Disiz – Pilules, petits coeurs et musique d’ordinateur

In Interviews by Florian ReapHit Comments

Mai dernier, Disiz passe à l’Aéronef de Lille, et toute la ville est au courant, les rues de la capitale du Nord sont placardées aux couleurs de Translucide, le dernier projet en date de l’ex-Peste. Véritablement curieux de rencontrer le personnage et son public, nous nous organisons pour une interview. Ce sera 15 minutes, pas une de plus, qui nous seront accordées. Difficile de faire le tour d’un personnage au parcours si complexe en si peu de temps. Une conférence est organisée avec des lycéens de la région avant notre rencontre, de quoi avoir des infos intéressantes sans se fouler, nous décidons d’y assister. Après s’être posés les bonnes questions – « Tu le connais Booba ? » – les lycéens nous laissent pour une interview chronométrée. 3,2,1… Top.

Du Poisson rouge à Translucide, il y a une sacrée différence musicale, surtout au niveau des thèmes abordés. Quel a été le cheminement, à travers les rencontres et les opportunités, qui t’ont amené jusque là ?

Disiz : Pour moi, il n’y a pas de différences de thèmes, je parle des mêmes choses de Poisson rouge à Translucide, à savoir à la fois des thèmes métaphysiques sur ma place dans le monde, mon mal-être ou ma joie, mais aussi un regard sur la société et l’époque dans lesquelles je vis. A la différence que dans Poisson rouge j’ai une vision d’un mec de 19 ans, aujourd’hui j’ai la vision d’un trentenaire. Mais sinon, je pense que je parle de la même chose.

Tu disais que les chansons de rap ne devaient pas s’arrêter à la définition classique et un peu étriquée du genre, et tu as toujours porté ça avec des titres comme « MC Lagaf«  . Actuellement, comment définirais-tu le rap que tu aimes faire, et surtout, quel public as tu envie de toucher à travers ça ?

Je ne vise pas de public en particulier, le rap que je fais, c’est un rap curieux, un rap qui prend des risques, un rap moderne qui s’autorise à piocher dans pleins de musique et inspirations que j’ai.  Mais je ne vise pas de public en particulier, même si par certains textes, j’aimerais pousser certaines mentalités de quartier qui desservent les quartiers populaires à évoluer. J’aimerais toucher plus de ces jeunes pour qu’ils arrêtent de se construire dans un univers négatif.

C’est ce que tu exprimais au moment des émeutes, dans le célèbre épisode de Tracks où tu es confronté à Ekoué et Joey Starr

Oui.

Très bien… très bien…. Bon… tu as de plus en plus de sonorités électroniques, au-delà de la tendance générale, comment es-tu arrivé à vouloir les exploiter ?

En fait ça fait déjà longtemps que je fais ça, depuis Rouge à Lèvres, je n’ai pas attendu que ça marche aujourd’hui pour m’y intéresser, ça m’a toujours parlé. Et pour moi, la musique électronique et le rap c’est la même chose, tu fais ça avec des machines. C’est juste une histoire de tempo et de texture de son qu’on va choisir. Mais c’est toujours de la musique électronique.

Tu penses qu’aujourd’hui les gens sont plus réceptifs aux sonorités électroniques qu’à l’époque des Rouges à lèvres, qu’ils recherchent ces sonorités plutôt qu’un boom-bap sans surprise ?

C’est possible effectivement que ces sonorités se soient imposées dans le paysage musical. On en entend même dans la pub. Mais pour le coup, moi j’ai envie de revenir à quelque chose de plus simple, de plus minimaliste, et je pense que mon prochain album sera très boom-bap justement. Pas que boom-bap bien sur, parce que l’imaginaire 90′ est vite chiant, faire ça aujourd’hui c’est oublier les quinze ans de musique qui ont suivi.

« Je ne me suis pas sorti de la case du rappeur rigolo pour rentrer dans la case du rappeur intello. Ce serait complètement idiot. »
Dans Disiz The End, tu disais « On m’a infantilisé » , et c’est une des raisons qui à l’époque te pousse à arrêter. Qu’est ce qui t’a poussé à revenir, et surtout, qu’est ce que tu as fait pour éviter de te retrouver à nouveau dans ces travers de l’industrie musicale.

Nous sommes interrompus par une fan qui, tout d’appareil dentaire vêtue, viens solliciter Disiz : « Excuse moi, j’suis désolé de te déranger – Oh putain t’est trop beau – je sais pas trop comment te demander ça, mais est ce que tu pourrais me suivre sur Twitter ? » – Intervention plutôt opportune…  

Oui, donc pour l’infantilisation, c’est ce que j’expliquais durant les émeutes, c’est d’ailleurs pour cela que tu y faisais référence tout à l’heure, je m’étais pris la tête avec Ekoué et Joey Starr à l’époque, parce qu’effectivement, ils soulignaient avec un peu trop de véhémence à mon goût le fait que j’avais été instrumentalisé, et c’est vrai.

Comment j’ai fait pour revenir et contrer tout ça ? Simplement que je ne suis plus dupe de ces choses-là, je fais attention à ce que je dis, et on ne peux pas récupérer mes propos, et on ne peux plus me récupérer moi. On m’a rappelé récemment pour participer à des trucs politiques, et ça, pour moi c’est fini, c’est hors de question. Je pense qu’à l’époque c’était un manque de recul, beaucoup de naïveté par rapport à l’appareil médiatique, et à l’industrie musicale en général.

Pourtant, il y a un morceau qui pour moi est la quintessence de cette infantilisation c’est « Le rap c’est mieux » …

C’est un morceau dans lequel je rigole de tout ces codes. C’est vrai que ce morceau est infantile, même dans son niveau de langue. Mais c’est fait exprès, c’est un morceau qui est là pour rigoler, où je me moque de tous les poncifs et stéréotypes qu’on a sur le rap, c’est ce que j’aime. C’est pas parce que maintenant je fais plus attention à mon image et à la manière dont elle va être gérée, que je n’ai plus envie de rigoler comme avant. Je ne me suis pas sorti de la case du rappeur rigolo pour rentrer dans la case du rappeur intello. Ce serait complètement idiot.

Si tu écoutes des morceaux comme « mon amour » , comme « extralucide » ou même « Le poids d’un gravillon » , c’est vraiment des textes travaillés, y compris dans le vocabulaire employé. Mais si je ne faisais que ça, franchement je m’ennuierais.

Tu évoquais avant l’interview ton attrait pour le théâtre, pour le cinéma. Tu as déjà participé à des feuilletons télé, ça t’a toujours intéressé cet univers du jeu et des personnages ?

Le fait de jouer la comédie ? Bien sûr, c’est quelque chose que j’aime ! C’est pour ça que dans mes albums, il y a toujours des personnages, des voix, des mises en situation, parce que faire le couillon c’est un truc que j’aime bien. Ou alors me mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, et composer un rôle dramatique comme Otello, c’est quelque chose que j’aimerais.

C’est quoi qui te plaît ? La prise de distance avec la réalité de ton personnage, pouvoir dire plus facilement les choses ?

Ah non, ça j’aime pas justement ! Je n’aime pas les artistes qui vont se créer un alter ego, et qui se permettent de dire via celui-ci ce qu’ils n’oserait pas dire eux-mêmes. Moi j’ai toujours pris mes responsabilités, je ne vais pas prendre la voix d’un personnage pour critiquer untel ou untel. Si j’exprime ce genre de choses, ça sera moi, mes propres pensées.

Entre « Rap Genius » , « Spiral » ou encore « Burn Out » , tes morceaux semblent varier entre les sonorités sombres, la pop, ou le rock que tu aimes particulièrement. Tu n’as pas peur que tes auditeurs se perdent quelque peu dans l’amas de références que tu exploites, les jeunes étant assez hermétique à ces genres transverses ?

Ca dépend des jeunes ! Faut pas tous les mettre dans le même panier. Y’a pleins de jeunes passionnés, qui écoutent un tas de musique. Moi je propose un rap moderne, aujourd’hui le rap est un genre large, on peut écouter plusieurs styles de rap, plusieurs styles musicaux. Moi j’essaie de mélanger tout ça, ma base est rap bien sûr, mais s’il y a des emprunts à faire à l’électro ou au rock, ça ne me dérange pas, bien au contraire. Surtout que le rap est une musique qui s’est construite sur toutes les autres, c’est important encore aujourd’hui d’exploiter toutes les opportunités qui nous sont offertes.

« Un frigo, un coeur et des couilles » , c’est pour moi une très bonne définition de la passion du rap, et du métier de rappeur. Dans ta carrière, avec les hauts et les bas que tu as eu, comment as-tu réussi à toujours concilier ces trois éléments ?

Ça a été très dur. Pendant longtemps, je me suis battu contre des dettes, contre des problèmes avec des mecs de chez moi. Pour revenir et concilier tout ça, il faut pas mal de courage et réussir à retourner au turbin. Il faut aussi savoir neutraliser son ego et repartir de zéro. Tu retournes à la case départ, tu réenregistres dans des petits studios, et si tu fais tout ça, c’est par combativité.

« Je ne suis pas revenu sur ce que j’ai dit dans le fond, les considérations que j’avais à l’époque  sont pour la plupart toujours pertinentes »
Mais durant tous ces moments, tu as conservé une image « professionnelle » de la musique, la volonté d’en faire ton métier ? Il y a aujourd’hui dans l’indé beaucoup de rappeurs qui sont contraints de voir le rap comme un « à coté »…

Je ne peux pas considérer le rap comme un à coté. Pour moi c’est une passion, donc elle est forcément prédominante dans ma vie. Je ne pourrais pas faire autre chose que ça. Enfin… si je devais le faire, je le ferais, à un moment j’ai cru que c’était fini, que ma carrière était morte. J’ai repris mes études, et j’étais dans l’optique de trouver un boulot plus « classique » , et j’avais pas de problèmes avec ça, mais tant que je peux tenter de faire ce que j’aime et d’être sur scène, je le ferais.

Tu as repris des études de droit, tu ne visais pas le plus simple, pour reprendre une scolarité. Tu n’étais pas dans l’optique d’obtenir un job alimentaire. C’est donc que pour toi, Disiz était définitivement mort et enterré à cette époque.

Ah ouais, complètement. Je voulais faire du droit, je voulais faire Sciences Po et d’ailleurs, je pense que je vais le faire prochainement. J’ai repris mes études parce que j’avais besoin d’oseille et que je n’y arrivais pas dans le rap. Maintenant que ça marche un petit peu mieux, si je peux faire une pause de deux, trois ans pour passer mes diplômes, je le ferais.

On parlait de Rouge à Lèvres tout à l’heure, quel regard portes tu aujourd’hui sur Grems et sa carrière ?

En fait Grems pour moi, c’est un pirate, c’est un flibustier, il voyage sur les mers, il a pas de port d’attache, il est pas dans une maison de disques, pas dans un genre particulier. C’est un pirate et il est extrêmement fort, c’est un des meilleurs rappeurs pour moi, il m’a appris beaucoup de choses. On s’est vraiment rencontré en musique, moi je kiffais ce qu’il faisait, je les ai appelés, j’ai intégré le groupe, et ça a été une super expérience. C’est juste des punks dans le rap, des mecs qui en ont rien à foutre. Très très fort.

C’est aussi une équipe comme tu le dis qui se place en marge de l’industrie musicale, et du rap français. Tu penses qu’aujourd’hui avec vos évolutions de carrières respectives, un nouveau Rouge à Lèvres serait encore possible ?

Mais bien sûr ! Il m’a envoyé un mail tout à l’heure « Alors mon petit poulet comment ça va ?« , non on s’apprécie vraiment avec Grems, on se respecte mutuellement, beaucoup. Bien sûr qu’une nouvelle collaboration serait possible. Ça me ferait plaisir d’ailleurs.

Il y a une tendance à la sacralisation des paroles des rappeurs qui rend très difficiles la possibilité de se contredire ou d’évoluer. Avec les raisons évoqués dans Disiz the End pour arrêter le rap, comment es-tu passé outre, pour revenir sur le devant de la scène ?

C’est ce que j’explique dans « Un frigo, un coeur et des couilles » justement, c’est ça, les couilles qu’il a fallu pour revenir. C’est faire table rase de ça et passer au dessus de cette sacralisation. Il est clair qu’à l’époque de Disiz the End, j’étais vraiment sincère, je voulais vraiment arrêter pour toutes les raisons que j’expose et bien d’autres, mais le fait de prendre du recul et de voir les choses autrement m’ont donné envie de revenir. Mais je ne suis pas revenu sur ce que j’ai dit dans le fond, les considérations que j’avais à l’époque sont pour la plupart toujours pertinentes, mais j’ai changé la forme, je fais mon rap autrement désormais, c’est en ça que j’ai évolué.

Mais non, je n’ai pas eu peur de ça, ça n’a pas été un boulet accroché à mon pied. J’étais authentique quand j’ai voulu arrêter, et authentique lorsque j’ai eu envie de reprendre. L’arrêt était un coup de tête, par contre le retour à été mûrement réfléchi, c’est d’ailleurs pour cela que ça se décline en trois projets. Je n’ai pas fait comme si de rien n’était, et ce n’est pas une stratégie commerciale pour autant.

Sur cette trilogie justement, il y a toute une symbolique sur l’évolution de l’homme, en lien avec les différents éléments. D’où t’es venu cette idée ?

C’est l’oeuvre d’Al-Ghazâlî qui est un soufi musulman perse, l’autobiographie de Malcom X et les ouvrages du dernier tiers de la vie de Tolstoï qui m’ont inspirés. Ce sont des livres qui m’ont véritablement permis de me reconstruire philosophiquement, spirituellement aussi, et de comprendre un petit peu le monde dans lequel j’étais, de soigner quelques blessures que j’avais, dues à mon enfance ou aux histoires que j’ai eu. Et d’être moins en colère. La colère, c’est souvent quand tu subis une injustice, où que tu es aspiré dans un truc que tu ne comprends pas.

Quand tu prends un peu plus de distance et que tu vois les choses de plus loin, tu arrives à prendre le recul sur les choses et à te les expliquer. Sans pour autant les accepter, mais au moins tu te les expliques, et c’est tout ce que j’explique dans LucideExtralucide et Translucide. J’ai récupéré de la lucidité, là où avant j’étais soit trop en colère, soit trop ignorant pour avoir suffisamment de discernement.

Tu parles aussi beaucoup de la jeunesse actuelle. Tu n’as pas peur d’être en décalage avec la nouvelle génération. Entre « Ghetto sitcom » et les jeunes d’aujourd’hui, il y a un fossé.

Bah non ! Je ne fais pas de jeunisme, quand j’en parle, mes références restent les mêmes. Quand je fais un morceau comme « Miskine » où je parle des t-shirt Waikiki, de la Néo-géo et de la GameBoy, je parle de ma jeunesse à moi. Quand je porte un regard sur la jeunesse d’aujourd’hui, je le dis, je décris ce que je vois. Quand je fais un titre comme « Porté disparu » , je parle des tribulations et de la manière dont se consomme les sentiments à notre époque, sans pour autant m’inclure dans cette vision, c’est juste un regard sur la société d’aujourd’hui.

Quand je parle de ma jeunesse, elle reste ancrée dans l’époque à laquelle j’ai vécu, sinon j’aurais écrit un morceau en parlant de Yu gi oh ce que regarde mes gosses. Je fais très attention à ça, parce que je déteste les artistes qui font ça, qui se font passer pour plus jeunes pour rester connecté à leur public. J’ai un discours adulte, on me le reproche parfois, certains patrons de maisons de disques m’ont dit « Ouais mais là, ton discours il est un peu trop adulte, il faut le rajeunir ». Mais c’est impossible, je vis avec mon temps, et avec mon âge.

Tu parles de directeur artistique, tu as souhaité revenir dans le rap en t’affranchissant de ces contraintes, c’est un pari réussi ?

Je suis complètement affranchi de ça, complètement. Ça ne serait pas possible autrement…

On a fini, non ?

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Florian ReapHit

Florian ReapHit

Co-Créateur, Co-Rédac Chef chez ReapHit
Tente d'animer tout ça depuis maintenant quatre ans. Master exploitation de rédacteurs. Spécialiste en rhum vieux, vinyles et mauvaise foi.
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