Rien que des héros dans le Retro de X

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« T’as vu le métro aérien c’est le même qu’à Toulouse gros ! », Retro X et sa bande ont débarqué à Rennes… Pas le temps de visiter, direction le plug – l’appartement à motif d’une connaissance. C’est lui qui a organisé le concert avec Sahara Hardcore Records, le label, et qui héberge tout ce beau monde. « Vous dormirez sur le canapé, ça vous va ? Pas de soucis. » Ça porte du Versace mais ça continue de squatter les canapés, tant mieux. On s’y attendait, la lean vient très vite remplir les cups. Il faut dire qu’une partie de l’équipe est revenue des Etats-Unis, avec dans les valises, la recette originelle.
Une fois évacuées des balances tardives et enfumées, on peut enfin interroger Retro. Face à nos yeux inquiets de son état léthargique, il nous avait prévenu « même mort on la fera l’interview. » On l’a donc faite.
Déjà je voudrais clarifier ce qu’est le lifestyle Digi, comment on le devient et comment on se comporte en tant que digi boy ?

Rester Digi, c’est rester simple. Prendre ce que tu vis tous les jours et en faire quelque chose de spécial.

C’est quoi ton rapport à internet en tant que rappeur digital, toi qui a fait tes premières armes sur Soundcloud ?

Internet, surtout au début, ça m’a permis de me faire écouter, sans avoir qui que ce soit derrière moi. J’ai pu sortir de la musique sans me poser de questions. Ce qui avant restait chez toi et maintenant accessible partout.

C’est quoi du coup d’un point de vue musical, l’émo-drill dont tu revendiques la création et dont tu as abondé SoundCloud?

C’est un mélange de musique émotive et de drill, la musique de Chicago. C’est celle que j’écoute depuis longtemps. J’écoute beaucoup Evil Pimp, de devil shit, et j’ai insufflé là-dedans mes émotions.

Tu emploies souvent le terme Etho. Un peu comme un gimmick qui se rapprocherait de ton blaze. Ca veut dire quoi ? Tu l’emploies dans sa définition de sentiment ?

En vrai, quand je dis « Etho » à la base c’est le diminutif de « Retro ». Ça signifie pas forcément quelque chose, c’est mon gimmick.

Tu penses qu’aujourd’hui il y a quelque chose de l’ordre d’un renouveau dans le rap avec l’expression du sentiment ? Que le rappeur se permet désormais davantage de vider son sac, d’épancher son cœur et de l’assumer ?

Ouais c’est clair et je trouve que c’est bien ! Ça faisait trop longtemps qu’on entendait le même rap et on commençait à connaître la chanson… J’aime quand les rappeurs parlent d’autres choses. Je critique le rap de personne mais c’est quand ça raconte quelque chose de nouveau que je trouve ça intéressant. Mais après ça veut pas non plus dire qu’il faut arriver et parler que d’amour, se la raconter genre « je suis un grand sentimental ». Simplement je trouve que les rappeurs parlent vrai, pour une fois.

Il y a un côté très dépressif dans ta musique. Notamment du fait de la diction. Parfois tu articules peu et parle vite. C’est alimenté par une ambiance disons très opiacée. Tu penses que le processus créatif c’est un truc qui puise dans la noirceur, la douleur ?

Moi je ne pense pas avoir une douleur plus grosse que les autres. Et dans ma musique j’essaye de rester honnête envers moi-même, de ne pas inventer ce que je raconte. Ce que je veux c’est dire au max ce que je ressens, sans langue de bois.

Est-ce que du coup la création ça sauve et ça permet d’atteindre une certaine quiétude, une forme de lumière ?

La musique ça me sauve. Je me dis aussi que j’aurais pu faire autre chose, que j’aurais surement dû faire autre chose si elle n’avait pas été là. La musique ça me permet de me focaliser sur quelque chose de sérieux. Ça me permet de devenir une personne bien, celle que je serai dans le futur. En restant focus, j’évite les problèmes.

Tu as fait ton entrée dans le rap par le biais de ton oncle qui était producteur et taffait avec le Secteur Ä. Tu peux revenir là-dessus et sur l’importance de son aide dans les débuts de ta carrière ?

Mon oncle, Paul Gatse, travaillait avec le Secteur Ä ouais. Après il a pas été derrière moi tu vois. Mais c’est grâce à lui que j’ai pu découvrir le rap, c’est lui qui m’en a fait écouter. Aujourd’hui d’ailleurs il a encore un label à Sarcelle, Nord Label Record. Donc c’est lui qui m’a transmis les bases mais je me suis fait tout seul ensuite. C’est que dernièrement qu’il a capté que je faisais du rap… Et qu’il m’a validé.

Tu as été auditeur de rap français mais aussi d’autres styles de musique. Si tu devais définir Retro X, tu dirais qu’il est la somme de quels artistes, quelles influences ?

Je pourrais pas résumer Retro X avec d’autres artistes. Je trouve que ce qu’on fait c’est vraiment différent et novateur. Par rapport à ce qui s’est fait ou à ce qui se fait. Ce qui m’intéresse c’est de toucher les gens. J’écoute tous les genres de musiques et j’essaye de chercher partout ce qui m’a touché moi pour ensuite le transmettre au public, à ma manière.

Je me souviens d’un post sur internet qui disait que « Rayon X ne faisait et ne ferait jamais partie de la Secte ». C’était quoi vos relations pour qu’ils soient obligés de démentir que tu faisais partie du 667 de manière aussi virulente ?

Cette histoire moi je sais pas d’où elle sort… Faudrait leur demander. J’ai jamais eu de soucis avec eux. J’essaye juste de faire mon chemin, de rouler avec mes gars. Après, faut pas se mentir, il y a pu avoir confusion parce que je travaille avec Jorrdee et Lala. C’est des gens que j’aime beaucoup et peut être qu’au sein de leur groupe il y a eu des mésententes à mon sujet. Mais moi je reste dans le Digi, j’serai toujours dans le Digi.
Mais bon tu sais comment c’est en 2018, les gens mettent des statuts et ensuite ça va vite. Ils font ce qu’ils veulent, nous on n’est pas là pour faire la guerre, on est des mecs cool. Les chamailleries je comprends mais faut laisser tomber. Ils font de la bonne musique et elle est respectée par beaucoup de gens qui m’écoutent, alors moi je les respecte.

Il y a un projet qui est annoncé et attendu depuis un moment maintenant c’est ton EP commun avec Lala que tu évoquais. On a eu un premier extrait, Djinn puis plus rien. C’en est où ?

Avec Lala on se voit souvent en concert mais elle habite à Londres et moi à Toulouse donc on a du mal à se capter pour vraiment bosser. On a déjà fait des morceaux à distance mais là on aimerait être ensemble pour faire du son. On va trouver le temps, il est question que de ça… Mais une chose est sûre, ça arrive !

Tu penses quoi de l’article qui est sorti chez Booska P disant que la scène rap SoundCloud n’existait pas en France, au contraire des Etats-Unis ?

Je pense qu’ils sont pommés et qu’ils le sont depuis un moment. Les types qui racontent ça sont claqués. Après je veux pas balancer sur Booska P, ils m’ont jamais contacté, je les ai jamais contacté. Mais ce qu’ils ont dit sur les artistes Soundcloud c’est claqué. En France on est plein à y faire des vues, le RTT Clan, Gouap tous ces gens sont écoutés et personne n’en parle.

Vous seriez trop en avance ?

Personne n’est en avance, c’est qu’ils nous prennent pour des rigolos. On ne dit pas ce qu’ils voudraient entendre et donc on n’est pas pris au sérieux. Tous les jours y a des gens qui mettent des sons sur Soundcloud… La question qu’ils devraient se poser c’est pourquoi aux Etats-Unis y a des gens qui pètent sur Soundcloud et pas en France. Ils devraient inverser les rôles, c’est leur faute si ils ne pètent pas. Ils connaissent pas parce qu’ils ne savent pas regarder. Je trouve qu’on n’est pas assez médiatisés alors que c’est nous qui faisons le plus de scènes. Ils sont dans leurs trucs, dans les bacs tout ça. Mais notre musique arrive et ça va changer. Ceux qui ne voudront pas se mettre à la page devront la tourner.

Si y a des gens qui sont dépassés c’est qu’on arrive à un tournant pour le rap ?

Je pense que ce qui va changer le rap est déjà là, on est déjà là ! Y a des connexions partout en Europe via des plateformes où les gens n’allaient pas avant…

Il y a un article, sorti chez les copains de Yard, qui disait récemment  que ce qui manque au rap (et à l’UE) serait un projet européen, qu’on assiste à l’émergence d’une scène européenne. Tu penses que c’est votre génération qui va construire ça ?

Ce serait trop intéressant, trop de connexions à faire ! En Allemagne j’ai mes gars des 102 Boyz, à Amsterdam y a les SMIB avec Ray Fuego, en Angleterre y a 67 qui sont chauds… C’est en train de se faire !

Comment tu conçois la prise de drogue dans le rap ? Toi c’est quelque chose que tu revendiques dans tes sons comme dans ton imagerie mais c’est aussi quelque chose qui a longtemps été, hypocritement, dénoncé par les rappeurs.

Personnellement j’en ai rien à foutre. Le jugement d’autrui ne m’intéresse pas. J’essaye juste de ne pas être trop extrême parce que des gens de ma famille peuvent regarder ce que je fais. J’ai pas envie d’avoir cette image de drogué. Mais ma musique est authentique. Si je dis « j’ai pris ça », c’est que je l’ai pris. Je ne vais pas m’inventer une vie pour punchliner. Ça ne veut pas dire que c’est ce que je veux mettre ça en avant. Je fais dans la musique, pas dans la drogue.

Tu sors un album qui s’intitule Digi 3 Heroes dans lequel tu fais une multitude de références à des personnages de films ou des séries, à des sportifs…. donc ma question logique est, qui sont tes héros ?

Mon héros c’est ma mère. J’essaye de m’inspirer au max de sa force de caractère. Mes potes sont aussi mes héros. En fait je crois que tous les gens qui sont obligés de vivre dans la société, qui y survivent, sont des héros. J’aime les gens qui sont simples et humbles, ce sont eux les héros dans le Digi.

Je crois aussi qu’il y a une volonté d’humaniser les héros, de leur enlever le costume Marvel. Ça veut dire quoi pour toi ?

Le héros c’est le mec à qui il arrive des galères et qui les surmonte. Se sortir de problèmes de thunes, revenir d’un séjour en HP, c’est ça ma définition de l’héroïsme. Les héros ils le sont dans leur quotidien.

J’ai l’impression que tu as passé un cap avec cet album. Que tu es sorti de la grotte rappeur soundcloud pour t’ouvrir à quelque chose de plus pop, plus accessible aussi. C’était une volonté de ta part ?

Ma volonté c’est que ça touche plus de monde donc je m’ouvre et il faut que je continue à le faire. Je dois aussi apprendre beaucoup encore, notamment en musicalité. Mon public doit comprendre qu’il doit s’attendre à tout avec moi. En bien comme en mal. La musique c’est mon lifestyle et c’est expérimental chaque jour.

Rolex, Maserati, Subaru… C’est quoi, t’as toujours eu le goût du luxe, c’est pour l’imagerie jeune riche ou bien tu veux ce que tu n’as jamais eu ?

J’ai les crocs et je veux ce que j’ai jamais eu c’est certain. Ça me fascine pas mais si avec mes gars on peut flexer avec ça… Déjà qu’on flex avec ce qu’on a, avec rien, si on avait ces shits ce serait que mieux !

Y a toute une partie acoustique maintenant dans les prods sur lesquelles tu poses, notamment avec le groupe Spiud. A terme tu t’imagines pouvoir jouer en concert avec des musiciens ?

Moi il y a quelqu’un qui est dans ce délire là et qui me fascine c’est Tricky. Comme je ne veux pas m’enfermer dans la bulle du rap, je me dis que je suis ouvert à beaucoup de choses dans la musique. Donc pourquoi pas faire ce genre délire, être avec de vrais musiciens !

Ce truc un peu digi-boys band, c’est l’avenir de Retro X ?

Rires. Un digi-boys band non, mais on va essayer de rendre le Digi toujours un peu plus musical en tout cas. Ce que je veux c’est faire de la musique et en être fier dans le monde, pas que en France.

Tous les crédits photos vont au vidéaste de Retro X, Nezis – Cyka Vision. On garde un œil sur tes objectifs poteau, merci et à la prochaine !

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Théo

Théo

Sorti des champs où la rue râle, j'arpente maintenant le bitume avec une plume. Etudie le journalisme avec le rap comme obsession, laisse un peu de la littérature et beaucoup de politique dans mon sillon.
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