Tedji & Dust Dealers : Amour, Alcool et Contraception

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Un début d’après-midi de grisaille, fin mars, nous sortons de notre léthargie hivernale pour une séance d’écoute au studio de la Tour Fine, celle du mixage final de l’EP collaboratif du rappeur Tedji, du groupe parisien Oligarshiiit, et des Dust Dealers. Un café-clope de lendemain de veille comme petit-dej, le moment est opportun pour discuter avec les principaux concernés de leur actualité musicale, saupoudrée de jazz, de soul, de rap des 90’s, de galettes noires, mais surtout d’amour, d’alcool et de contraception.

Après un premier essai avec le 10 titres instrumental des Dust Dealers, vous remettez le couvert quelques mois plus tard avec Tedji Snouze des Oligarshiiit. Comment et quand vous est venue l’idée de collaborer ?

Oldy : La formation même des Dust Dealers s’est faite par Oligarshiiit, puisqu’on s’est rencontrés lors d’un concert des trois iii, avec monsieur Skandal. Je ne sais pas trop comment est née l’idée d’un projet avec Tedji. Je crois que nous étions partis sur quelques feats à la base, puis on a eu l’idée d’un EP sans que Skandal soit averti. Dès qu’il l’a appris, il nous a carrément proposé de faire un album avec lui !

Tedji : Moi je voulais profiter du buzz des Dust Dealers. Vu que ça a vraiment bien marché pour eux,  je me suis dit que ce serait dommage de ne pas en profiter pour ma carrière personnelle. (rires)

Le dernier projet a réussi à sortir du petit milieu hip-hop grâce notamment au relais de médias plus généralistes. Avec un peu de recul, l’engouement qu’a suscité ce projet est-il au dessus des attentes que vous vous étiez fixés au départ ?

Skandal : Au dessus ? Non ! Plutôt en dessous je dirais. C’est peut être parce que l’on connait les chiffres de ventes. On peut dire que ça a tourné, mais ça n’a pas vendu.

Oldy : Effectivement, ça n’a pas pas vendu, mais j’ai été étonné de la façon dont le projet a tourné, ça pour le coup c’était au dessus de mes attentes. Il y a eu un petit buzz – qui est vite retombé – mais ça a quand même tourné. Je suis également très satisfait du relai médiatique. On ne s’attendait pas à ce que des webzines comme Cultiz ou l’Abcdr relayent notre projet sans qu’on les prévienne.

Tedji : Je crois qu’ils tapent DJ Skandal tous les matins sur Google pour voir s’il y a de l’actu ! (rires)

Pour ceux qui ne vous connaissent pas, quel est l’esprit Dust Dealers ?

Skandal : Pas de stress et beaucoup de galettes noires !
Oldy : Pas mal de vinyles, de jazz, de boom-bap, pas mal de trucs vieillots remis au goût du jour.

Tedji, tu te retrouves dans cette définition ?

Tedji : Bien sûr ! Ce son, cette empreinte, c’est quelque chose que je recherche depuis longtemps. Quand Doods (Oligarshiiit) m’a fait écouter le catalogue Oldy Clap Recordz, j’étais dans une période où je n’avais plus du tout envie de faire du boom-bap, j’avais l’impression d’en avoir fait toute ma vie. A cette même époque, Oldy venant de sortir son premier projet « Bloqué en 90 », autant te dire que j’ai rembarré Doods en lui disant que ça suffisait les beatmakers boom-bap, que j’avais ma dose.

Mais Oldy m’a envoyé des prods qui m’ont prise par les sentiments de ouf et voilà, depuis ce temps je suis retombé dedans, et du coup, rebloqué en nonante. (rires) Avec en plus un mec des nonantes quoi ! DJ Skandal !

Skandal : Ce qu’il veut dire par là, c’est que suis né en 90 ! (rires)
Tedji : Pour la petite histoire, j’achetais les tapes de Skandal dans mes jeunes années, sans même caresser l’espoir de travailler avec lui un jour, pareille pour Enz, j’achetais ses disques avant de bosser avec lui. Je vis un rêve, un rêve de musique américaine !

Nous avons entendu parler d’une sortie intéressante pour le nouveau projet, un format original. Vous vouliez nous mettre l’eau à la bouche ?

Tedji : Probablement, mais on ne veut pas en dire trop, histoire de garder un petit effet de surprise. On va dématérialiser notre musique, sous une forme qui va rendre le projet un peu plus littéraire que les sorties classiques. Pour ma part, ce projet m’a fait beaucoup de bien en écriture. J’ai écrit seul, et ça change beaucoup de choses, du coup je n’ai pas eu envie de me replonger dans les mêmes problématiques qu’avec tous mes projets. Devoir gérer la distrib, le pressage et tous les à-cotés… pas cette fois. C’est toujours cool de sortir un album, mais je voulais vraiment changer de réseau, explorer des méthodes qui changerait radicalement de mes différentes sorties d’Oligarshiiit.

Donc on va tenter un truc un peu plus rigolo, ça va sûrement surprendre un peu mais c’est pas fou non plus, pas à la Wu-Tang Clan, ne vous inquiétez pas, y’en aura pour tout le monde ! On va essayer de faire un joli objet et de pas passer par les réseaux classiques, donc il sera sûrement pas dans les bacs, mais il sera de toutes façons en numérique. On va essayer de proposer une belle qualité numérique, nous travaillons présentement avec nul autre que Vincent Thermidor au studio de la Tour Fine, et sommes en train de concocter un joli mix dont nous sommes tous les trois très satisfaits.

A quoi doit-on s’attendre dans les grandes lignes avec ce projet ? C’est un album-concept ?

Tedji : Le projet va s’appeler Amour, Alcool et Contraception, et le concept, au niveau des textes en tout cas, tourne autour de ces trois sujets-là. On a essayé d’amener une chronologie, un cheminement dans le développement des titres, mais la cohérence vient surtout d’Oldy Clap qui produit tous les instrumentaux. Il commence donc à se créer un son Oldy Clap, pour ne pas dire un son Dust Dealers.

Oldy : Ouais, musicalement, c’est vraiment la suite du projet Dust Dealers.

Tedji : J’rigolais tout à l’heure en disant que je voulais profiter de leur buzz, mais l’idée c’était aussi de faire un Dust Dealers 2, avec moi en guest. C’est un peu plus confortable pour moi de le formuler ainsi plutôt que de dire que c’est un album solo produit par les Dust Dealers. J’ai kiffé tout le projet des Dust Dealers et l’ai grandement soutenu, je ne suis pas le seul, mais c’était ma façon de participer au délire.

On imagine évidemment une sortie vinyle.

Oldy : Pas tout de suite, mais c’est dans un coin du crâne effectivement.

Tedji : Justement dans toutes ces histoires de changer de réseau, de changer de méthode de distribution, de livrer l’album d’une façon différente, je pense que cela passera aussi par une seconde sortie une fois que le projet aura déjà eu une première vie. Vu que le projet est un peu long, il faudra qu’on le sorte en double vinyle, donc on le sortira sûrement en version deluxe un peu plus tard pour remercier les gens.

Oldy : Quand on aura fait plein de pognon !
Tedji : Grâce au nom de DJ Skandal sur le projet ! (rires)

Un univers visuel à développer ? Des clips à l’horizon ?

Tedji : Pour les clips, ce qui est sûr c’est qu’on va bosser avec les deux mecs avec lesquels on a déjà beaucoup travaillé. Belra (Un Escroc), celui qui a fait le clip « Lady’s Date » des Dust Dealers et « Jacques Préfert » d’Oligarshiiit, va clipper un titre, et évidemment un clip de PIF, celui qui a produit la quasi-totalité des clips d’Oligarshiiit et d’Un d’Chaque.

Oldy et Skandal, après un premier album ensemble, qu’avez-vous appris de cette première expérience pour la construction du second ?

Oldy : En terme de méthodes de travail, nous sommes en fait dans la même configuration qu’avec les Dust Dealers. Pour notre premier projet, j’avais déjà tous les instrumentaux du projet Dust Dealers que je voulais sortir en beat tape. C’est là que Skandal est arrivé pour retravailler les morceaux. C’est exactement ce qui s’est passé pour le projet avec Tedji. On a fait toutes les maquettes à deux, et Skandal est arrivé pour les finaliser.

Tedji : J’avais lu en interview que Skandal se plaignait que les emcees ne laissaient pas assez de place aux DJ’s sur les chansons, j’ai donc essayé de le contredire sur ce projet. Mais je ne pense pas avoir complètement réussi, c’est pas vraiment moitié-moitié. On a plutôt rajouté un couplet de scratch à chaque fois, mais ça marche quand même vraiment bien.

Skandal : Ne t’inquiète pas ! On va arriver à faire un vrai morceau complet ensemble un jour !

Skandal, la légende de tes scratches te précède. Tu as commencé quand et comment à pratiquer ? Tu as des productions qui traînent ?

Skandal : J’ai commencé en 94, j’ai acheté mes platines à cette époque là. Les années 90, c’était vraiment la grosse époque, la fin du règne de Dee Nasty, et les débuts de Cut Killer. C’était des mecs qui me faisaient kiffer, je copiais leurs scratches. Il n’y avait pas Internet à l’époque, l’apprentissage était donc bien plus compliqué. Mes scratches sont très représentatifs de cette époque, un peu comme les prods. C’est l’héritage des années 90… disons cela comme ça.

Oligarshiiit, du nouveau à venir, on emprunte quelle route ?

Tedji : Avec Oligarshiiit, on emprunte pas mal de routes, l’histoire continue et il va se passer plein de trucs ! Pour l’instant, je suis toujours à fond sur le projet avec les Dust Dealers. Il y’a aussi Enz qui est sur un projet solo avec les musiciens du groupe parisien Groovanova et des apparitions de DJ Skandal notamment. Le truc s’annonce assez chouette.

On a un également un troisième album qui est en cours et qui sera produit uniquement par DJ Skandal. On voulait sortir une mixtape juste après l’Opus Des iii, mais on a décidé de faire des dates, de faire vivre cet album et de voyager un peu. On revient maintenant motivés pour le troisième round, donc on devrait pas tarder à balancer une tape, avec la participation d’Helmé au micro et quelques productions de Téhu, tous deux du groupe québécois Dézuets d’Plingrés, ainsi qu’une production de Skribe d’un autre groupe québécois, Les Michel Chartrand celui-là. Bref, Oligarshiiit on est là et en concert surtout !

Doods, des projets solo de prévu ?

Doods : Oui c’est en cours et ça devrait pas tarder non plus, ça sortira avant le troisième projet d’Oligarshiiit, j’ai également de vieux morceaux qui traînent, que je vais bientôt sortir en cadeau avec essentiellement Qiwu à la production, s’il existe toujours !

Si je vous dit Jean-Guy (cannabis québécois) et Brunch, cela vous sonne quelque chose ?

Tedji : Ça ensemble, c’est pas la pire configuration ! Ça peut être des bons moments !

Oldy : La connexion Camembert x Sirop d’érable !

Tedji : Le Brunch c’est un chouette morceau où on a invité tous nos copains du rap, c’est le seul morceau dans ce registre, sinon il y a sur un autre morceau un featuring avec la chanteuse Rémila. Sur le morceau Brunch il y a également la participation de notre québécois et meilleur ami de Jean-Guy; Helmé qui pose dans un registre dans lequel nous ne sommes pas habitués de l’entendre, lui qui écrit habituellement des textes engagés, a embarqué avec nous dans ce délire humoristique ! Nous sommes très satisfaits de ce morceau enthousiaste fait à la cool, ce qui donne une certaine fraîcheur par rapport à d’autres morceaux du projet qui sont un peu plus deep.

Tedji, je crois que c’est la première fois que tu sors un projet avec un producteur unique. Quelles différences et quelles contraintes as-tu ressenti en travaillant ainsi ?

Tedji : J’ai déjà sorti un EP uniquement sur des prods de Jeebz, il y a quelques années, avec mon pote Zen. Mais oui, j’ai souvent sorti des projets patchwork, même avec Oligarshiiit, je n’ai jamais travaillé avec un seul producteur, et si l’on omet mon groupe Un D’Chaque, qui est très différent musicalement, c’est le premier album où je suis seul à rapper du début à la fin.

Je trouve que c’est très cohérent d’avoir un seul beatmaker, les albums de ReZo avec K.Oni et Pepso Stavinsky en sont de beaux exemples. D’ailleurs, le projet commun entre Pepso et ReZo, Rezinsky, est très fat, allez chopper ça si ce n’est pas déjà fait ! La formule « deux beatmakers qui se connaissent bien » peut aussi très bien fonctionner comme sur le premier album de Enz, Ma Boutique produit par Boogie Rock et Stix.

Mais c’est vrai que j’aime beaucoup le côté patchwork, j’aime bien prendre des prods n’importe où, les mixer et foutre des interludes à la con entre elles, ce que je faisais avec mes mixtapes Radio Snouze. J’ai toujours tendance à en mettre un peu trop, une chance que le côté plutôt très carré d’Oldy soit là pour me contenir ! (rires)

Tu nous parlais de ton groupe de « Presque-Rap » : Un d’Chaque. Tu as sortis un EP 5 titres très différent de ce que tu fais actuellement. C’est important pour toi de revêtir de multiples chapeaux ?

Tedji : C’est drôle que tu parles de Un d’Chaque. On va bientôt fêter les dix ans d’aventure, et on vient tout juste d’enregistrer un EP 3 titres. On a pas encore une idée de quand ni comment ça sortira, mais c’est enregistré !

J’ai un côté hyperactif, un manque à combler un peu. Plus jeune, ça me plaisait de faire des tonnes de trucs, mais avec les années, je t’avoue que c’est devenu beaucoup de taf… on vieillit quoi ! Un d’Chaque est un truc que je savoure et que je suis impatient de reprendre, mais ce n’est pas le même challenge. Les scènes avec les Dust Dealers c’est quelque chose que je ne connais pas du tout, je n’ai jamais fait de scène seul avec DJ.

Avec Oligarshiiit, on en a fait beaucoup, mais quand je rappe avec Oligarshiiit, j’ai un filet de sécurité énorme, à toutes les fins de phrases je peux m’éloigner du micro et ça fonctionne quand même, il y a même des couplets ou je peux prendre des pauses, regarder les gens et kiffer. Mais être seul en première ligne avec les deux derrières qui envoient du bois, il est là le challenge pour moi.

Si vous aviez deux ou trois influences ultimes à nous donner pour chacune des catégories, hip-hop et jazz, quelles seraient-elles ?

Tedji : Fabe et Sound Providers pour ma part côté hip-hop, et en jazz, je dois absolument parler du Petit Journal Montparnasse Orchestra, qui se produit une fois par mois au Petit Journal Montparnasse, qui est composé des musiciens d’Un d’Chaque et de petites reustas du jazz parisien. Je fais Monsieur Loyal durant ces soirées, je présente les musiciens et les morceaux, en plus de rapper quelques trucs. D’ailleurs, c’est le seul club de jazz qui a un orchestre résidant à Paris. Ils invitent de grosses reustas dont Julien Loureau, Allen Hoist, Claude Egea, Paolo Coelho et Maraka.

Oldy : Salopard pour les Sound Providers, j’ai pas mieux ! (rires)

Skandal : Moi aussi Sound Providers !

Oldy : Sinon Jurassic 5 côté hip-hop, en jazz, un groupe que j’ai à maintes reprises samplé parce que j’aime beaucoup, les Modern Jazz Quartet, avec Milt Jackson au vibraphone.

Combien de fois tu les a samplé ?

Oldy : Oula… ! Modern Jazz Quartet, j’ai fais beaucoup de prods avec eux. Milt Jackson, soit en sample principal, soit pour des petits arrangements de vibraphone, il est souvent là.

Skandal : En jazz, plus précisément en jazz-funk, je dirais un pianiste que vous connaissez tous, Bob James, qui a été samplé et resamplé un milliard de fois. Côté hip-hop, je dirais Gangstarr, parce qu’il y a Primo quoi ! Guru aussi évidemment. Pour revenir à Sound Providers, effectivement c’est très bien, c’est dans l’esprit d’Oldy Clap, c’est du jazzy hip-hop.

Des dates de concert de prévues pour le projet ?

Tedji : Nous avons fait un seul concert jusqu’à maintenant, en première partie d’Oligarshiiit à La Scène du Canal/Jemmapes à Paris le 1er avril dernier, sans oublier la date fatidique de sortie de l’album le 19 octobre, ainsi que la release party à la Maroquinerie le 31 octobre avec le groupe Ayenalem et Géabé.

Des gens à remercier ?

Tedji : Il y a plein de musiciens qui ont participé au projet qui ont mis une dernière touche super chouette dont Kinchino à la basse, Ydekan aux percussions, Risson au saxophone, y’a eu aussi des potes qui ont mis des lignes de basse qui n’ont pas fait la version finale mais qui ont quand même participé à la dynamique, les quelques potes qui sont venus placer leur couplet. Personnellement, je suis très satisfait du boulot d’Oldy Clap et de DJ Skandal, et c’est agréable de ne pas être le seul moteur dans un projet, d’être porté ou de se laisser porter aussi des fois.

Mot de la fin ?

Tedji : Soyez-là quoi ! Et un grand merci à vous, ReapHit d’être toujours là, merci de faire le taf. Et surtout : Amour, Alcool et Contraception, protégez-vous !

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Sam Rick

Sam Rick

Hybride activiste québécois atteint d’un syndrome « exploraptoire », le poussant naturellement à partager sa passion et faire découvrir la richesse de la culture hip-hop au plus grand nombre.
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