, Veerus clôture le chapitre avec l’excellent « Minuit » , qu’il est venu défendre sur scène. 

Quelques jours après la sortie du clip « Les Etoiles »Veerus s’avère bien décidé à enfoncer le clou. Le show sera court mais efficace, devant un public éclectique et réactif, backant déjà ce nouveau texte. Quelques dédicaces plus tard, nous avons le champ libre pour questionner le jeune prince et lui livrer nos impressions.

ReapHit : Dans « Les Étoiles », une phrase nous a marqué : « Puis le rap assassina ma jeunesse ». Il y a pas mal d’interprétation possibles. Tu nous expliques ?

Veerus : J’ai toujours fait du rap depuis que je suis petit, à huit ou neuf ans je rappais déjà. Mais dès que je m’y suis mis sérieusement, scolairement ça m’a foutu en l’air. J’ai confiance en moi, et quand je fais un truc, je ne peux pas le faire à moitié. J’étais trop fan de rap… je n’ai pas pu en faire à moitié.

Dès que j’ai commencé à faire des morceaux, dès que les gens m’ont dit qu’ils appréciaient, que je devais continuer, j’ai commencé à croire en moi, et je n’ai donc pas suivi le chemin d’une scolarité traditionnelle. J’allais en cours, mais sans espoir, j’ai eu le bac histoire de l’avoir, sans en faire une priorité. Le rap a foutu en l’air mes études.

Mais au-delà de ça, le rap a grave influé sur ma personnalité. Je pense que c’est quand j’ai vraiment découvert le rap que ma personnalité s’est forgée, que mon coté mélancolique et cynique s’est développé. Ou du moins, le rap a peut être fait ressortir des trucs qui étaient déjà présents, mais que je n’exprimais pas forcément.

Tu évoques régulièrement l’écriture comme une évidence. Pour « faire du rap sérieusement » quel a été le déclic ? 

En fait, pendant longtemps, j’ai fait du rap pour rigoler. J’écrivais des textes sur des feuilles volantes, si je les perdais, je m’en foutais. Puis j’ai rencontré ma première équipe, Ogiz avec Laztek, Kooros, mon frère 1.8.7 et DJ Advance. Chez moi, il y avait un petit home studio, donc on se retrouvait et on enregistrait chez mes parents.
Parfois, ils me disaient : « Vas-y Veerus, fais un couplet » … là pour moi c’était le couplet de l’année, il fallait que je prouve ce que je savais faire. J’avais 15 ans, je voulais montrer que je n’étais pas nul et qu’ils n’allaient pas se foutre de ma gueule.

C’est cette envie de prouver ce dont j’étais capable qui a fait que j’ai commencé à écrire sérieusement. Quand j’ai commencé à impressionner ces mecs qui avaient dix ans de plus que moi, qu’ils m’ont dit « Putain t’es bon, tu m’as tué sur le morceau ! » , je me suis dit que je pouvais évoluer. Si j’arrivais à être au niveau de mon équipe, je ne devais avoir peur de personne. C’est à ce moment là aussi, que j’ai pris confiance en mon rap.

Tu déclarais que tu avais fait du rap parce que c’était plus facile que d’écrire un livre. C’est pour symboliser ce côté instinctif, ces textes écrits sans instrus, dont la vocation première n’étaient pas d’être rappés ?

Oui voilà, comme je te dis j’écris mes « flashs » , et les mots viennent tout seul. C’est pour cela que je commence « Avant que tout s’arrête » avec « Je gratte les yeux fixés au ciel, les mots viennent comme une évidence ». Comme si je ne regardais même pas ma feuille et que mon bras bougeait tout seul.

Mais à la base, j’écrivais les textes sans prods. Je connaissais très peu de beatmakers, et encore moins leurs univers, j’avais du mal à définir ce que j’aimais et ce que je n’aimais pas. J’étais un petit, donc je n’avais pas d’influence, je n’avais pas trop de cadre, du coup j’écrivais tous mes textes sans beats, et puis après je les calais sur des faces B, je les adaptais, je retirais des mots, etc.

A l’époque j’écrivais des textes, des trucs de deux pages, des soixante mesures qui ne s’arrêtaient jamais…et dont je ne savais pas vraiment si c’était un texte de rap. Si j’avais été dans une autre famille, j’aurais peut être écrit un livre, des nouvelles ou de la poésie, mais je suis tombé dans une famille avec un frère qui était déjà dans le rap, du coup ça a été logique de le suivre.

« Quand j’écoute une prod, j’ai des mots qui me viennent, et je me mets à écrire tout un texte en déclinant tout ce qu’ils m’évoquent. »
C’est ça qui t’a cadré dans un premier temps ? L’influence de ton frère ?

Ouais à fond. Mon frère m’a grave influencé, il écoutait du rap à fond dans sa chambre, il enregistrait les premiers clips de Tupac qui passaient à la télé, tout ces délires-là. Du coup, ça m’a plongé très tôt dans le truc, et c’est pour ça qu’aujourd’hui, quand je parle avec des anciens de rap, ils voient que je connais presque tout, et tout aussi bien qu’eux, parce que mon frère m’a apporté cette culture.

Tu disais que pour toi ton frère représentait le rap freestyle, l’improvisation, le coté impulsif, quand toi tu revendiques les textes et l’écriture. Deux opposés. Comment tu t’es nourri de ça ?

Avec mon frère, on nous dit souvent en rigolant qu’on est Lunatic. Lui c’est vraiment le coté mâle d’un Booba, son coté freestyle, il aime être vulgaire, percutant. Quand moi je suis sérieux et cadré comme un Ali, mon écriture est précise, millimétrée.

Il est dans le freestyle et l’instinct quand je suis dans la réflexion et l’émotion. J’ai toujours une idée en tête au début d’un texte. Quand j’écoute une prod, j’ai des mots qui me viennent. Je me dis « cette prod c’est des millions » et je me mets à écrire tout un texte avec ce mot en tête, en déclinant tout ce qu’il m’évoque.

C’est l’histoire d’un morceau comme « Œuvre d’art », quand j’ai écouté l’instru, je visualisais un peintre s’attardant sur des détails. Je me suis dit que c’était raffiné, et qu’il fallait que le morceau soit une œuvre d’art. Comme si je mettais des petits touches de pinceau, et qu’en me reculant, l’intégralité du tableau m’apparaissait. Si tu regardes de trop près une peinture, tu ne vas pas tout capter, mais dès que tu prends de la distance et que tu envisages l’œuvre dans son intégralité, tu comprends ce qu’elle représente. C’est ce que j’ai voulu exprimer sur le son, c’est ma technique d’écriture.

Sur ton premier projet, « Nouvelle Aube » tu n’as travaillé qu’avec un seul beatmaker, J.Kid. Est-ce que de la même manière, il t’a aidé à créer un univers et un personnage, à travers ses prods ? 

Ça m’a beaucoup aidé, oui. Surtout parce qu’il a su me mettre en confiance. Ma première équipe s’était disloquée, je n’étais plus qu’avec mon frère 1.8.7, il n’y avait plus vraiment de projets, plus d’endroits pour enregistrer, plus de perspectives d’avenir. C’est à ce moment là qu’on a rencontré J.Kid, mais il n’a pas tout de suite voulu collaborer.

En réalité, il ne voulait tout simplement pas donner ses prods à des rappeurs français. Il n’aimait pas les rappeurs français, parce qu’il avait l’image du MC vulgaire et bourré de clichés. Quand il m’a entendu, il a apprécié mes textes, parce que même si j’exprime un truc ghetto, je vais toujours essayer de le tourner d’une manière imagée et réfléchie. Du coup, il m’a proposé qu’on réalise un projet ensemble.

Je ne connaissais pas vraiment son univers, seulement quelques prods et donc une seule facette de sa musicalité. On a fait le projet, et humainement ça a été une rencontre de ouf. L’expression grand frère, pour moi s’applique à J.Kid. Je le considère vraiment comme tel, c’est une relation spéciale que j’ai avec lui, il m’a aidé à voir ce que je pouvais faire et quoi exploiter dans le rap sombre. Il m’a appris à toucher plus de monde dans mes morceaux, sans forcément en rajouter ni se travestir.

C’est grâce à J.Kid que j’ai pu faire mes morceaux les plus intimistes et les plus profonds, parce ce que je sais qu’il a la même vision des choses que moi, et parce que ses instrus sont chargées d’émotions, c’est la bande son d’un film tragique. J.Kid c’est la subtilité, la finesse, le genre de prod que tu vas écouter tout seul chez toi le soir avec ton casque.

Avec J.Kid, on fait beaucoup de morceaux nocturnes, en vrai. C’est pour ça qu’on a appelé ce projet « Minuit » d’ailleurs. On ne se voit quasiment que le soir et la nuit, dans la réflexion, le calme, je n’écris presque que la nuit de toute façon. Contrairement à plein de gens, je peux me forcer à écrire, mais c’est la nuit que j’ai ces « flashs » dont on parlait.

Une prod, je peux l’écouter 500 fois et la détester, mais la 501ème fois, je vais avoir un déclic, me dire « putain c’est ça qu’il fallait » et tout écrire d’un coup. La nuit c’est l’élément central de mes morceaux, pour moi elle a plein de facettes : c’est à la fois les tentations, les moments de solitude, de réflexion. Ça peut être le moment où tu te reposes, le calme, mais en même temps le chaos d’une boîte… ça représente tout pour moi, la nuit. La journée est bien plus banale, c’est moins concis, et ça représente moins bien mon univers.

« Je pense qu’il y a une partie de ton chemin qui est toute tracée,  mais aussi qu’il y a plusieurs manières de l’emprunter… »

On a l’impression sur l’ensemble de tes titres d’un rapport au temps particulier, presque obsessionnel. Et tu ne te places jamais dans le présent. Tu parles de ce que tu étais, de ce que tu vas devenir, mais jamais de ce que tu es. Comme en gestation, comme si l’inactivité, l’absence de mouvement t’angoissait…

Ouais c’est ça, exactement. Depuis que j’ai commencé le rap sérieusement, les gens me disent « continue tu vas réussir, tu as le temps, de toute façon t’es jeune ». Mais moi j’ai pas l’impression d’être jeune, on m’a toujours dit que j’étais trop mature, que je réfléchissais comme un vieux.

J’ai conscience que tant que tu essaies pas de faire les choses bien dès que tu es jeune, le temps passe trop vite. J’ai vu plein de gens se gâcher en se disant qu’ils avaient le temps. Se dire qu’on a le temps, c’est un piège. J’écris pas mal de textes en rapport à ça justement – « Les ex-espoirs finissent au PMU » – parce que c’est un truc que j’ai vu, et plus d’une fois. J’ai grandi avec mon frère de quinze ans mon aîné, j’ai toujours été le plus jeune de mes potes, du coup je vois l’évolution de la génération précédente, ceux qui n’ont pas vu le temps passer et qui finalement se retrouvent coincés. Leurs ambitions sont restées au stade d’ambition, et ils n’ont jamais vraiment eu les moyens de les concrétiser.

J’ai aussi du mal à me placer dans le présent parce qu’au moment ou j’écris, je ne sais pas quand je vais sortir le morceau. Ça sera peut être deux ans plus tard. Du coup, je ne peux pas me permettre de me placer dans un présent trop concret. Pour moi le présent n’existe pas dans mes textes. Entre le moment où je l’écris, celui où je l’enregistre et celui où tu l’entends, il y a déjà un décalage qu’on ne pourra pas combler, même si on court après le temps.

C’est paradoxal, car tu nous dis que tu ne veux pas perdre ton temps pour construire ton avenir, mais tu exploites également dans tes textes, le thème de la destinée.

C’est dû à mon rapport à la spiritualité je pense, sans parler de religion. Pour moi, quand on parle de destin, ça a une signification assez particulière. Je pense qu’il y a une partie de ton chemin qui est toute tracée, mais aussi qu’il y a plusieurs manières de l’emprunter. En résumé, il y a peut être quelque chose qui t’es destiné mais si tu ne t’en donnes pas les moyens, ça ne va pas te tomber dessus non plus.

Il y a des gens qui ont la « chance » de ne rien faire, et tout leur tombe dans la main. Mais c’est un sur combien ? C’est parce que je ne veux pas faire partie de ceux qui échouent que j’essaie de me donner les moyens de faire les choses. J’essaie de réfléchir et de me construire comme s’il était déjà trop tard, comme si j’étais déjà trop vieux. Je n’ai pas l’obsession de réussir à tout prix, mais j’ai l’obsession d’aller jusqu’au bout des choses, de ma vision des choses. Ce qui se passe ensuite est dans les mains de mon destin.

Tu parles de spiritualité. Le clip du morceau « Les Étoiles » se conclue par un proverbe soufi « Soit humble car tu es fait de boue, soit noble car tu es fait d’étoiles ». Pourquoi ce proverbe ?

Je ne savais pas du tout que c’était soufi. C’est des gens qui me l’ont dit à postériori, en me demandant si justement, j’étais soufi. Non, mais tu peux utiliser des haïku sans être japonais. Là c’est pareil.

En vrai cette phrase, c’est Beathoven, mon beatmaker, qui un jour était au cimetière et l’a vu inscrite sur une tombe. Elle lui est restée en tête, sans qu’il m’en parle. En parallèle, j’ai écrit « Les Etoiles » et un jour il est venu me dire que cette phrase l’obsédait. Il me l’a expliquée et ça collait grave au morceau, ça résume exactement tout ce que je pense. Être humble et en même temps être noble. Espiiem c’est mon pote, et je kiffe cette notion de Noble, c’est comme mon délire de jeune prince : sûr de moi sans être imbu de ma personne. Ce proverbe m’a vraiment paru intelligent et adapté à la situation. Mais ce n’est pas pour son affiliation soufi que je l’ai utilisé.

On pourrait voir un parallèle entre la tradition soufie et ton état d’esprit. Les univers sont assez proches. 

Ouais c’est clair, mais c’est quelque chose que j’ai découvert il y a peu. La poésie soufie, et même la poésie tout court, c’est quelque chose que je ne connaissais pas du tout. On m’a toujours dit que je faisais de la poésie, mais je n’en ai jamais lu. Donc je ne voyais pas pourquoi les gens comparait mon écriture à ça.

Quand j’ai découvert, j’ai compris qu’il y avait des idées communes, en tout cas une façon de construire les mots, il y a des images similaires. La culture soufie, au niveau des mots, c’est une culture très riche, donc ça ne m’étonne pas qu’à partir du moment où je donne de l’importance aux mots, on puisse établir un parallèle avec mes textes.

« Au football, quand tu mets un petit pont en une touche, c’est du génie pur, une étincelle. Moi j’écris à l’étincelle. »
Justement, tu dis que tu es particulièrement soucieux du mot et du verbe, et pourtant tu nous dis que tu n’as jamais lu de poésie, ou que tu n’étais pas spécialement attiré par la littérature. Comment t’es venu ce goût du mot, alors ? Par quel biais ?

J’en sais rien. Le pire c’est que je ne lis pas. Je ne vais pas raconter comme tous les rappeurs, que je lis beaucoup et que j’ai une grosse culture littéraire, je ne vais pas mentir, je ne lis pas. J’écoute presque que du rap américain, du coup le rap français, ça m’influence pas vraiment. Je ne regarde quasiment pas de films, presque pas de séries… je n’ai que le rap US et ma vie comme source d’inspiration. (rires)

Mais quand j’étais petit, j’ai su, très tôt, bien m’exprimer et j’ai toujours été fasciné et attiré par les bons orateurs. Et puis, j’ai eu la chance de grandir dans un quartier où on accordait tous de l’importance aux mots. On était des gros vanneurs, mais on voulait pas chambrer comme tout le monde avec des trucs bidons, on essayait de trouver des phrases originales, des mots percutants, en langage soutenu.

L’école de la vanne est une excellente école, et du coup à force de parler en langage soutenu pour rire, pour nous différencier, un jour tu te retrouves au bac ou à un entretien d’embauche, et c’est à ce moment là ou tu recraches tout le vocabulaire et la culture des mots que tu as assimilé, et tu te dis « putain ça me sert ! »

Tu définis ton écriture comme un don, c’est pour exprimer cette facilité à jouer avec les mots ?

C’est vrai que quand je parle de mon écriture, je dis souvent que c’est un don. Ce n’est pas pour paraître imbu de ma personne, un don, c’est quelque chose qui t’a été donné, qui est de l’ordre de l’inné. C’est la différence avec quelque chose que tu travailles, moi je ne me suis jamais forcé à travailler mon écriture, à écrire de telle ou telle manière, c’est quelque chose qui est venu naturellement.

Je n’aime pas réfléchir quand j’écris parce qu’à partir du moment où tu réfléchis, tu as des chances de dénaturer ta pensée première. J’aime beaucoup le premier jet. C’est exactement comme la première touche de balle au football, quand tu mets un petit pont en une touche au gars, c’est du génie pur, une étincelle. Moi j’écris à l’étincelle.

On peut rapprocher ça d’un autre thème récurrent chez toi : la liberté. La liberté artistique, stylistique et textuelle. Ce besoin de liberté, l’écriture t’aide à le concrétiser ?

Clairement ! Tous mes potes se lèvent le matin pour allez au taf, moi je reste chez moi et j’écris : voila ma liberté ! J’ai toujours considéré le rap et la musique comme un métier. Je suis un rappeur, c’est défini, c’est arrêté.

On parlait tout à l’heure d’assassiner ma jeunesse, j’ai toujours su que je ne voudrais jamais d’une vie rangée. Gagner un salaire fixe par mois, calculer ton budget, loisirs compris. Je respecte à fond les gens qui ont le courage de faire ça, mais moi, non seulement je ne suis pas assez courageux, mais j’ai toujours voulu écrire « ma propre histoire », ou du moins choisir mes chaînes. Même si il y a plein d’aspects négatifs dans le rap, je préfère faire un truc pour lequel je prends du plaisir, et où j’ai l’impression de servir à quelque chose, et d’apporter quelque chose aux gens. La liberté m’obsède, mais je sais que je n’arriverai jamais à l’atteindre, donc quitte à ne pas être vraiment libre, je préfère être emprisonné par mes propres chaines. « Maître de mon échec plutôt qu’esclave de ma réussite« 

Tu nous décrivais ton écriture comme des flashs, des images, des évidences qui te viennent en tête. Tu ne fais pas souvent de références aux anciens, pourtant on pourrait rapprocher ta technique d’écriture avec celle de Ill des X.Men : mélanger la symbolique au concret.

Oui, c’est quelque chose que j’adore, mais c’est présent même dans ma façon de parler. On discutait tout à l’heure d’école de la vanne, quand je vais charrier quelqu’un je vais toujours chercher l’originalité, fuir les références évidentes, être marrant, mais subtil.

Et ce sens de l’image, c’est chez les X.Men qu’il m’a le plus frappé, c’est sûr : « J’roule malgré la pression comme un bus rempli » , c’est simple mais tu vois direct où il veut en venir, l’image est concrète, réelle. C’est évident que ce style d’écriture m’a influencé, consciemment ou non.

Je dis « Je ne rappe plus, je peins » [« Œuvres d’Art », ndlr], parce que pour moi le rap c’est des images. Pour que je choisisse une instru, il faut qu’elle m’évoque un mot et une image. Tel instru pour moi va être rouge, ça va être le feu, et faut tout brûler sur ce beat, une autre va m’évoquer la neige, c’est froid et doux…j’ai vraiment un rapport aux images très particulier.

C’est pour ça que pendant longtemps, j’ai eu du mal à faire des clips, quand tu n’as pas les moyens de faire ce que tu veux, c’est dur. J’ai des morceaux très abstraits, du coup si je loupe la mise en image, ils peuvent vite devenir hermétiques pour les gens. Quand je dis « j’provoque la paranoïa comme l’œil et la pyramide » [ « Avant que tout s’arrête », ndlr ], les esprits avertis vont comprendre où je veux aller, mais un mec lambda va se dire « wesh, c’est un illuminati ? » . Une mauvaise mise en image, et c’est mon univers qui est mal interprété, il y a un risque énorme, surtout à mon niveau.

  »Pour Minuit, j’ai voulu faire quelque chose de différent, dans un univers un peu plus synthétique, plus trap. »
Revenons sur un terrain plus concret, tu as posé avec AKH sur la CamouflageMixtape. On sait que c’est un de tes rappeurs fétiches.

Samm m’a invité à Marseille quelques jours, on a fait quelques morceaux, notamment pour l’album de Coloquinte qui arrive, j’ai pu rencontrer Buddah Kriss qui était déjà mon grand pote du net. J’ai croisé pas mal de gens, dont AKH. Et oui bien sûr, c’est un mec qui m’a marqué de fou dans ma jeunesse.

De toutes façons, depuis que je suis petit, j’ai un top 5 de mes rappeurs préférés et il ne changera jamais c’est : Akhenaton, LinoHifiDany Dan et Ill. Akhenaton dans sa narration c’est un dingue, c’est une des personnes qui m’a fait le plus me remettre en question.

A 15 ans, j’allais courir avec « Quand ça se disperse » , et encore une fois quand je dis « Le rap assassina ma jeunesse », c’est aussi que le rap m’a fait me sentir différent des autres. Un de mes proverbes préférés c’est « Bienheureux les simples d’esprit » : le bonheur dans l’ignorance. Moi à 15 ans, grâce à ce genre de titre, j’avais déjà l’impression de comprendre certaines choses, certains rouages de la société, j’étais déjà blasé…

Et des morceaux comme « Quand ça se disperse » m’ont à la fois démoralisés, et fait comprendre que le rap était fait pour moi. J’avais l’impression que je n’avais pas l’âge pour tout comprendre, mais quand j’écoutais le morceau, ça devenait limpide. La force d’AKH c’est qu’en deux phrases, il te résume 10 ans de vie. C’est un des rares rappeurs français où plus j’écoute ses titres, plus je les trouve actuels. « Quand ça se disperse » ou « Ecœuré » ou « Paese« , « Mon texte le savon« …plus tu les écoutes, plus tu les comprends, plus ça te touche, et plus tu te dis que le mec avait 15 ans d’avance. Qu’il avait déjà compris ce que toi tu viens seulement de réaliser. Faut vivre pour comprendre, si tu ne vis pas les choses dont il parle, c’est juste des mots.

Tu nous parles un peu des featurings de Minuit ? On a l’impression que ce ne sont que des gens que tu apprécies humainement.

C’est que des potes. Vraiment. Le seul que je ne connaissais pas vraiment c’est Nicolas Baudino, le saxophoniste qui est un ami de Tismé (Unno). Espiiem, c’est un mec que j’ai rencontré il y a 2 ans sur un concert, pas mal de gens m’avaient déjà dit que je leur faisais penser à lui, autant physiquement que dans l’univers, sur la spiritualité, dans le délire Noble etc… et quand je l’ai rencontré, c’était limite comme si on se connaissait, une très bonne rencontre. Alpha Wann, c’est comme si on se connaissait depuis 20 ans, et Mr Maleek roule avec Jay Fly.

Pour ce qui est de Perso, avant même de faire un feat avec lui, on hallucinait avec Alpha en écoutant ses morceaux, c’est un mec que je respecte à mort, et bien trop sous-estimé, les gens ne comprennent même pas à quel point il est fort. Ron Brice c’est aussi une bonne rencontre, on se parlait depuis un moment sur le net, un mec golri.

C’est vraiment des gens que j’avais envie d’avoir sur ce projet. J’ai construit Minuit autour d’un petit effectif, des individualités que j’apprécie, que je respecte, et chacun a apporté sa pierre à l’édifice que ce soit pour les beats, les chœurs, la technique ou  l’infographie.

Tu avais sorti deux EP’s en téléchargement gratuit , pour Minuit tu choisis le mini-album. Pourquoi ce format hybride ?

J’avais commencé un EP, j’ai tout effacé, et tout recommencé à zéro, c’est ce qui explique que ça ait pris un peu plus de temps d’ailleurs. Lorsque j’ai fait écouter la maquette de Minuit à mes proches, ils m’ont dit « mais c’est un album en fait ! » Ça décrit une nuit, il y a des morceaux banger, d’autres plus calmes, des feats, des passages musicaux, des moments de réflexions, des punchs, il y a un peu de tout, du coup c’est un album.

Je ne voulais pas utiliser l’appellation « album » pour ne pas dénaturer le mot. Pour moi, un premier album c’est sacré, et c’est le condensé de tout ce que tu as vécu. Et puis là 10 titres, c’est léger, j’aurais pu mettre une intro, outro, interlude, j’étais à 13 tracks, et c’était bon, mais j’ai préféré faire 10 titres, que j’espère de qualité, plutôt que de m’éparpiller et faire du remplissage. Et puis mon album je l’ai déjà en tête, j’ai une idée précise de tout ce que je veux faire.

Concrètement, c’est Espiiem qui m’a donné l’idée. Souvent les gens copient et en ont honte, moi je lui ai dit cash que son format m’inspirait. Haute Voltige est pour moi le meilleur projet rap français sorti récemment, c’est complet, c’est versatile, tout terrain, super efficace, c’est ça que j’ai voulu reproduire. C’est le format qui m’a paru le plus adapté, je suis à mis chemin entre le MC inconnu et la gars connu, il fallait que je me présente d’une manière complète, mais sans donner toutes mes cartouches non plus.

C’est aussi le dernier chapitre de ta trilogie qui dure le temps d’une journée (Nouvelle Aube – APEX – Minuit). Tu avais ce concept construit dès le départ ?

Oui, j’avais l’idée de faire une trilogie dès Nouvelle Aube. L’idée m’est venue grâce à la série Day Break, c’est un mec qui tous les matins se réveille à la même heure et recommence sa journée. Petit à petit, il apprend de ses erreurs et change le cours de sa journée et des événements qu’il va rencontrer. Quand on parlait du rapport au temps et au destin tout à l’heure, c’est exactement ça. Le mec dans la série comprend que si il marche à 3 km/h dans la rue au lieu de 6km/h, ça va changer toute la suite de sa journée. Ça rejoint l’idée que les plus petits éléments peuvent avoir un impact énorme sur le cours d’une vie. C’est ça qui m’a influencé, et qui m’a poussé à construire ce concept de journée.

Je savais déjà que je voulais faire une trilogie, mais je n’avais pas de fil conducteur, de titres, ni la construction musicale. J’ai commencé Nouvelle Aube avec J.Kid comme on le disait tout à l’heure, pour APEX j’ai voulu construire quelque chose de plus soulful, je voulais quelque chose de plus percutant, et pour Minuit j’ai voulu faire quelque chose d’encore différent, dans un univers un peu plus synthétique, plus trap.

Avec ce que j’écoute, c’était naturel de vouloir m’essayer dans ce registre, et Ikaz m’a conseillé de me lancer, il pensait qu’avec ma voix grave, j’allais bien couvrir l’instru. L’avantage avec la trap, c’est que les instrus sont assez vides, du coup ta voix à le champ libre pour la remplir.

On a essayé avec « Avant que tout s’arrête » et sur « Les Etoiles », Ikaz a kiffé et voulait créer Minuit exclusivement autour de ces sonorités, mais la transition aurait été trop brutale, et ça m’imposait un concept autour d’un esprit « moderne » . J’ai voulu un compromis entre musicalité et modernité, et je pense que ça me définit bien. Entre le futur et la nostalgie du passé.

« Un jour on m’a dit : « tu peux toujours changer la forme tant que le fond reste honnête ». C’est quelque chose que j’ai toujours en tête »
C’est assez paradoxal : tu exploites l’univers de la nuit, et tu délaisses en même temps une certaine mélancolie pour faire quelque chose de plus percutant…

Tout dépend comment tu vois la nuit. Pour moi, la nuit c’est plein de choses. La nuit est très large en interprétation, c’est pour ça que l’EP brasse des influences très larges. La nuit, ça peut être les boîtes et la fête, ou les soirées que tu passes juste avec un pote à parler. Il y a les gens qui taffent de nuit, ceux qui restent seuls. Pour ma part, j’ai toujours pensé que c’était la nuit que l’on avait les meilleurs discussions…

J’ai donc essayé de faire un panel de toutes les situations, de tous les états d’esprit dans lequel tu peux te retrouver passé minuit. Je pense que ce projet est beaucoup plus diversifié, parce que j’ai essayé de dépeindre les différentes facettes de la nuit, et de les retranscrire au mieux musicalement. Mais tu n’as pas totalement tort, et je me suis demandé en finalisant le projet si les gens allaient avoir le même ressenti, la même vision de la nuit, et donc « comprendre » le projet. Peut-être que les gens ne le percevront pas tous comme moi, mais c’est un parti pris.

La cohérence de ton univers et de tes projets passe aussi par tout un tas de petits détails.

Oui, j’essaie vraiment de garder un maximum de cohérence dans le concept, même dans les couleurs des clips. Sur « Les Etoiles » par exemple, on a utilisé un bleu très froid, un rouge très vif et un jaune…lampadaire. Comme la trilogie ne dure qu’une journée, on a aussi essayé de travailler sur un concept cyclique. Dans le livret de Minuit par exemple, j’ai mis une phrase de l’intro de Nouvelle Aube. Le livret, qui est la finalité du dernier projet de la trilogie, te renvoie donc directement au début de l’histoire. Les titres des morceaux également, forment des phrases approximatives – Minuit, les étoiles crack avant que tout s’arrête, hier encore les œuvres d’art changent les choses, une dernière fois mes premiers pas – Enfin bref, on s’est bien pris la tête ! (rires)

Pourquoi avoir décidé de le sortir en physique ?

Ça me semblait important pour fermer la trilogie de proposer un exemplaire physique, de proposer un objet aux gens, leur donner du concret. Et puis, rien que pour pouvoir faire des dédicaces aux gens qui prennent le temps de venir me voir, d’acheter le mini-album, pour qu’ils puissent repartir en s’étant approprié le disque.

Les gens m’ont beaucoup réclamé du physique sur les deux premiers projets, même en petite quantité, donc on s’est lancé dans le pressage pour celui-là. Et puis, on a aussi fait ça pour marquer une étape, une évolution.

Sur ce projet, on a travaillé en équipe, on a tout géré nous-même, que ce soit le pressage, le mix, le mastering, le site web, trouver des dates, on a été maîtres de tout, du début à la fin. Et c’est aussi une grosse étape de développement humain, de voir que tu es capable de faire ton truc tout seul par tes propres moyens, de se rendre compte que tu n’as pas besoin de déléguer quoi que ce soit, de confier ton projet à des tierces personnes pour arriver à des résultats concrets. Je suis un grand adepte de entrepreneuriat et du do it yourself.

Avec Minuit, on a cherché à se professionnaliser, les deux premiers EP’s étaient faits dans la débrouille la plus totale, l’artisanat local. Avec le mini-album, on a commencé à voir une autre dimension. Comment on pressait un CD, comment on gérait une distrib, c’est quelque chose que je n’avais jamais fait et que j’ai voulu comprendre. On s’est impliqué dans toutes les étapes de création, parce que quand tu comprends ton business, tu le contrôles. J’ai donc voulu comprendre et être maître de mon projet.

Le titre de l’album de L’Entourage est parfait pour ça, Jeunes entrepreneurs, c’est exactement ça. On est toute une nouvelle génération d’artistes, Espiiem, Alpha, BurbigoNemir, moi-même et d’autres, avec la même volonté de se construire, de se développer.  Se servir de ce « don » pour faire plus, mieux réussir, que ce à quoi la société prédestinait. Pour ma part, ça ne sera pas forcément dans l’artistique, ça peut être dans plein de domaines différents.

Qu’est-ce que tu attends concrètement d’un projet comme Minuit ? Quelles étapes, quelles évolutions ? 

Un jour, Léon (Jay Fly) m’a dit, tu peux toujours changer la forme tant que le fond reste honnête. C’est quelque chose qui m’est resté en tête pour la construction de Minuit.

Je n’ai aucun regret, je suis fier du projet et on verra ce qui se passera, je ne me prends pas la tête. Je suis très productif, j’ai déjà pas mal de textes, donc je vais sûrement occuper un peu plus le terrain. Minuit, c’est une étape de transition vers une évolution musicale, sans que le personnage et l’ambiance changent.

A partir de la rentrée, on aimerait pouvoir défendre ce projet sur scène. Mais pas n’importe comment. Je privilégie la qualité à la quantité.

Et par ailleurs, comme je te disais tout à l’heure, il y a d’autres facettes de la musique que j’ai envie d’explorer : aider des gens, manager des artistes ou même écrire pour les autres, pourquoi pas ? Depuis que j’ai commencé le rap, c’est une idée que j’ai. Je sais que je vais le faire au moment où ça viendra. D’autant plus qu’on me parle plus de mon écriture que de mon flow. Donc pourquoi ne pas m’en servir ? Je voudrais écrire pour des chanteurs, pas pour des rappeurs, ça me permettrait de sortir de ce monde-là.

Donc oui, c’est une évolution, c’est un facteur qui va déterminer la suite. J’ai plein de choses qui vont arriver. Et puis j’ai eu des bons retours sur les précédents EP’s. Il m’est arrivé des choses qui ne me seraient jamais arrivées sans ces deux projets. Et même encore aujourd’hui, au niveau des rencontres humaines, je suis fier du parcours.

Ton projet d’album… qu’est-ce que tu as en tête ?

J’ai une idée très précise de ce que je veux faire pour mon premier album, que ce soit pour la pochette, le titre, j’ai déjà des morceaux. Mais je ne veux pas le jeter à l’eau. Je pense qu’un premier album doit sortir au moment où on t’attend. D’autant plus que c’est un concept qui me tient à cœur, et que j’ai en tête depuis longtemps. Ce sera un univers dans lequel tu rentres du premier au dernier morceau, avec une couleur qui, à ma connaissance, n’a pas encore été exploitée…

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